Mandaté par les huit ministres belges compétents en matière de santé, un groupe d’experts indépendants dresse un constat sévère sur l’organisation hospitalière nationale. Leur analyse pointe une fragmentation excessive de l’offre de soins: trop d’établissements cherchent à maintenir l’ensemble des services médicaux, alors que la complexité croissante des pathologies nécessite une spécialisation accrue. Cette dispersion engendre selon eux un manque d’efficacité dans l’utilisation des ressources humaines et matérielles, dans un contexte de pénurie structurelle de personnel soignant.
Parmi d’autres conclusions, le rapport remet en question la multiplication des lits dits «universitaires» dans certains hôpitaux généraux, jugés surfinancés au regard des soins réellement dispensés, et plaide pour une utilisation strictement encadrée du label universitaire.
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Le groupe d’experts composé d’une dizaine de membres défend au final une philosophie claire: «Des soins de proximité lorsque c’est possible et des soins concentrés lorsque c’est nécessaire». Ce mot d’ordre doit être compris à l’aune des difficultés financières que rencontrent la majorité des hôpitaux du pays.
Une architecture hospitalière repensée en quatre niveaux
Pour transformer le paysage hospitalier actuel, les experts proposent une structuration autour de quatre catégories d’établissements. Les hôpitaux généraux régionaux (HGR) constitueraient l’ossature du système, chargés de gérer les pathologies courantes avec des services complets fonctionnant en continu. Les centres hospitaliers universitaires (CHU) combineraient ces missions avec leurs activités d’enseignement, de recherche et de prise en charge des affections complexes.
Les centres médicaux locaux (CML) assureraient les interventions programmées en ambulatoire, incluant la chirurgie de jour, le suivi des maladies chroniques et certaines activités de prévention. Enfin, les hôpitaux de soins intermédiaires (HSI) accueilleraient les patients en phase de réadaptation après hospitalisation.
Les experts préconisent également une réorganisation profonde de l’aide médicale urgente, avec une meilleure intégration des numéros 112 et 1733, afin d’orienter chaque appel vers le niveau de soins approprié, 24 heures/24 et 7 jours/7.
Actuellement, sur les 132 sites hospitaliers «aigus» que compte la Belgique, 124 disposent d’un service d’urgences. La réforme prévoit qu’environ une centaine de sites subsistent. Cette rationalisation s’impose, selon le groupe d’experts, car «assurer une permanence médicale complète dans de petits hôpitaux est devenu insoutenable».
Le Luxembourg, grand perdant de la reconfiguration?
L’application de ces recommandations transformerait radicalement la carte hospitalière belge. Sur l’ensemble du territoire, 67 sites répondent déjà aux normes pour devenir des hôpitaux régionaux, 26 nécessitent des ajustements substantiels, tandis que 39 sites sont destinés à se reconvertir en structures locales ou à disparaître d’ici 2031.
La province de Luxembourg cristallise les inquiétudes. Sur ce territoire de 4.400 km² comptant 290.000 habitants, un seul hôpital général subsisterait, probablement celui de Libramont, contre cinq aujourd’hui. Selon les projections, 78% des habitants auraient accès à un service d’urgences en moins de 30 minutes, proportion portée à 98% si le délai est étendu à 40 minutes.
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Il s’agit de la seule province où l’accessibilité chute sous les 80% à 30 minutes, un décrochage nettement plus marqué que dans les autres provinces wallonnes.
Le quotidien Le Soir résume la situation sans tourner autour du pot: «On aurait voulu créer un désert médical qu’on ne s’y serait pas pris autrement».
Un baromètre indépendant vient pourtant de souligner l’importance de la proximité et de l’accessibilité des hôpitaux: ils constituent le premier critère de choix des patients, bien avant les délais de rendez-vous ou la spécialisation.
Le ministre wallon temporise
Face à l’émoi suscité par ces recommandations, le ministre wallon de la Santé, le centriste Yves Coppieters (Les Engagés), a tenu à rappeler que ce rapport «ouvre une phase d’analyse et de concertation» et ne constitue pas une décision politique arrêtée.
Il insiste sur plusieurs exigences wallonnes: «Garantir l’accessibilité aux soins, tenir compte de la densité de population et des réalités territoriales, en particulier dans les zones rurales, et veiller à l’équité pour l’ensemble des citoyens». L’objectif ultime, rappelle-t-il, reste «l’intérêt des patients».
La question des centres de traumatologie
Parallèlement, la députée libérale Anne Laffut a interpellé le même ministre sur la future organisation des centres de traumatologie. Sept établissements seraient répartis à l’échelle nationale, sans implantation prévue en province de Luxembourg.
La province ne dispose actuellement d’aucun centre accrédité pour la prise en charge des traumatismes graves, une situation jugée préoccupante au regard des distances et des enjeux de survie.
Selon le Dr Alexandre Hebert, directeur général aux affaires médicales de Vivalia cité par le quotidien La Dernière Heure, le futur CHR de Houdemont (Habay) pourrait toutefois, à l’horizon 2030, répondre aux critères requis pour une accréditation.
Une question d’équité
Ces réformes, encore à l’état de recommandations, révèlent un écart croissant entre logique d’efficience nationale et réalités territoriales, posant avec acuité la question de l’égalité d’accès aux soins dans les zones rurales.
Certaines pathologies exigent une réponse médicale rapide. «Pourquoi une personne issue des campagnes ardennaises atteinte subitement d’un AVC devrait-elle courir le risque d’être soignée moins rapidement qu’un cas semblable à Anvers?», s’interroge un médecin. Question d’équité devant la maladie et la souffrance.
Alors que le débat se poursuit au niveau politique, les premières répercussions sociales se font sentir. Dans la région de Mons-Borinage, les syndicats des hôpitaux Helora ont déposé un préavis de grève dénonçant un manque de concertation autour du plan Tetris. Ce plan prévoit notamment la fermeture programmée de certains services d’urgence et des réductions d’effectifs, alimentant un climat d’incertitude bien avant toute décision formelle.