**Entendu comme témoin, Bernard Bajolet, l’ancien directeur de la DGSE, n’a pas caché son « sentiment d’échec » de ne pas avoir su entraver les attentats du 13-Novembre. Il a aussi apporté à la connaissance de la cour d’assises de nombreuses informations inédites.**
Lorsque Jean-Louis Périès lui demande sa domiciliation, l’homme qui se présente à la barre répond : « On va dire la gendarmerie de Vesoul. » Le président de la cour d’assises ne cherche pas à en savoir plus.
Sur les bancs de la défense, Me Abraham Johnson lui donne du « Monsieur l’Ambassadeur ». Aujourd’hui âgé de 72 ans, Bernard Bajolet a occupé durant seize ans cette fonction en Afghanistan, Algérie, en Bosnie, en Irak ou en Jordanie.
Mais s’il a été cité comme témoin en ce 43e jour du procès, c’est en sa qualité de directeur de la DGSE en exercice le 13 novembre 2015. Même s’il a dû quitter son poste en 2017, atteint par la limite d’âge, il reste assujetti au secret-défense.
Alors, disons-le, on ne s’attendait pas à de grandes révélations. Plutôt à une leçon sur l’art de l’esquive, en mode diplomatique, là où la semaine dernière l’ancien président de la République François Hollande l’avait administré, à la sauce politique, répondant à toutes les questions de façon brillante sur la forme pour éviter de répondre sur le fond. Aussi on doit confesser notre surprise : en deux heures tardives, mardi soir, Bernard Bajolet a livré l’air de rien beaucoup d’informations jusqu’ici ignorées de l’épais dossier d’instruction.
Dès son propos liminaire, le ton est donné par celui qui témoigne à la barre en chemise bleue, costume-cravate sombre, lunettes rectangulaires et un petit bouc bien taillé qui est son signe distinctif. Bernard Bajolet raconte son 13-Novembre en mission à l’étranger, « à des milliers de kilomètres », son retour de nuit, sa participation le lendemain matin au conseil de défense. Il y décrit l’ambiance : « Nous sommes abasourdis par l’ampleur du massacre et de ne pas être parvenus à l’empêcher. »
En détaillant « le sentiment d’échec qui est le [sien] », Bernard Bajolet confie : « Nous savions qu’un ordre avait été donné de frapper l’Europe, plus particulièrement la France, que des opérationnels avaient été sélectionnés et s’entraînaient dans ce but. Nous connaissions plusieurs de ces acteurs et pourtant nous n’avons pas pu entraver cet acte. » Jamais, à notre connaissance, un haut fonctionnaire n’a été aussi loin dans le détail de ce que savaient les services de renseignement français en amont des attentats qui allaient faire 131 morts.
**Un « djihadiste d’intérêt » nommé Abaaoud**
Bernard Bajolet ne va pas s’arrêter là. Le président Périès l’interroge justement sur ces terroristes que la DGSE connaissait déjà. « L’acteur auquel vous faites allusion est certainement Abdelhamid Abaaoud, lui répond celui qui aura dirigé durant quatre ans le service secret français. Il est dans nos radars depuis octobre 2013. Pour nous, c’est alors un djihadiste comme un autre. On sait qu’il est là. » Entendu à huis clos le 24 mai 2016 par la commission d’enquête parlementaire relative aux attentats, il avait déclaré que son service suivait « en particulier, depuis le mois de janvier 2015 » le réseau Abaaoud.
À la barre de la cour d’assises, Bernard Bajolet explique comment à propos du terroriste belge « les choses changent de nature quand on le voit sur une vidéo traîner des cadavres en mars 2014 », puis que sont découverts ses contacts téléphoniques avec le Français Mehdi Nemmouche, sur le point d’assassiner quatre personnes au musée juif de Bruxelles. « Il devient pour nous un djihadiste d’intérêt, que l’on cible particulièrement. »
Puis arrive l’épisode de Verviers. « Nous suivons un projet d’attentat en Belgique depuis le mois d’octobre 2014. De mémoire, il s’agissait d’enlever un policier et le décapiter. Nous informons nos collègues belges. Le 2 janvier, ils nous informent d’une interception [téléphonique] d’un certain Omar qui appelle de Grèce. » Abou Omar est la kounya, le surnom que s’est choisi Abaaoud. « Sur la base des informations qu’on leur fournit, les Belges passent à l’assaut à Verviers. L’opération se révélera décevante et n’apportera que peu de renseignements. » Deux terroristes arrivés de Syrie sont tués dans leur planque, avant d’avoir pu commettre le moindre crime.
« À ce moment-là, nous mettons à Athènes le maximum de moyen pour localiser Abdelhamid Abaaoud. » Ce volet-là de l’histoire est connue. Dans la foulée de l’opération policière à Verviers, tout un quartier d’Athènes est bouclé. La police grecque, prévenue à la dernière minute de l’intervention des Belges, procède au contrôle d’identité de près de 170 résidents et perquisitionne deux appartements. Un complice d’Abaaoud est interpellé. Mais pas l’intéressé qui a pris la poudre d’escampette.
À la barre, Bernard Bajolet fait remarquer : « Nos partenaires ont mis les mêmes moyens que nous pour tenter de le localiser et de l’interpeller mais n’ont pas réussi davantage. » Il ne détaille pas plus mais il a déjà été dit et écrit que la CIA et le Mossad étaient également présents à Athènes.
Abaaoud a rejoint la Syrie. Un mois plus tard, en février 2015, il donne de ses nouvelles en accordant un entretien à un magazine de propagande de l’État islamique. « Entre cette date et le 16 novembre nous ne saurons précisément jamais où était Abaaoud », avoue Bernard Bajolet.
Fin septembre 2015, la DGSE a rédigé une note « de routine » dans laquelle elle situe Abaaoud à Deir ez-Zor, au nord-est de la Syrie, où il serait en train de conduire les soldats du califat dans un assaut contre l’aéroport tenu par l’armée de Bachar al-Assad alors qu’il se terre, on l’apprendra bien après, à Bruxelles. « Nous n’affirmons jamais qu’il est en Syrie, nous ne le savons pas, cela reste une hypothèse », tient à préciser le témoin qui explique les moyens de communication d’Abaaoud connus étaient mutualisés avec d’autres terroristes.
Il rapporte « une intox délibérée », là encore à notre connaissance inédite. Le 6 novembre 2015, le petit frère d’Abaaoud qui combat dans les rangs de l’État islamique téléphone à sa famille en Belgique et leur dit dans la conversation « Je suis à côté d’Hamid » alors que celui-ci a rejoint l’Europe depuis le début de l’été.
Bernard Bajolet reconnaît également que son service n’a pas travaillé que sur le coordonnateur des attaques qui ont endeuillé les rues de Paris. « A posteriori, sur les dix membres du commando, nous en connaissions six ou sept. » Et l’ancien patron de la DGSE de citer l’exemple du Français Foued Mohamed-Aggad et d’écorcher le nom du Belge Chakib Akrouh.
Au printemps 2014, comme Mediapart l’avait révélé, la DGSE avait recensé dans une note les Français représentant, selon elle, un danger. Y figurait, un an et demi avant le Bataclan, l’Alsacien Foued Mohamed-Aggad. La DGSE n’avait jamais admis avoir travaillé sur tous les autres membres du commando, à l’exception des deux Irakiens s’étant fait exploser au Stade de France, précise Bernard Bajolet qui ne caractérise pas le troisième membre du commando inconnu de son service.
En revanche, il lâche une autre information, pas surprenante mais une fois de plus jamais verbalisée jusqu’ici : le Belge Oussama Atar, le principal cerveau des attentats, « était suivi par nos services depuis 2004 »… Date à laquelle Atar avait rejoint l’Irak pour venir grossir les rangs d’Al-Qaïda en Mésopotamie, la matrice du futur État islamique.
Lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire, Bernard Bajolet avait suscité un certain émoi en déclarant alors : « Nous connaissons le commanditaire, mais je resterai discret sur ce point. » Ce qui avait entraîné fin juillet 2016 son audition dans le cabinet du juge instruisant le dossier du 13-Novembre. « Je ne peux pas donner le nom du commanditaire et de ses collaborateurs en raison de la sensibilité de nos sources », avait-il déclaré alors avant d’insister à propos d’une éventuelle demande de déclassification de notes de la DGSE sur le sujet que cela « mettrait en danger la vie de nos sources sur le terrain ».
Interrogé mardi soir par Me Didier Seban, un avocat de parties civiles, sur ce commanditaire mystère, Bernard Bajolet donne le nom de celui à qui il pensait si fortement devant la représentation nationale : « Aujourd’hui je peux en dire un peu plus. Je pense à ce moment-là à Oussama Atar. Mais, devant la commission d’enquête, si je révélais son surnom, il en aurait changé immédiatement et ça aurait perturbé nos recherches. »
Bernard, à table!
Merci pour le partage.
Merci, c’est super intéressant. Ça doit être dingue de bosser à la DGSI/DGSI quand même.
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**Entendu comme témoin, Bernard Bajolet, l’ancien directeur de la DGSE, n’a pas caché son « sentiment d’échec » de ne pas avoir su entraver les attentats du 13-Novembre. Il a aussi apporté à la connaissance de la cour d’assises de nombreuses informations inédites.**
Lorsque Jean-Louis Périès lui demande sa domiciliation, l’homme qui se présente à la barre répond : « On va dire la gendarmerie de Vesoul. » Le président de la cour d’assises ne cherche pas à en savoir plus.
Sur les bancs de la défense, Me Abraham Johnson lui donne du « Monsieur l’Ambassadeur ». Aujourd’hui âgé de 72 ans, Bernard Bajolet a occupé durant seize ans cette fonction en Afghanistan, Algérie, en Bosnie, en Irak ou en Jordanie.
Mais s’il a été cité comme témoin en ce 43e jour du procès, c’est en sa qualité de directeur de la DGSE en exercice le 13 novembre 2015. Même s’il a dû quitter son poste en 2017, atteint par la limite d’âge, il reste assujetti au secret-défense.
Alors, disons-le, on ne s’attendait pas à de grandes révélations. Plutôt à une leçon sur l’art de l’esquive, en mode diplomatique, là où la semaine dernière l’ancien président de la République François Hollande l’avait administré, à la sauce politique, répondant à toutes les questions de façon brillante sur la forme pour éviter de répondre sur le fond. Aussi on doit confesser notre surprise : en deux heures tardives, mardi soir, Bernard Bajolet a livré l’air de rien beaucoup d’informations jusqu’ici ignorées de l’épais dossier d’instruction.
Dès son propos liminaire, le ton est donné par celui qui témoigne à la barre en chemise bleue, costume-cravate sombre, lunettes rectangulaires et un petit bouc bien taillé qui est son signe distinctif. Bernard Bajolet raconte son 13-Novembre en mission à l’étranger, « à des milliers de kilomètres », son retour de nuit, sa participation le lendemain matin au conseil de défense. Il y décrit l’ambiance : « Nous sommes abasourdis par l’ampleur du massacre et de ne pas être parvenus à l’empêcher. »
En détaillant « le sentiment d’échec qui est le [sien] », Bernard Bajolet confie : « Nous savions qu’un ordre avait été donné de frapper l’Europe, plus particulièrement la France, que des opérationnels avaient été sélectionnés et s’entraînaient dans ce but. Nous connaissions plusieurs de ces acteurs et pourtant nous n’avons pas pu entraver cet acte. » Jamais, à notre connaissance, un haut fonctionnaire n’a été aussi loin dans le détail de ce que savaient les services de renseignement français en amont des attentats qui allaient faire 131 morts.
**Un « djihadiste d’intérêt » nommé Abaaoud**
Bernard Bajolet ne va pas s’arrêter là. Le président Périès l’interroge justement sur ces terroristes que la DGSE connaissait déjà. « L’acteur auquel vous faites allusion est certainement Abdelhamid Abaaoud, lui répond celui qui aura dirigé durant quatre ans le service secret français. Il est dans nos radars depuis octobre 2013. Pour nous, c’est alors un djihadiste comme un autre. On sait qu’il est là. » Entendu à huis clos le 24 mai 2016 par la commission d’enquête parlementaire relative aux attentats, il avait déclaré que son service suivait « en particulier, depuis le mois de janvier 2015 » le réseau Abaaoud.
À la barre de la cour d’assises, Bernard Bajolet explique comment à propos du terroriste belge « les choses changent de nature quand on le voit sur une vidéo traîner des cadavres en mars 2014 », puis que sont découverts ses contacts téléphoniques avec le Français Mehdi Nemmouche, sur le point d’assassiner quatre personnes au musée juif de Bruxelles. « Il devient pour nous un djihadiste d’intérêt, que l’on cible particulièrement. »
Puis arrive l’épisode de Verviers. « Nous suivons un projet d’attentat en Belgique depuis le mois d’octobre 2014. De mémoire, il s’agissait d’enlever un policier et le décapiter. Nous informons nos collègues belges. Le 2 janvier, ils nous informent d’une interception [téléphonique] d’un certain Omar qui appelle de Grèce. » Abou Omar est la kounya, le surnom que s’est choisi Abaaoud. « Sur la base des informations qu’on leur fournit, les Belges passent à l’assaut à Verviers. L’opération se révélera décevante et n’apportera que peu de renseignements. » Deux terroristes arrivés de Syrie sont tués dans leur planque, avant d’avoir pu commettre le moindre crime.
« À ce moment-là, nous mettons à Athènes le maximum de moyen pour localiser Abdelhamid Abaaoud. » Ce volet-là de l’histoire est connue. Dans la foulée de l’opération policière à Verviers, tout un quartier d’Athènes est bouclé. La police grecque, prévenue à la dernière minute de l’intervention des Belges, procède au contrôle d’identité de près de 170 résidents et perquisitionne deux appartements. Un complice d’Abaaoud est interpellé. Mais pas l’intéressé qui a pris la poudre d’escampette.
À la barre, Bernard Bajolet fait remarquer : « Nos partenaires ont mis les mêmes moyens que nous pour tenter de le localiser et de l’interpeller mais n’ont pas réussi davantage. » Il ne détaille pas plus mais il a déjà été dit et écrit que la CIA et le Mossad étaient également présents à Athènes.
Abaaoud a rejoint la Syrie. Un mois plus tard, en février 2015, il donne de ses nouvelles en accordant un entretien à un magazine de propagande de l’État islamique. « Entre cette date et le 16 novembre nous ne saurons précisément jamais où était Abaaoud », avoue Bernard Bajolet.
Fin septembre 2015, la DGSE a rédigé une note « de routine » dans laquelle elle situe Abaaoud à Deir ez-Zor, au nord-est de la Syrie, où il serait en train de conduire les soldats du califat dans un assaut contre l’aéroport tenu par l’armée de Bachar al-Assad alors qu’il se terre, on l’apprendra bien après, à Bruxelles. « Nous n’affirmons jamais qu’il est en Syrie, nous ne le savons pas, cela reste une hypothèse », tient à préciser le témoin qui explique les moyens de communication d’Abaaoud connus étaient mutualisés avec d’autres terroristes.
Il rapporte « une intox délibérée », là encore à notre connaissance inédite. Le 6 novembre 2015, le petit frère d’Abaaoud qui combat dans les rangs de l’État islamique téléphone à sa famille en Belgique et leur dit dans la conversation « Je suis à côté d’Hamid » alors que celui-ci a rejoint l’Europe depuis le début de l’été.
Bernard Bajolet reconnaît également que son service n’a pas travaillé que sur le coordonnateur des attaques qui ont endeuillé les rues de Paris. « A posteriori, sur les dix membres du commando, nous en connaissions six ou sept. » Et l’ancien patron de la DGSE de citer l’exemple du Français Foued Mohamed-Aggad et d’écorcher le nom du Belge Chakib Akrouh.
Au printemps 2014, comme Mediapart l’avait révélé, la DGSE avait recensé dans une note les Français représentant, selon elle, un danger. Y figurait, un an et demi avant le Bataclan, l’Alsacien Foued Mohamed-Aggad. La DGSE n’avait jamais admis avoir travaillé sur tous les autres membres du commando, à l’exception des deux Irakiens s’étant fait exploser au Stade de France, précise Bernard Bajolet qui ne caractérise pas le troisième membre du commando inconnu de son service.
En revanche, il lâche une autre information, pas surprenante mais une fois de plus jamais verbalisée jusqu’ici : le Belge Oussama Atar, le principal cerveau des attentats, « était suivi par nos services depuis 2004 »… Date à laquelle Atar avait rejoint l’Irak pour venir grossir les rangs d’Al-Qaïda en Mésopotamie, la matrice du futur État islamique.
Lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire, Bernard Bajolet avait suscité un certain émoi en déclarant alors : « Nous connaissons le commanditaire, mais je resterai discret sur ce point. » Ce qui avait entraîné fin juillet 2016 son audition dans le cabinet du juge instruisant le dossier du 13-Novembre. « Je ne peux pas donner le nom du commanditaire et de ses collaborateurs en raison de la sensibilité de nos sources », avait-il déclaré alors avant d’insister à propos d’une éventuelle demande de déclassification de notes de la DGSE sur le sujet que cela « mettrait en danger la vie de nos sources sur le terrain ».
Interrogé mardi soir par Me Didier Seban, un avocat de parties civiles, sur ce commanditaire mystère, Bernard Bajolet donne le nom de celui à qui il pensait si fortement devant la représentation nationale : « Aujourd’hui je peux en dire un peu plus. Je pense à ce moment-là à Oussama Atar. Mais, devant la commission d’enquête, si je révélais son surnom, il en aurait changé immédiatement et ça aurait perturbé nos recherches. »
Bernard, à table!
Merci pour le partage.
Merci, c’est super intéressant. Ça doit être dingue de bosser à la DGSI/DGSI quand même.