**Depuis deux mois et demi, des membres de l’Institut de recherche criminelle assistent la justice ukrainienne et documentent les crimes de guerre commis par l’armée russe.**
Il s’appelait Alexeï, il avait 32 ans et faisait la vaisselle le dos tourné à la fenêtre de sa cuisine lorsqu’un obus de 30 millimètres l’a transpercé de part en part, figeant la scène de crime en une fraction de seconde. Dans l’évier, une tasse brisée. Sur le mur, un trou presque gros comme le poing, cerné d’une constellation d’éclaboussures brunâtres. La munition, probablement tirée par un blindé russe, a traversé la baie vitrée, puis le corps d’Alexeï et deux cloisons, avant de terminer sa course dans la penderie de l’appartement n° 57, au 7e étage d’un ensemble résidentiel situé à Boutcha, 32 kilomètres au nord-ouest de Kiev. Cette ville martyre, 37 000 habitants avant la guerre, est devenue le symbole des exactions commises par l’armée russe en Ukraine.
Mille deux cents civils y auraient été abattus selon les autorités locales. Les photos du massacre ont fait le tour du monde après la libération de la ville par les troupes ukrainiennes, le 1er avril : des corps gisant sur le sol glacé, les mains liées dans le dos, avec, dans la plupart des cas, une balle dans la tête.
Depuis le couloir de l’immeuble rempli de ténèbres, Raïssa, la mère de la victime, celle qui a trouvé son « Aliocha », le diminutif d’Alexeï, étendu sur le sol de la cuisine après le départ des occupants russes, observe les militaires français de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) retirer prudemment l’ogive de l’obus, prise dans une gangue de plastique carbonisé sous l’effet de la chaleur, puis la placer dans un sac à scellés. Le déclic des appareils photos, le ballet silencieux des combinaisons bleues, les gants en latex : on se croirait presque sur une scène de crime ordinaire, de celles que les « experts » de la gendarmerie traitent quotidiennement aux quatre coins de France. « Techniquement, le travail n’est pas fondamentalement différent, observe le commandant Fayçal (seul le prénom des gendarmes est donné pour des questions de sécurité), le responsable de la balistique au sein du détachement français. Ce qui change, c’est son ampleur et l’intervention combinée de tous nos spécialistes. »
**Tenir le coup**
Depuis le 11 avril, la France a dépêché en Ukraine ses « experts », pour aider la justice ukrainienne à étayer ses procédures ouvertes pour crimes de guerre – 11 700 enregistrées à ce jour par le bureau de la procureure générale d’Ukraine, Iryna Venediktova. « Mais nous effectuons des constatations techniques, nous ne qualifions pas les faits », insiste le colonel François Heulard, arrivé avec la première vague de gendarmes.
Il y a dix jours, cette mission initiale a pris fin après cinq semaines particulièrement éprouvantes, entamées par un périple routier de 2 700 kilomètres à travers l’Allemagne et la Pologne, convoi de poids lourds, de fourgons, avec le laboratoire mobile d’analyse ADN, les groupes électrogènes et l’unité de stockage de 11 corps « pour travailler en complète autonomie ».
Une fois sur place, les gendarmes ont exhumé sans attendre les dizaines de corps découverts dans une fosse commune creusée près de l’église Saint-André-l’Apôtre, certains enterrés depuis un mois, pour déterminer les causes de leur mort et, lorsque c’était possible, les identifier grâce à des témoignages et l’analyse de leur ADN.
Les légistes de l’institut ont travaillé à la chaîne, assistés d’un médecin ukrainien et d’une interprète, examinant jusqu’à 30 corps en quarante-huit heures. « Normalement, ils examinent 50 cadavres par an, explique le colonel Heulard. Là, ils ont abattu deux ou trois ans de boulot en quelques jours. » Comment tenir le coup face à des corps si dégradés qu’il faut parfois ôter ce qui reste de peau sur les mains, en la retournant comme un gant, pour espérer recueillir des empreintes digitales exploitables ? « Dans ces moments-là, dit encore le colonel Heulard, il faut avoir un rôle toujours actif et ne jamais se laisser devenir spectateur, ne jamais penser à autre chose qu’au travail. » Puis, après une pause, la voix soudain voilée : « Oui, c’était compliqué. »
**Recueillir des indices matériels**
Télépilotes de drones, spécialistes en explosifs et en balistique, en sciences des matériaux, techniciens d’identification criminelle, et même un logisticien chargé de l’intendance : avec l’arrivée d’un nouveau contingent le 15 mai, les 18 personnels de l’IRCGN concentrent désormais leurs efforts sur l’étude des bâtiments touchés par les tirs russes et la collecte de munitions, une étape au moins aussi cruciale que la précédente.
En figeant chaque scène de crime, en recueillant sur place les indices matériels, en analysant les traces laissées par les obus, en récoltant éclats et débris ou en cartographiant les lieux en 3D, les gendarmes transmettent à la justice ukrainienne des éléments déterminants pour étayer certains de ses dossiers. Comme ces autres impacts d’obus de 30 millimètres relevés sur la façade de la résidence où vivait Alexeï, preuve d’une action délibérée des Russes, assure German Tarassov : « Il n’y a jamais eu de position militaire ukrainienne ici, commente cet homme à tout faire de la résidence, blessé lui aussi à la jambe, mais parce que je suis tombé de vélo ».
Posté sur le toit de l’immeuble, casquette noire vissée sur le crâne, il indique du doigt de petites fléchettes métalliques dont certaines sont encore fichées dans le revêtement caoutchouteux du sol. La preuve du largage de bombes à sous-munitions, des engins explosifs qui éclatent à plusieurs mètres du sol en libérant une pluie de fléchettes. D’une efficacité douteuse sur un plan strictement militaire, ces projectiles produisent en revanche un effet psychologique dévastateur sur les populations civiles.
**« Travailler sans a priori »**
Pour en établir formellement la provenance, ne reste plus au major Jean-François, spécialiste en explosifs, qu’à consulter les « tables » qui recensent équipements et munitions utilisés par les troupes russes, ou la base de données collaborative en ligne Turpin, qui recense des milliers de contributions spontanées de démineurs du monde entier. « Parce que nous devons travailler sans aucun a priori, précise le sous-officier. Mon travail s’arrête au moment où je suis capable d’identifier clairement l’origine d’une munition. » A la justice ukrainienne d’étayer ses dossiers avec des témoignages ou des éléments tirés des rapports militaires.
Parfois, le doute est levé très simplement : au moment de l’offensive, une banale caméra de vidéosurveillance installée à un rond-point a saisi sur le vif un blindé russe en train d’ouvrir le feu sur des bâtiments civils de Boutcha. Parfois, il faut en revanche documenter « l’avant » et « l’après », démontrer presque jusqu’à l’absurde qu’un immeuble n’était pas criblé d’impacts avant l’arrivée des soldats russes, qu’un cratère dans le mur d’un appartement n’a pas été causé par l’explosion d’une chaudière. « On recherche des témoignages, des photos, tout ce qui nous aide à remonter dans le passé, pour qu’aucun doute ne subsiste quant à l’origine des dégradations », détaille le colonel Grégory Briche, patron de la division criminalistique.
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**Depuis deux mois et demi, des membres de l’Institut de recherche criminelle assistent la justice ukrainienne et documentent les crimes de guerre commis par l’armée russe.**
Il s’appelait Alexeï, il avait 32 ans et faisait la vaisselle le dos tourné à la fenêtre de sa cuisine lorsqu’un obus de 30 millimètres l’a transpercé de part en part, figeant la scène de crime en une fraction de seconde. Dans l’évier, une tasse brisée. Sur le mur, un trou presque gros comme le poing, cerné d’une constellation d’éclaboussures brunâtres. La munition, probablement tirée par un blindé russe, a traversé la baie vitrée, puis le corps d’Alexeï et deux cloisons, avant de terminer sa course dans la penderie de l’appartement n° 57, au 7e étage d’un ensemble résidentiel situé à Boutcha, 32 kilomètres au nord-ouest de Kiev. Cette ville martyre, 37 000 habitants avant la guerre, est devenue le symbole des exactions commises par l’armée russe en Ukraine.
Mille deux cents civils y auraient été abattus selon les autorités locales. Les photos du massacre ont fait le tour du monde après la libération de la ville par les troupes ukrainiennes, le 1er avril : des corps gisant sur le sol glacé, les mains liées dans le dos, avec, dans la plupart des cas, une balle dans la tête.
Depuis le couloir de l’immeuble rempli de ténèbres, Raïssa, la mère de la victime, celle qui a trouvé son « Aliocha », le diminutif d’Alexeï, étendu sur le sol de la cuisine après le départ des occupants russes, observe les militaires français de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) retirer prudemment l’ogive de l’obus, prise dans une gangue de plastique carbonisé sous l’effet de la chaleur, puis la placer dans un sac à scellés. Le déclic des appareils photos, le ballet silencieux des combinaisons bleues, les gants en latex : on se croirait presque sur une scène de crime ordinaire, de celles que les « experts » de la gendarmerie traitent quotidiennement aux quatre coins de France. « Techniquement, le travail n’est pas fondamentalement différent, observe le commandant Fayçal (seul le prénom des gendarmes est donné pour des questions de sécurité), le responsable de la balistique au sein du détachement français. Ce qui change, c’est son ampleur et l’intervention combinée de tous nos spécialistes. »
**Tenir le coup**
Depuis le 11 avril, la France a dépêché en Ukraine ses « experts », pour aider la justice ukrainienne à étayer ses procédures ouvertes pour crimes de guerre – 11 700 enregistrées à ce jour par le bureau de la procureure générale d’Ukraine, Iryna Venediktova. « Mais nous effectuons des constatations techniques, nous ne qualifions pas les faits », insiste le colonel François Heulard, arrivé avec la première vague de gendarmes.
Il y a dix jours, cette mission initiale a pris fin après cinq semaines particulièrement éprouvantes, entamées par un périple routier de 2 700 kilomètres à travers l’Allemagne et la Pologne, convoi de poids lourds, de fourgons, avec le laboratoire mobile d’analyse ADN, les groupes électrogènes et l’unité de stockage de 11 corps « pour travailler en complète autonomie ».
Une fois sur place, les gendarmes ont exhumé sans attendre les dizaines de corps découverts dans une fosse commune creusée près de l’église Saint-André-l’Apôtre, certains enterrés depuis un mois, pour déterminer les causes de leur mort et, lorsque c’était possible, les identifier grâce à des témoignages et l’analyse de leur ADN.
Les légistes de l’institut ont travaillé à la chaîne, assistés d’un médecin ukrainien et d’une interprète, examinant jusqu’à 30 corps en quarante-huit heures. « Normalement, ils examinent 50 cadavres par an, explique le colonel Heulard. Là, ils ont abattu deux ou trois ans de boulot en quelques jours. » Comment tenir le coup face à des corps si dégradés qu’il faut parfois ôter ce qui reste de peau sur les mains, en la retournant comme un gant, pour espérer recueillir des empreintes digitales exploitables ? « Dans ces moments-là, dit encore le colonel Heulard, il faut avoir un rôle toujours actif et ne jamais se laisser devenir spectateur, ne jamais penser à autre chose qu’au travail. » Puis, après une pause, la voix soudain voilée : « Oui, c’était compliqué. »
**Recueillir des indices matériels**
Télépilotes de drones, spécialistes en explosifs et en balistique, en sciences des matériaux, techniciens d’identification criminelle, et même un logisticien chargé de l’intendance : avec l’arrivée d’un nouveau contingent le 15 mai, les 18 personnels de l’IRCGN concentrent désormais leurs efforts sur l’étude des bâtiments touchés par les tirs russes et la collecte de munitions, une étape au moins aussi cruciale que la précédente.
En figeant chaque scène de crime, en recueillant sur place les indices matériels, en analysant les traces laissées par les obus, en récoltant éclats et débris ou en cartographiant les lieux en 3D, les gendarmes transmettent à la justice ukrainienne des éléments déterminants pour étayer certains de ses dossiers. Comme ces autres impacts d’obus de 30 millimètres relevés sur la façade de la résidence où vivait Alexeï, preuve d’une action délibérée des Russes, assure German Tarassov : « Il n’y a jamais eu de position militaire ukrainienne ici, commente cet homme à tout faire de la résidence, blessé lui aussi à la jambe, mais parce que je suis tombé de vélo ».
Posté sur le toit de l’immeuble, casquette noire vissée sur le crâne, il indique du doigt de petites fléchettes métalliques dont certaines sont encore fichées dans le revêtement caoutchouteux du sol. La preuve du largage de bombes à sous-munitions, des engins explosifs qui éclatent à plusieurs mètres du sol en libérant une pluie de fléchettes. D’une efficacité douteuse sur un plan strictement militaire, ces projectiles produisent en revanche un effet psychologique dévastateur sur les populations civiles.
**« Travailler sans a priori »**
Pour en établir formellement la provenance, ne reste plus au major Jean-François, spécialiste en explosifs, qu’à consulter les « tables » qui recensent équipements et munitions utilisés par les troupes russes, ou la base de données collaborative en ligne Turpin, qui recense des milliers de contributions spontanées de démineurs du monde entier. « Parce que nous devons travailler sans aucun a priori, précise le sous-officier. Mon travail s’arrête au moment où je suis capable d’identifier clairement l’origine d’une munition. » A la justice ukrainienne d’étayer ses dossiers avec des témoignages ou des éléments tirés des rapports militaires.
Parfois, le doute est levé très simplement : au moment de l’offensive, une banale caméra de vidéosurveillance installée à un rond-point a saisi sur le vif un blindé russe en train d’ouvrir le feu sur des bâtiments civils de Boutcha. Parfois, il faut en revanche documenter « l’avant » et « l’après », démontrer presque jusqu’à l’absurde qu’un immeuble n’était pas criblé d’impacts avant l’arrivée des soldats russes, qu’un cratère dans le mur d’un appartement n’a pas été causé par l’explosion d’une chaudière. « On recherche des témoignages, des photos, tout ce qui nous aide à remonter dans le passé, pour qu’aucun doute ne subsiste quant à l’origine des dégradations », détaille le colonel Grégory Briche, patron de la division criminalistique.