La Suisse doit réévaluer son infrastructure numérique à l’aune de la souveraineté digitale et adapter rigoureusement ses stratégies d’acquisition en conséquence, estime l’association «Société numérique». Le pays devrait, avec des partenaires comme l’Union européenne, se détacher de la dépendance numérique envers les grandes entreprises technologiques internationales.
Avez-vous déjà déménagé? Le déplacement d’une infrastructure informatique est bien plus complexe que de changer simplement d’appartement. En effet, les grandes entreprises technologiques internationales – principalement non européennes – comme Microsoft, Amazon Web Services (AWS) ou Google ne possèdent pas seulement le logement, mais aussi une grande partie du mobilier. Et contrairement aux meubles d’un appartement, logiciels et matériels ne se remplacent pas d’un coup. Il n’existe pas de magasins proposant des alternatives faciles d’accès, et l’équipement technologique en place est étroitement intégré à chaque pièce.
Cette dépendance à l’égard des géants technologiques mondiaux révèle, en Suisse comme dans le reste de l’Europe, un déficit de souveraineté numérique. Lorsque les prix augmentent de manière insoutenable ou que certains services sont abandonnés, aussi bien l’État que les entreprises se retrouvent dans une situation de contrainte.
La recherche d’alternatives s’avère ardue. Il existe peu de solutions ou de fournisseurs européens – et a fortiori suisses. En outre, leurs offres sont souvent incompatibles avec l’infrastructure existante des géants technologiques. Pourtant, ces alternatives sont essentielles pour réduire la dépendance et la vulnérabilité au chantage. Il s’agit également de garantir la maîtrise des données et de protéger les informations sensibles contre toute influence ou tout accès externe. Avec les fournisseurs américains, cette protection n’est pas assurée: en vertu du Cloud Act, les autorités des États‑Unis disposent d’un droit d’accès légal à toutes les données stockées dans leurs clouds, même lorsque les centres de données se trouvent physiquement en Europe ou même en Suisse.
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«La Suisse ne doit pas céder au discours des Big Tech»
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18 nov. 2025
La Suisse pourrait gagner en indépendance vis-à-vis des géants technologiques tels que Microsoft dans le domaine de l’intelligence artificielle, affirme un expert.
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Ces dépendances représentent un risque, non seulement pour la Suisse, mais pour toute l’Europe. Les économies européennes ne seraient actuellement pas en mesure de déménager de manière autonome leur infrastructure numérique, même si les géants technologiques internationaux exerçaient des pressions sur elles. Elles ne disposent pas d’un niveau suffisant de souveraineté numérique.
La politique numérique est une politique de puissance
La souveraineté numérique signifie que la société dispose des compétences et de la capacité nécessaires pour exploiter et adapter elle‑même son infrastructure numérique – y compris en période de crise géopolitique. C’est une condition indispensable à l’autodétermination politique.
La Suisse doit réévaluer son infrastructure numérique à l’aune de la souveraineté digitale et adapter rigoureusement ses stratégies de commande publique en conséquence. En période de recomposition géopolitique, c’est la loi du plus fort qui prévaut. Ce n’est pas un hasard si le contrat de coalition du gouvernement allemand actuel affirme: «La politique numérique est une politique de puissance.»
Un exemple concret de cette dépendance apparaît dans la promesse faite par le Conseil fédéral, lors des négociations douanières avec les États‑Unis, de ne pas introduire de taxes numériques. Le gouvernement américain a exploité de manière ciblée la dépendance vis‑à‑vis de Microsoft, Google, Amazon et consorts pour influencer les processus décisionnels en Suisse.
Un autre signal d’alarme a été l’attribution de gré à gré d’environ 150 millions de francs par le gouvernement suisse pour les licences Microsoft fin 2024. Il n’y a pas eu d’appel d’offres public, car, en raison de cette dépendance, seul Microsoft entrait en ligne de compte. Apple exploite également sa position monopolistique pour compliquer le paiement numérique des fournisseurs concurrents, comme le prestataire suisse TwintLien externe.
Les raisons de cette dépendance sont multiples. D’un côté, les services proposés par les grands groupes technologiques offrent un confort remarquable et s’intègrent sans heurts dans des environnements d’infrastructures complexes. De l’autre, ils sont souvent moins coûteux que des développements internes ou une exploitation autonome, tout en proposant des offres d’assistance et de services très complètes.
Mais cette situation a conduit la Suisse dans une dépendance unilatérale. Une société fonctionnelle a besoin des deux: un État souverain et une économie forte. Les montants que des pays comme la Suisse versent chaque année aux États‑Unis pour des licences (comme celles de Microsoft) ou pour le stockage en cloud (comme chez Amazon) sont incroyablement élevés. Les estimations évoquent des dizaines de milliards. Cet argent manque ensuite pour des investissements dans l’économie locale. Par ailleurs, les positions monopolistiques des géants technologiques empêchent une réelle concurrence et entraînent ainsi un ralentissement de l’innovation.
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Pour la Suisse, viser la souveraineté en IA tient du parcours du combattant
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10 nov. 2025
La Suisse a investi des millions pour réduire sa dépendance vis-à-vis des géants américains de la tech. Mais pour beaucoup, la vraie souveraineté en matière d’IA est encore loin.
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Selon le rapport DraghiLien externe, l’Europe importe actuellement 80% de ses produits et services numériques. Le continent n’est pas suffisamment compétitif dans le domaine des technologies de l’information. L’Union européenne prend progressivement conscience de cette problématique. La France et l’Allemagne investissent déjà dans des solutions. La Suisse, elle, observe.
Aménageons notre infrastructure selon nos propres besoins
La conséquence logique de ces réflexions est la promotion d’une infrastructure informatique flexible et adaptable localement. Construire des systèmes entièrement en Suisse n’est toutefois pas réaliste. C’est pourquoi des partenariats – notamment avec l’Union européenne – sont nécessaires pour couvrir de manière suffisante l’ensemble du paysage informatique et de ses services. Les logiciels peuvent être développés de manière collaborative et ouverte. Un code source accessible librement stimule l’innovation et renforce la sécurité. Une telle approche constitue un contre‑modèle puissant face aux systèmes fermés des fournisseurs dominants actuels. Les entreprises suisses peuvent adapter des logiciels open source à leurs besoins locaux et les exploiter de manière indépendante, ce qui favorise les compétences nationales et la capacité d’innovation.
Comme les entreprises privées n’ont actuellement que peu d’incitations à investir dans le développement de solutions informatiques souveraines, l’engagement de l’État devient indispensable. Pendant longtemps, une politique industrielle ciblée était mal vue en Suisse, mais il est désormais essentiel d’en assumer la nécessité: ce n’est qu’au moyen d’investissements ciblés dans des solutions indépendantes et flexibles, ainsi que par la création de mécanismes d’incitation adaptés, que la Suisse pourra, avec l’Europe, garantir sa souveraineté numérique et la stabilité à long terme de son économie.
La Suisse a également besoin de spécialistes bien formés pour développer et exploiter ces solutions informatiques. L’État et le secteur privé ont la responsabilité commune de former ces professionnels et de créer les réseaux nécessaires.
Les domaines les plus urgents s’imposent d’eux‑mêmes: une infrastructure cloud propre pour les données particulièrement sensibles, ou — en coopération avec des partenaires européens — une alternative à Microsoft 365 pour l’organisation du travail (e‑mail, agenda, visioconférence, etc.).
C’est maintenant le moment d’agir
Nous savons en réalité ce qu’il convient de faire pour élaborer des solutions et des règles capables de renforcer notre autodétermination. C’est pourquoi la Société numériqueLien externe formule les revendications suivantes:
Identification et analyse des risques: la Suisse doit déterminer quelles infrastructures informatiques sont vitales pour le pays, puis élaborer une politique numérique qui permette un fonctionnement souverain et autonome – ou, à tout le moins, qui rétablisse le contrôle démocratique sur ces infrastructures.
Soutien ciblé aux technologies, produits et entreprises offrant des solutions souveraines, ainsi qu’à la formation des spécialistes nécessaires à leur développement.
Réorientation stratégique de la commande publique en matière d’informatique: privilégier des composants logiciels ouverts et interchangeables, comme ceux proposés par les solutions open source – y compris dans les cantons et les communes.
Avant que les dépendances existantes ne se renforcent davantage, la Suisse devrait agir. Elle ne restera numériquement compétitive, sûre et souveraine que si elle exploite et façonne à long terme ses infrastructures numériques de manière autonome.
Texte relu et vérifié par Benjamin von Wyl, traduit de l’allemand à l’aide de l’IA/op
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