Jean-Luc Martinez, ancien patron du Louvre, mis en examen dans une affaire de trafic d’antiquités

1 comment
  1. Il est soupçonné de blanchiment et complicité d’escroquerie en bande organisée. En cause, une stèle gravée au nom de Toutankhamon exposée au Louvre Abu Dhabi, qui pourrait avoir été pillée.

    Par Roxana Azimi
    Publié hier à 22h49, mis à jour à 10h34
    Temps de Lecture 3 min.

    Le Louvre Abu Dhabi expose aujourd’hui une stèle en granit rose d’un mètre soixante-dix, gravée au nom du roi Toutankhamon. « Un objet exceptionnel à plus d’un titre », vante l’égyptologue Marc Gabolde, professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Or ce trésor est désormais au cœur d’une vaste enquête internationale visant un trafic d’antiquités.

    Elle est menée en France par le juge d’instruction Jean-Michel Gentil et a conduit à la garde à vue, lundi 23 mai, de l’ancien président du Louvre Jean-Luc Martinez, ainsi que du conservateur, responsable du département des antiquités égyptiennes, Vincent Rondot, et de l’égyptologue Olivier Perdu, selon un article du Canard enchaîné du mercredi 25 mai. D’après nos informations, ces deux derniers ont été libérés mardi soir. En revanche, Jean-Luc Martinez a été mis en examen, mercredi 25 mai au soir, pour des faits de blanchiment et complicité d’escroquerie en bande organisée. Il a été libéré mais reste sous contrôle judiciaire.

    Aux yeux de Marc Gabolde, qui lui a consacré 47 pages érudites dans la Revue d’égyptologie publiée en mars 2020, la stèle est un trésor. Elle est en effet intacte, ce qui est « inhabituel pour un roi dont, à l’exception de la tombe, les édifices ont été martelés ». Aux yeux des juges, elle pose un sérieux problème de provenance, trafiquée par un expert en antiquités, Christophe Kunicki, et un marchand, Roben Dib. Les enquêteurs les soupçonnent d’avoir produit de faux documents et inventé des origines fallacieuses pour « blanchir » des centaines d’objets archéologiques pillés dans différents pays du Proche et Moyen-Orient.

    Mêmes protagonistes
    Christophe Kunicki, qui œuvrait pour la maison de vente Bergé & Associés, est dans le collimateur de la police à la suite de la vente, en 2017, du sarcophage doré du prêtre Nedjemankh, pour 3,5 millions d’euros, au Metropolitan Museum de New York. L’expert avait alors garanti, documents à l’appui, que le sarcophage avait quitté le pays en toute légalité en 1971.

    L’objet avait été finalement restitué à l’Egypte en 2019, à la suite d’une enquête internationale lancée par les autorités américaines, françaises, allemandes et égyptiennes, qui avait établi que le cercueil avait été volé lors du soulèvement populaire en 2011 contre le président égyptien, Hosni Moubarak. A cette occasion, les enquêteurs ont découvert que l’objet était passé par les mains d’un marchand de Hambourg, Roben Dib, qui alimentait les ventes aux enchères de Christophe Kunicki depuis une dizaine d’années et opérait avec les frères Simonian, spécialisés dans les antiquités.

    Or ce sont précisément les mêmes protagonistes qui ont proposé la stèle en granit, en 2016, à la commission d’acquisition du Louvre Abu Dhabi, ainsi que quatre autres objets achetés à l’occasion d’autres commissions. L’institution, peu méfiante, a acquis l’ensemble pour 15,2 millions d’euros. Fin 2018 pourtant, alors qu’il rédige son étude consacrée à la stèle, les détails de sa provenance éveillent l’attention de Marc Gabolde. « Il était question d’un marchand cairote dans les années 1930, puis d’un officier de la marine marchande de Brême, vers 1933-1936 », se souvient-il. Il remarque alors que le nom du marchand du Caire apparaissait aussi dans le dossier du sarcophage de Nedjemankh du Metropolitan.

    Début 2019, par une note écrite, l’égyptologue alerte ses confrères Olivier Perdu et Vincent Rondot. Ces derniers la transmettent au président-directeur du Musée du Louvre, Jean-Luc Martinez, mais ne lui précisent pas les éventuelles suites données à son signalement. En février 2020, le parquet de Paris ouvre une instruction judiciaire, qui commence par la mise en examen et le placement sous contrôle judiciaire de Christophe Kunicki et de son mari, le marchand Richard Semper.

    Manque de vigilance
    Quand, en mars 2022, Roben Dib se rend aux autorités françaises, l’affaire s’emballe. A son arrivée à Paris, le 14 mars, il est écroué pour faux, usage de faux et escroquerie en bande organisée. D’après nos informations, il n’a pas encore été entendu par le juge Gentil. « Monsieur Dib, qui est venu librement d’Allemagne pour coopérer avec la justice française, est impatient de pouvoir s’expliquer devant le juge d’instruction », assurent ses avocats, Sébastien Schapira et Dimitri Grémont.

    Christophe Kunicki, de son côté, a été entendu à nouveau par le juge Gentil, début mai. Puis, le 23 mai, le magistrat interroge Jean-Luc Martinez, placé en garde à vue par les agents de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC). A ce dernier, auteur en 2016 d’un rapport destiné au président François Hollande sur la protection des biens culturels en péril, il est aujourd’hui reproché d’avoir manqué de vigilance face aux incohérences qui apparaissent dans les certificats accompagnant les cinq objets.

    L’affaire embarrasse la Rue de Valois et le Quai d’Orsay, qui, en 2021, ont nommé l’ancien patron du Louvre ambassadeur pour la coopération internationale dans le domaine du patrimoine. « C’est une horrible surprise, je n’arrive pas à y croire », lâche, abasourdi, le collectionneur Jean-Claude Gandur, qui siège avec Jean-Luc Martinez au sein d’Aliph, l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit. Marc Gabolde veut aussi croire à la bonne foi de ses collègues. Selon lui, « les conservateurs et égyptologues sont victimes et non complices des trafiquants ».

    Roxana Azimi

Leave a Reply