Si quelqu’un a de quoi contourner le mur de paille, je lui serai éternellement reconnaissant.
Dimanche 10 avril. Emmanuel Macron est à l’Elysée, entouré d’une soixantaine de collaborateurs, lorsque tombent les résultats du premier tour de la présidentielle. Le buffet est frugal sous les aigles impériaux qui ornent le plafond du salon Napoléon III. Le mot d’ordre est «sobriété». Le président de la République arrive en tête mais un duel face à Marine Le Pen l’attend. Il ne faut pas crier victoire trop vite. Il sait déjà qu’il ne pourra pas faire sans le numéro 3 de la course. Jean-Luc Mélenchon a obtenu 22 % des voix : si ses électeurs ne se mobilisent pas, la partie s’annonce tendue pour le chef de l’Etat. Lorsque le leader insoumis apparaît à l’écran, tout le monde se masse devant la télévision pour l’écouter scander à plusieurs reprises : «Il ne faut pas donner une seule voix à Mme Le Pen. Voilà, je crois que le message pour cette partie a été entendu.» Emmanuel Macron, en tout cas, l’a entendu. Visage satisfait, le chef de l’Etat souffle : «C’est digne.» Ses proches aussi sont soulagés. «On a tous trouvé son discours remarquable», souligne l’un d’eux. «On ne s’imaginait pas à ce moment-là le sketch qu’il ferait quinze jours plus tard», glisse un autre.
Dimanche 24 avril. La soirée élyséenne se déroule pour le second tour dans la salle des fêtes. Et les membres de la famille d’Emmanuel Macron ont rejoint les collaborateurs pour célébrer la victoire. Dans l’effusion de joie, le Président est tout aussi attentif au discours de Jean-Luc Mélenchon. Qui a changé de ton. Les macronistes avaient eu le sentiment d’assister à son discours d’adieu. C’était si mal le connaître. «Les 12 et 19 juin [dates des élections législatives, ndlr] en vous appelant à m’élire Premier ministre, je vous appelle en vérité à faire vivre un nouvel avenir en commun pour notre peuple», lance-t-il à la gauche. Emmanuel Macron réagit par l’ironie et glisse : «Donc le mec qui a perdu trois fois explique à celui qui a gagné deux fois qu’il n’est pas légitime ?» Ce n’est pas tout à fait ça. Jean-Luc Mélenchon est en passe de réussir un coup historique en regroupant toutes les couleurs de la gauche sous la bannière de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). Il rêve désormais d’une cohabitation avec le président de la République. «Durant la présidentielle, je répétais sur tous les tons qu’il y avait un trou de souris et je ne suis pas passé loin. Je continue à le croire pour les législatives. Je ne dis pas que nous allons gagner mais que nous pouvons gagner», précise-t-il à Libération.
**«Ils se comprennent parce que ce sont des populistes»**
Le challenge est rendu d’autant plus excitant qu’il le confronte à la personnalité politique qu’il respecte finalement sans doute le plus dans un paysage en pleine décrépitude. Certes, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon s’affrontent politiquement. Les deux hommes se situent à l’opposé sur leur vision du monde en général et sur les moyens d’améliorer la vie en particulier. Il y a d’un côté l’incarnation de l’élite triomphante et de l’autre le représentant du peuple en souffrance ; le pro-européen attaché à la Ve République et celui qui a voté «non» au traité constitutionnel européen et promet une Assemblée constituante pour faire advenir la VIe République ; Jupiter face au tribun ; celui qui est sorti de nulle part en promettant d’anéantir la «caste» avec l’illusion d’une politique «et de droite et de gauche» et celui qui enchaîne les grades en politique depuis le siècle dernier tout en certifiant qu’il va «dégager l’oligarchie».
Mais l’histoire n’est pas si simple. Elle débute sous François Hollande. Jean-Luc Mélenchon remarque très vite cet Emmanuel Macron, que le chef d’Etat socialiste nomme au ministère de l’Economie en 2014. Il faut dire que le spécimen passe difficilement inaperçu. Ce représentant du capitalisme rayonnant est presque trop parfait pour être réel. Trentenaire, ancien banquier de chez Rothschild au rayon fusion-acquisition, il s’attaque, à peine installé à Bercy, au travail du dimanche. «Une politique sociale brutale» aux yeux de l’insoumis qui ne le loupe pas. «Des milliers d’hommes et de femmes de gauche sont humiliés d’être représentés par des gens pareils», s’émeut-il sur Canal + en 2015. Et encore : «Ce type est sinistre. Il n’a jamais été élu, il est le résultat du fait du prince, il sort d’une banque pour arriver au pouvoir et accabler les autres de son mépris.»
Il faut attendre la présidentielle de 2017 pour que les deux hommes se rencontrent réellement. Les débats télévisés sont l’occasion de se découvrir. En plateau, ils jugent que ce qu’ils racontent l’un et l’autre est bien plus intéressant que ce que racontent tous les autres réunis. Et dans les coulisses, les numéros de téléphone portable sont échangés. «Ils se comprennent parce que ce sont des populistes : le populisme libéral et le populisme de gauche», s’agace l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis. «Ce que je vais dire peut paraître étrange mais ils se sont très vite entendus. Ils ne se ressemblent pas sur le fond, on connaît leurs divergences mais il y a toujours eu un très bon dialogue», confirmait lors de la précédente présidentielle la communicante de Jean-Luc Mélenchon et aujourd’hui candidate de la Nupes à Paris, Sophia Chikirou.
**«Une forme de respect»**
Un autre, qui, fait rare, connaît très bien les deux va plus loin : «Il y a une forme de respect intellectuel entre eux qui est lié à l’élitisme de la pensée. Ils régénèrent quelque chose qu’il y avait beaucoup à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle entre intellectuels, entre les dreyfusards et les antidreyfusards notamment, qui s’écharpaient avec violence, avaient des désaccords fondamentaux, mais entretenaient une connivence par la culture et par l’intelligence, se respectaient, se côtoyaient, voire étaient amis. C’est un peu ce qui a lié aussi Mélenchon et Patrick Buisson, une alliance pourtant lunaire sur le papier.» Bref, une affaire de «bêtes politiques», selon l’expression de la plume d’Emmanuel Macron, Jonathan Guémas.
Il y a aussi que, sur la forme, le candidat En Marche et le prétendant de La France insoumise ont tous les deux fondé un mouvement pyramidal et recruté leurs militants sur Internet – il suffit d’un clic pour rejoindre l’aventure. Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron remisent les partis traditionnels dans le passé – particulièrement le Parti socialiste qu’ils se sont amusés à piller avec un délice non feint, au point d’en devenir les fossoyeurs. Après avoir passé plus de trente années chez les roses, Jean-Luc Mélenchon a décidé que son heure était venue. Marre de se sentir humilié par les leaders de l’époque, François Hollande et tous les autres ; marre d’être considéré comme «le petit chose», selon l’expression d’un observateur, la minorité qu’on raille dans les allées des congrès ou qu’on humilie en bureau national et dans les votes arrangés. Aucune blessure de la part d’Emmanuel Macron qui s’est contenté de «casser un objet qu’il trouvait déjà fragile», explique un de ses proches, et qu’il n’a jamais respecté. «Je ne suis pas du même bois que lui, fait savoir Jean-Luc Mélenchon. Moi, j’ai dû enfoncer les portes pour arriver à ce niveau, j’ai gravi les échelons contrairement à lui qui est tombé du ciel comme une météorite. C’est pour ça qu’il a une forme de respect pour moi, il ne travaille qu’avec des personnes qui ont trahi pour avoir des postes alors qu’il voit à travers moi un bout d’histoire politique.»
Emmanuel Macron élu président de la République le 7 mai 2017, l’ancien socialiste enfile aussitôt le costume de premier opposant au pouvoir, à l’Assemblée nationale comme député et président de groupe. La lutte acharnée dans laquelle il se lance ne l’empêche pas de filer à l’adversaire des points en coulisses. Le leader de LFI reconnaît une certaine «agilité» au Président qui ne flanche pas face à la pression. «C’est un bon, c’est l’un des meilleurs du système capitaliste parce qu’il sait faire de la politique, il a de la ressource. Je me suis demandé comment il avait fait pour avoir aussi facilement François Hollande, je comprends mieux en le voyant à l’œuvre», glisse l’insoumis un jour d’été derrière son bureau du Palais-Bourbon.
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Si quelqu’un a de quoi contourner le mur de paille, je lui serai éternellement reconnaissant.
Dimanche 10 avril. Emmanuel Macron est à l’Elysée, entouré d’une soixantaine de collaborateurs, lorsque tombent les résultats du premier tour de la présidentielle. Le buffet est frugal sous les aigles impériaux qui ornent le plafond du salon Napoléon III. Le mot d’ordre est «sobriété». Le président de la République arrive en tête mais un duel face à Marine Le Pen l’attend. Il ne faut pas crier victoire trop vite. Il sait déjà qu’il ne pourra pas faire sans le numéro 3 de la course. Jean-Luc Mélenchon a obtenu 22 % des voix : si ses électeurs ne se mobilisent pas, la partie s’annonce tendue pour le chef de l’Etat. Lorsque le leader insoumis apparaît à l’écran, tout le monde se masse devant la télévision pour l’écouter scander à plusieurs reprises : «Il ne faut pas donner une seule voix à Mme Le Pen. Voilà, je crois que le message pour cette partie a été entendu.» Emmanuel Macron, en tout cas, l’a entendu. Visage satisfait, le chef de l’Etat souffle : «C’est digne.» Ses proches aussi sont soulagés. «On a tous trouvé son discours remarquable», souligne l’un d’eux. «On ne s’imaginait pas à ce moment-là le sketch qu’il ferait quinze jours plus tard», glisse un autre.
Dimanche 24 avril. La soirée élyséenne se déroule pour le second tour dans la salle des fêtes. Et les membres de la famille d’Emmanuel Macron ont rejoint les collaborateurs pour célébrer la victoire. Dans l’effusion de joie, le Président est tout aussi attentif au discours de Jean-Luc Mélenchon. Qui a changé de ton. Les macronistes avaient eu le sentiment d’assister à son discours d’adieu. C’était si mal le connaître. «Les 12 et 19 juin [dates des élections législatives, ndlr] en vous appelant à m’élire Premier ministre, je vous appelle en vérité à faire vivre un nouvel avenir en commun pour notre peuple», lance-t-il à la gauche. Emmanuel Macron réagit par l’ironie et glisse : «Donc le mec qui a perdu trois fois explique à celui qui a gagné deux fois qu’il n’est pas légitime ?» Ce n’est pas tout à fait ça. Jean-Luc Mélenchon est en passe de réussir un coup historique en regroupant toutes les couleurs de la gauche sous la bannière de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). Il rêve désormais d’une cohabitation avec le président de la République. «Durant la présidentielle, je répétais sur tous les tons qu’il y avait un trou de souris et je ne suis pas passé loin. Je continue à le croire pour les législatives. Je ne dis pas que nous allons gagner mais que nous pouvons gagner», précise-t-il à Libération.
**«Ils se comprennent parce que ce sont des populistes»**
Le challenge est rendu d’autant plus excitant qu’il le confronte à la personnalité politique qu’il respecte finalement sans doute le plus dans un paysage en pleine décrépitude. Certes, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon s’affrontent politiquement. Les deux hommes se situent à l’opposé sur leur vision du monde en général et sur les moyens d’améliorer la vie en particulier. Il y a d’un côté l’incarnation de l’élite triomphante et de l’autre le représentant du peuple en souffrance ; le pro-européen attaché à la Ve République et celui qui a voté «non» au traité constitutionnel européen et promet une Assemblée constituante pour faire advenir la VIe République ; Jupiter face au tribun ; celui qui est sorti de nulle part en promettant d’anéantir la «caste» avec l’illusion d’une politique «et de droite et de gauche» et celui qui enchaîne les grades en politique depuis le siècle dernier tout en certifiant qu’il va «dégager l’oligarchie».
Mais l’histoire n’est pas si simple. Elle débute sous François Hollande. Jean-Luc Mélenchon remarque très vite cet Emmanuel Macron, que le chef d’Etat socialiste nomme au ministère de l’Economie en 2014. Il faut dire que le spécimen passe difficilement inaperçu. Ce représentant du capitalisme rayonnant est presque trop parfait pour être réel. Trentenaire, ancien banquier de chez Rothschild au rayon fusion-acquisition, il s’attaque, à peine installé à Bercy, au travail du dimanche. «Une politique sociale brutale» aux yeux de l’insoumis qui ne le loupe pas. «Des milliers d’hommes et de femmes de gauche sont humiliés d’être représentés par des gens pareils», s’émeut-il sur Canal + en 2015. Et encore : «Ce type est sinistre. Il n’a jamais été élu, il est le résultat du fait du prince, il sort d’une banque pour arriver au pouvoir et accabler les autres de son mépris.»
Il faut attendre la présidentielle de 2017 pour que les deux hommes se rencontrent réellement. Les débats télévisés sont l’occasion de se découvrir. En plateau, ils jugent que ce qu’ils racontent l’un et l’autre est bien plus intéressant que ce que racontent tous les autres réunis. Et dans les coulisses, les numéros de téléphone portable sont échangés. «Ils se comprennent parce que ce sont des populistes : le populisme libéral et le populisme de gauche», s’agace l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis. «Ce que je vais dire peut paraître étrange mais ils se sont très vite entendus. Ils ne se ressemblent pas sur le fond, on connaît leurs divergences mais il y a toujours eu un très bon dialogue», confirmait lors de la précédente présidentielle la communicante de Jean-Luc Mélenchon et aujourd’hui candidate de la Nupes à Paris, Sophia Chikirou.
**«Une forme de respect»**
Un autre, qui, fait rare, connaît très bien les deux va plus loin : «Il y a une forme de respect intellectuel entre eux qui est lié à l’élitisme de la pensée. Ils régénèrent quelque chose qu’il y avait beaucoup à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle entre intellectuels, entre les dreyfusards et les antidreyfusards notamment, qui s’écharpaient avec violence, avaient des désaccords fondamentaux, mais entretenaient une connivence par la culture et par l’intelligence, se respectaient, se côtoyaient, voire étaient amis. C’est un peu ce qui a lié aussi Mélenchon et Patrick Buisson, une alliance pourtant lunaire sur le papier.» Bref, une affaire de «bêtes politiques», selon l’expression de la plume d’Emmanuel Macron, Jonathan Guémas.
Il y a aussi que, sur la forme, le candidat En Marche et le prétendant de La France insoumise ont tous les deux fondé un mouvement pyramidal et recruté leurs militants sur Internet – il suffit d’un clic pour rejoindre l’aventure. Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron remisent les partis traditionnels dans le passé – particulièrement le Parti socialiste qu’ils se sont amusés à piller avec un délice non feint, au point d’en devenir les fossoyeurs. Après avoir passé plus de trente années chez les roses, Jean-Luc Mélenchon a décidé que son heure était venue. Marre de se sentir humilié par les leaders de l’époque, François Hollande et tous les autres ; marre d’être considéré comme «le petit chose», selon l’expression d’un observateur, la minorité qu’on raille dans les allées des congrès ou qu’on humilie en bureau national et dans les votes arrangés. Aucune blessure de la part d’Emmanuel Macron qui s’est contenté de «casser un objet qu’il trouvait déjà fragile», explique un de ses proches, et qu’il n’a jamais respecté. «Je ne suis pas du même bois que lui, fait savoir Jean-Luc Mélenchon. Moi, j’ai dû enfoncer les portes pour arriver à ce niveau, j’ai gravi les échelons contrairement à lui qui est tombé du ciel comme une météorite. C’est pour ça qu’il a une forme de respect pour moi, il ne travaille qu’avec des personnes qui ont trahi pour avoir des postes alors qu’il voit à travers moi un bout d’histoire politique.»
Emmanuel Macron élu président de la République le 7 mai 2017, l’ancien socialiste enfile aussitôt le costume de premier opposant au pouvoir, à l’Assemblée nationale comme député et président de groupe. La lutte acharnée dans laquelle il se lance ne l’empêche pas de filer à l’adversaire des points en coulisses. Le leader de LFI reconnaît une certaine «agilité» au Président qui ne flanche pas face à la pression. «C’est un bon, c’est l’un des meilleurs du système capitaliste parce qu’il sait faire de la politique, il a de la ressource. Je me suis demandé comment il avait fait pour avoir aussi facilement François Hollande, je comprends mieux en le voyant à l’œuvre», glisse l’insoumis un jour d’été derrière son bureau du Palais-Bourbon.