À 23 ans, beaucoup peaufinent encore leur CV ou terminent leurs études. Vijay Pathak, lui, prépare ses valises pour San Francisco après avoir convaincu l’un des fonds les plus prestigieux de la Silicon Valley d’investir dans sa start-up. Son ambition: créer le «Slack de la défense» et moderniser la manière dont les pays alliés coopèrent sur des sujets militaires sensibles.

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Citoyen luxembourgeois, Vijay Pathak a grandi à Capellen, à quelques kilomètres des bureaux de l’Otan. Une proximité anecdotique à l’époque, mais qui résonne aujourd’hui étrangement avec son parcours. «À ce moment-là, je n’aurais évidemment jamais imaginé que je créerais un jour une entreprise développant des logiciels destinés à être utilisés par l’Otan et ses États membres», sourit-il.

Scolarisé à l’École européenne, il baigne très tôt dans un environnement international. Une expérience fondatrice, qui forge son attachement à l’Europe et à la coopération entre pays. En parallèle de ses études, il mène une vie bien remplie: football au FC Mamer 32, club d’échecs de Bonnevoie, engagement dans la vie scolaire. Un profil déjà polyvalent, entre rigueur et curiosité.

Fait rare: Vijay a été nommé Head of Section en tant que cadet au sein de la Royal Air Force britannique. © PHOTO: Vijay Pathak

Le parcours académique de Vijay Pathak l’emmène ensuite loin du Grand-Duché. D’abord au Royaume-Uni, lors de ses années lycée, au Winchester College. «C’est là que j’ai eu un premier contact plus direct avec le monde militaire», se souvient-il. «J’y étais cadet au sein de la Royal Air Force britannique et j’ai finalement été nommé Head of Section, ce qui était assez inhabituel pour un élève non britannique.»

De Yale à Oxford

Cette expérience lui a, selon lui, donné une première exposition au fonctionnement de structures militaires et a éveillé un intérêt qu’il conservera par la suite, notamment à Yale puis à Oxford. À Yale, il étudiera la politique et l’économie, s’intéressant notamment aux relations transatlantiques et à l’économie de l’Union européenne, le sujet de son mémoire.

A Oxford, il entamera un doctorat en ingénierie, spécialisé dans l’intelligence artificielle. Il fondera également l’«Oxford Luxembourg Society». «Oxford a été un environnement intellectuellement extrêmement stimulant, notamment grâce aux échanges constants avec des chercheurs, des entrepreneurs et des décideurs publics», note-t-il. Son engagement universitaire lui permettra même de rencontrer des figures comme l’ancien président français François Hollande.

Son engagement universitaire lui a déjà permis de rencontrer des personnalités, dont François Hollande. © PHOTO: Oxford Union Society

Parallèlement, il recevra à deux reprises le NATO Youth Award et sera invité à intervenir lors d’une conférence de l’Otan sur les enjeux de l’IA et de la défense. Petit à petit, une conviction s’imposera pour le jeune homme: la technologie peut, et doit, jouer un rôle central dans la sécurité internationale.

Et en plus de ce parcours scolaire déjà «hors-norme», Vijay explique avoir toujours été attiré par l’entrepreneuriat. «Plus jeune, je créais déjà des sites internet pour de petites entreprises, et j’ai tenté de lancer de nombreux projets au fil des années. Certains ont fonctionné brièvement, d’autres pas du tout, mais tous ont été formateurs», sourit-il.

Il a été récompensé par l’Otan et a déjà pu intervenir. © PHOTO: Vijay Pathak

Tous les ingrédients étaient donc réunis pour une brillante carrière pour Vijay. Il ne manquait plus que le déclic. C’est en effet d’un événement précis qu’est née l’idée de Coalition Systems. Aux États-Unis, un scandale, appelé «Signalgate», a éclaté en mars 2025. Des responsables militaires et gouvernementaux ont échangé des plans militaires ultra-sensibles via une messagerie grand public, avant qu’un journaliste ne se retrouve inclus par erreur dans la discussion.

Pour Vijay, le choc est réel. Il découvre alors que, malgré des investissements colossaux dans l’armement, la communication et la collaboration entre forces alliées reposent encore souvent sur des outils inadaptés, voire dangereux. «Cela m’a semblé profondément incohérent: nous investissons des milliards dans des systèmes très sophistiqués, mais des éléments fondamentaux comme la coordination sécurisée restent sous-équipés technologiquement», résume-t-il.

Le «Slack de la défense»

Coalition Systems, né de ce constat, développe donc une plateforme de collaboration sécurisée, pensée dès le départ pour les besoins militaires et gouvernementaux. L’idée est simple à comprendre: un outil aussi intuitif que Slack, mais avec un niveau de sécurité militaire. Et, plus globalement, construire une suite complète de produits visant à corriger des vulnérabilités critiques, mais souvent sous-estimées, des infrastructures de défense.

La particularité du projet? L’intégration poussée de l’intelligence artificielle. «Nous développons des fonctionnalités inédites dans le domaine militaire, comme l’optimisation de ressources partagées, l’anticipation de goulets d’étranglement logistiques ou l’amélioration de la coordination entre unités et pays alliés. L’objectif n’est jamais de remplacer l’humain, mais de lui fournir de meilleurs outils d’aide à la décision», détaille le jeune CEO.

Coalition Systems se veut être une petite révolution. © PHOTO: Vijay Pathak

C’est donc avec Coalition Systems qu’il est parvenu à lever un financement dit «pre-seed» auprès du fonds a16z Speedrun d’Andreessen Horowitz, l’un des fonds les plus prestigieux de la Silicon Valley. «C’est une étape majeure pour Coalition Systems. Andreessen Horowitz est l’un des fonds de Venture Capital les plus influents au monde, et leur décision d’investir dans notre projet est une validation forte de notre vision», se réjouit Vijay.

Concrètement, ce financement permettra de donner au projet un sacré coup d’accélérateur. «Nous sommes déjà en discussion avec certains des meilleurs fonds du secteur, intéressés par ce que nous construisons, et je suis très confiant dans notre capacité à bâtir une entreprise ambitieuse et durable», assure l’ambitieux jeune homme, qui n’oublie pas d’où il vient. «Je ressens surtout beaucoup de gratitude envers l’écosystème autour de moi, et en particulier envers ma famille, qui m’a toujours soutenu. Mais ce financement n’est qu’un début: le plus important reste le travail à accomplir.»

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Il y a quelques jours s’est tenu le prestigieux CES de Las Vegas, la grand-messe de la technologie, où les innovations de demain sont présentées et les visionnaires de l’industrie s’expriment. Preuve, s’il en fallait encore une, du talent du Luxembourgeois: il a été invité pour intervenir sur un panel consacré aux évolutions récentes de l’intelligence artificielle et aux tendances futures. «Notamment à l’intersection entre IA et technologies grand public», détaille-t-il.

Il a récemment été invité au prestigieux CES de Las Vegas. © PHOTO: Vijay Pathak

Le jeune homme parle de l’événement avec des étoiles plein les yeux. «Le CES est impressionnant, tant par la diversité des innovations que par la concentration d’acteurs majeurs du secteur. Un moment particulièrement marquant a été l’invitation au keynote de Lenovo à la Sphere (une impressionnante salle de spectacle sphérique, NDLR), un lieu absolument spectaculaire. J’y ai notamment pu écouter Jensen Huang (NVIDIA) et Lisa Su (AMD) annoncer des partenariats stratégiques.»

Malgré un avenir qui s’écrit désormais aussi à San Francisco, Vijay Pathak revendique haut et fort ses racines. «Je suis luxembourgeois, je suis européen, et ces valeurs sont profondément ancrées dans l’ADN de la société», assure-t-il. Il annonce également que Coalition Systems conservera une présence au Luxembourg. «J’adore le Luxembourg, et il aura toujours une place particulière dans mon parcours et dans celui de l’entreprise.»

Au regard de la situation géopolitique actuelle, il estime, comme bien d’autres, que l’Europe doit investir davantage dans sa défense et sa souveraineté technologique, afin de réduire certaines dépendances et renforcer la coopération entre États membres. «Ces investissements sont essentiels», insiste-t-il

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L’avenir semble donc radieux pour Vijay et l’autre fondateur de Coalition Systems et CTO Frederick Wollen, un ami de longue date rencontré sur les bancs de l’école. Ensemble, ils s’apprêtent donc à bâtir leur entreprise à San Francisco. «Lorsque Coalition Systems a commencé à prendre de l’ampleur, je l’ai appelé et il a directement quitté son poste. Je vis cette aventure avec énormément d’enthousiasme. Il n’y a pas vraiment d’horaires fixes, je travaille souvent sur plusieurs fuseaux horaires en même temps, mais c’est quelque chose que j’adore. C’est énormément de travail, mais aussi extrêmement gratifiant.»

Dans cinq ans, Vijay Pathak espère voir ses solutions déployées au sein des pays membres de l’OTAN, mais aussi dans des usages civils, grâce à une approche dite «dual-use». «Notre objectif est clair: mieux protéger les personnes grâce à de meilleurs logiciels.»

«L’Europe regorge de talents»

Et son conseil aux jeunes Luxembourgeois qui rêvent d’entreprendre? «Il faut accepter que rien ne fonctionne du premier coup. J’ai changé de concept de nombreuses fois, fait des centaines de présentations, avant de travailler sur un produit qui a réellement trouvé un écho. Il faut rester curieux, persévérer, et prendre du plaisir dans ce que l’on fait. L’Europe regorge de talents et d’exemples inspirants. Des entreprises comme Lovable (plateforme IA pour générer des apps et sites, NDLR) ou Harmattan AI (entreprise d’IA pour des systèmes militaires autonomes, NDLR) montrent que des projets technologiques ambitieux peuvent émerger ici. Nous avons tout ce qu’il faut pour réussir.»