Le 4 décembre, c’est l’effervescence d’une ruche à l’intérieur du massif immeuble postsoviétique abritant le centre d’excellence cyber CR14 du ministère de la Défense estonien, à Tallinn, capitale du pays. En ce septième et dernier jour d’exercice, dans la salle de commandement aux tentures beiges donnant un faux air d’abri militaire, s’activent quelque 200 gradés, dont les nuances de treillis marquent le cosmopolitisme. Concentrés, les traits tirés par la fatigue accumulée, les coordinateurs nationaux de 36 pays, chacun dans un box séparé par de minces cloisons affichant son drapeau, vérifient que la simulation, préparée depuis plus d’un an, se déroule sans accrocs. Bienvenue à la Cyber Coalition 2025, la dernière édition de l’exercice annuel de cyberdéfense de l’Otan.
L’enjeu : se préparer à répondre à des actes de cyberguerre, à l’heure où des puissances rivales, Russie et Chine en tête, multiplient les opérations de cyberespionnage ou de sabotage. Intrusion, vol de données, perturbation d’infrastructures, ingérence et influence : nombre de ces pratiques sont en « zone grise », ne représentant pas, en tant que telles, un acte de guerre. Néanmoins, elles forment, par leur accumulation et leur combinaison, des campagnes malveillantes de déstabilisation persistantes ciblant les pays membres et les partenaires de l’Otan auxquelles il s’agit de savoir réagir collectivement.
« Dans le cyberespace, il n’y a pas de frontières, les attaques peuvent affecter plusieurs pays en même temps ou avoir des effets dépassant le cadre national, décrit le commandant de l’US Navy, Brian Caplan, directeur de l’exercice. Nous avons pour mission de renforcer les synergies et la coopération afin de répondre le plus rapidement et le plus efficacement possible. »
C’est pourquoi l’événement Cyber Coalition, inauguré en 2008, ne cesse de prendre de l’ampleur. L’exercice 2025 impliquait ainsi 29 des 32 membres de l’Otan ainsi que 7 de ses pays partenaires, Japon, Corée du Sud et Ukraine en tête.
Concrètement, les Etats participants, chargés de défendre Andvaria, un allié fictif, face aux cyberattaques de son voisin Harbadus, pouvaient choisir entre sept grands types d’offensives sur lesquels s’entraîner en situation réelle. Outre les 200 coordinateurs sur site, plus de 1 100 personnes y ont participé sur l’ensemble du globe. Des militaires, mais aussi des civils, représentants de l’Union européenne, experts de l’univers académique, acteurs du monde des entreprises.
De fait, les cas de cyberattaques de banques, d’hôpitaux, d’opérateurs télécoms, de sociétés d’énergie ou de transport, pas toujours identifiées comme critiques pour la défense, ont alerté l’Alliance sur l’impératif de renforcer les interactions avec le secteur privé.
Sur le plan militaire, les cybercombattants des trois grandes forces armées – terre, air et marine – sont sur le pont. Pour la première fois, la France assurait le commandement terrestre de l’exercice. Du coup, au-delà de la vingtaine de spécialistes du Comcyber, l’autorité française de cyberdéfense, mobilisés depuis Rennes sur un scénario d’agression, le Corps de réaction rapide, basé à Lille, était aussi requis pour la direction des opérations.
« Penser s’engager dans un conflit à haute intensité sans subir de cyberattaque est aujourd’hui une utopie, martèle le capitaine Lionel, du Comcyber. La composante terrestre, comme toutes les autres, doit être préparée à des atteintes sur ses systèmes de commande, de communication ou de combat. »
Parmi les innovations, l’Otan introduit la possibilité d’utiliser l’intelligence artificielle (IA) pour aider à la prise de décision. Et a ajouté, parmi ses simulations de cyberattaque, un scénario qui se passe dans le domaine spatial. Une nouveauté qui découle de l’expérience de la guerre en Ukraine, où Moscou avait, le 24 février 2022, une heure avant l’invasion, ciblé le réseau satellite Viasat afin de perturber les communications du pays.
Sans être officiellement mentionnée, la Russie est pourtant dans toutes les têtes, particulièrement en Estonie : en 2007, à la suite de sa décision de déplacer une statue de l’ère soviétique, le soldat de bronze, hors du centre de Tallinn, la petite nation balte avait été victime de la première cyberattaque de masse de l’histoire, qui avait paralysé l’Etat, les banques et les médias pendant une vingtaine de jours.
« Ce qui nous avait sauvés, c’est que tout le monde se connaissait dans la petite communauté informatique, ce qui avait facilité la coordination, se remémore Martin Hanson, directeur marketing estonien du CR14. Mais cela nous avait fait prendre conscience de la nécessité d’avoir une stratégie cyber forte. » Le pays est devenu l’un des pionniers de la cybersécurité de l’Otan et héberge son Centre d’excellence pour la cyberdéfense en coopération, créé en 2008.
Depuis, la cybermenace du grand voisin frontalier n’a fait que s’amplifier et s’est doublée d’offensives de désinformation. L’Estonie est une cible de Vladimir Poutine, ce qui suscite l’hostilité de ses habitants. Dans le centre historique de Tallinn, l’entrée de l’ambassade de Russie est ainsi cernée de barrières couvertes de portraits de dissidents détenus ou tués par le régime, comme Alexeï Navalny, ainsi que de slogans pro-ukrainiens (40 000 réfugiés ont été accueillis, représentant 3 % de la population).
Dans ce contexte, la cybercoordination entre membres de l’Otan est cruciale. Mais il reste du chemin à faire. « Il y a une prise de conscience sur la nécessité de se préparer, mais nous devons encore apprendre à travailler ensemble, estime le colonel Valérie Morcel, chef d’état-major du Comcyber. Nous devons mieux maîtriser les processus otaniens, les forces et les faiblesses de nos alliés. Et aussi mieux nous comprendre : la menace n’est pas envisagée de la même manière à Brest qu’à Tallinn ! » A ce titre, « le dîner de gala final de la Cyber Coalition est l’un des moments les plus importants, glisse un responsable. Cela aide les participants à se connaître, voire à se faire des amis. » Une proximité humaine qui pourrait se révéler décisive le jour où la simulation se transformera en conflit.