Le président américain convoite le territoire autonome danois, situé dans l’océan Arctique. Il menace même de l’annexer par la force, au risque de précipiter la fin de l’alliance militaire atlantique, créée après la Seconde Guerre mondiale. Un scénario catastrophe pour les Européens.
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Publié le 16/01/2026 05:58
Mis à jour le 16/01/2026 12:01
Temps de lecture : 7min

La frégate de la marine danoise “Triton”, le 15 juin 2025 au large de Nuuk, au Groenland. (LUDOVIC MARIN / AFP)
Un vertigineux saut dans l’inconnu en perspective. Les convoitises du président américain Donald Trump sur le Groenland secouent l’Otan. L’Alliance du traité de l’Atlantique nord, qui réunit 32 Etats, dont la France et les Etats-Unis, est sous pression. Pour justifier son obsession, le dirigeant républicain répète que les Etats-Unis ont besoin de ce territoire autonome rattaché au Danemark pour contenir les avancées de la Russie et de la Chine dans l’océan Arctique. En réponse, plusieurs pays européens, dont la France et le Danemark, ont envoyé des troupes, jeudi 15 janvier, sur l’île septentrionale, dans le cadre d’une opération baptisée “Arctic Endurance”.
De quoi faire reculer les velléités impérialistes américaines ? L’heure n’est pas à l’optimisme. Une rencontre organisée à Washington mercredi entre les ministres des Affaires danois et groenlandais et leur homologue américain Marco Rubio, ainsi que le vice-président J.D. Vance, s’est soldée par un échec. Le Danemark et les Etats-Unis ont un “désaccord fondamental” à propos de l’avenir du Groenland, a déclaré le chef de la diplomatie danoise Lars Lokke Rasmussen à l’issue de la rencontre.
Depuis le retour à la Maison Blanche du milliardaire, les Européens assistent, abasourdis, à la dégradation de la relation transatlantique. Les vues de Donald Trump sur le Groenland n’avaient pas été prises aussi au sérieux lors de son premier mandat. Deux semaines après l’intervention militaire américaine au Venezuela, qui s’est soldée par des dizaines de morts et la capture et l’emprisonnement du dirigeant Nicolas Maduro, la donne a changé. D’autant plus que, pour faire monter la tension, l’administration Trump fait toujours planer la menace d’une annexion du territoire arctique par la force.
Un état de fait “inédit” pour un pays membre de l’Otan, souligne auprès de franceinfo Gesine Weber, spécialiste des questions de sécurité et de défense européennes : “L’Otan est normalement une alliance défensive, qui cherche à dissuader les menaces extérieures. Or c’est l’inverse qui se passe : on cherche à dissuader [une intervention des] Etats-Unis, c’est un changement majeur”. Résultat : l’Otan “est affaibli, notamment dans ses tâches de défense territoriale et de dissuasion”, alors que la guerre en Ukraine rentrera dans sa quatrième année en février et que la Russie est perçue comme une menace directe aux frontières des Etats-membres européens. Au final, c’est “la crédibilité” même de l’Otan qui est remise en cause, estime Marion Messmer, directrice du programme de sécurité internationale au cercle de réflexion Chatham House, dans une note.
Si elle n’est pas la plus probable, la possibilité d’une attaque américaine contre le Danemark – une “folie”, selon les mots de l’ancien Premier ministre Michel Barnier interrogé sur France 2 – aurait des conséquences délétères. Rien, dans le traité fondateur de 1949, ne prévoit le cas d’un pays membre qui en attaquerait un autre. “Il n’y a pas eu besoin d’envisager cette option, car l’idée est que l’Otan est une alliance de démocraties occidentales qui respectent le droit international”, souligne Gesine Weber. L’article 5 du traité prévoit qu’une attaque armée contre un pays membre “sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties”. Mais les pays européens seraient-ils capables de s’opposer aux Etats-Unis, première puissance militaire de la planète ?
Le scénario catastrophe, “pas forcément le plus probable”, signerait “tout simplement la fin de l’Otan”, tranche Gesine Weber. Ce serait même “la fin de tout”, a prévenu la Première ministre danoise Mette Frederiksen début janvier. “Il est difficile d’imaginer un tel scénario [dans lequel] les Européens auraient encore une volonté de travailler avec les Etats-Unis”, ajoute la spécialiste, même si elle estime que les “structures bureaucratiques” de l’Alliance pourraient continuer à exister.
La “mort cérébrale” de l’Otan, annoncée par le passé par Emmanuel Macron, aurait des conséquences importantes pour les pays d’Europe, qui ont imbriqué leur architecture de sécurité avec celle des Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale. “Aucun Etat ne doit se faire d’illusions quant à la possibilité de revenir à une dépendance envers les garanties de sécurité américaines”, prévient Marion Messmer.
Les pays européens se retrouveraient bien vulnérables sans l’aide militaire de Washington, qui dispose de nombreuses bases militaires sur le Vieux Continent. “Les Etats-Unis fournissent de nombreuses capacités militaires cruciales en matière de renseignement et de défense, les Européens y sont très dépendants”, précise Gesine Weber.
Une étude de l’Institut international pour les études stratégiques publiée en mai concluait “que le remplacement direct d’éléments clés de la contribution américaine représenterait environ 1 000 milliards de dollars” à l’Europe. La chercheuse s’alarme d’une autre conséquence, liée à la force projetée par l’Europe dans le reste du monde.
“Si l’Otan disparait, la dissuasion européenne nucléaire ne reposera plus que sur la France et le Royame-Uni. Cela changera totalement les choses.”
à franceinfo
Le scénario du pire n’est pas encore certain. “Ce n’est pas la première fois que nous traversons une période difficile”, prévenait lundi Rob Bauer, un ancien amiral néerlandais de l’Otan, au New York Times, qui estime que l’alliance “est trop importante pour que les Etats-Unis la sacrifient”. En attendant, de plus en plus de voix appellent les Européens à sortir de leur léthargie et à investir dans leur propre défense. “Plus vite et plus fort”, a ainsi intimé jeudi Emmanuel Macron lors de ses vœux aux armées.
Les pays européens ont d’ores et déjà commencé à dépenser plus pour leur défense ces dernières années, s’engageant à atteindre 5% de leur PIB, face à un Donald Trump insistant. Plusieurs pays, comme l’Allemagne, ont aussi revu leur doctrine militaire dans la foulée de l’invasion russe en Ukraine. Même l’UE, dont les questions militaires ne sont pas la spécialité, a lancé plusieurs initiatives, dont une facilité pour l’achat d’armement en commun.
Gesine Weber appelle à “du courage politique” sur la question d’une “défense européenne indépendante (…) soutenue par une très large majorité des citoyens européens”. Pas moins de 81% des citoyens de l’UE se déclarent favorables à une politique commune de défense et de sécurité, selon un Eurobaromètre publié au printemps 2025. Un souhait complexe à mettre en place, alors que la défense reste une prérogative exclusive des Etats membres. Preuve que cette volonté trouve un écho en haut lieu, lundi, le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, a proposé la mise en place d’une force européenne de 100 000 militaires.