Huile de petits chiens (Le Trésor des châlets ou l’Art de connaître les bêtes à corne, 1842)

4 comments
  1. Le *Trésor des chalets* était une sorte d’almanach publié à Epinal, contenant notamment un traité de pharmacie avec cette recette de l’huile de petits chiens. Fabriquée avec des chiots bouillis et des plantes aromatiques, elle était censée soigner les nerfs et la sciatique (entre autres). Le “castor” dont il s’agit dans l’article suivant est le [castoreum](https://fr.wikipedia.org/wiki/Castor%C3%A9um).

    A l’origine de l’huile de petits chiens, on trouve Ambroise Paré, “père de la chirurgie moderne” au 16e siècle. En 1536, Paré accompagne François 1er dans la Huitième guerre d’Italie. A Turin, il fait connaissance d’un médecin italien renommé pour son traitement des blessures par arquebuse, qu’il soigne en douceur avec un baume mystérieux… plutôt que de verser de l’huile bouillante dans la plaie comme c’était l’habitude. Paré “lui fait la cour” pendant 2 ans et demi pour avoir la recette, que l’Italien finit par lui donner :

    > Il m’envoya quérir deux petits chiens, une livre de vers de terre, deux livres d’huile de lys, six onces de térébenthine de Venise et une once d’eau de vie. Et en ma présence il fit bouillir les chiens tous vivants en ladite huile jusqu’à ce que la chair laissait les os. Et après il mit les vers qu’il avait auparavant fait mourir en vin blanc, à fin qu’ils jettassent la terre qui est toujours contenue en leurs ventres. Etants ainsi vidés il les fit cuire en ladite huile jusqu’à ce qu’ils devinrent tous arides et secs, alors fit le tout passer par une serviette sans grandement en faire expression. Cela fait y ajouta la térébenthine, et à la fin de l’eau de vie, et appela Dieu pour témoin que c’était son baume, duquel il usait aux plaies faites par arquebuses et autres qu’on prétendait suppurer, et me pria de ne divulguer son secret.

    Une édition critique des mémoires de Paré indique qu’il a utilisé en fait une version plus simple de cette huile jusqu’en 1562, au siège de Rouen, quand elle a arrêté de fonctionner. Il a alors ajouté la térébenthine et l’eau de vie et ensuite utilisé son baume canin seulement dans les cas les plus simples, et avec méfiance… Est-ce pour cela que le recueil pharmacologique *Codex medicamentarius* parisien de 1638 ne la mentionne pas ?

    Mais le *oleum catellorum*, son nom latin en pharmacopée, ne disparaît pas. Louis Guyon dans le *Miroir de la beauté et de la santé corporelle* (1643), le présente comme une huile “médiocre” (de “force moyenne”). Notons que les chiots, et les petits animaux en général, ont la vie dure en pharmacopée car ils sont aussi utilisés comme emplâtre sur des bosses et des tumeurs :

    > On peut aussi prendre poulets, pigeons, ou petits chiens fendus tous vifs, & les appliquer tout chaudement, & remettre d’autres avant qu’ils soyent refroidis, & faut leur casser les osselets.

    L’oleum catellorum est cité parmi les médicaments “suppuratifs ou maturatifs” par Jean Vigier (1658), et décrit avec précision dans la *Pharmacopée universelle* de Nicolas Lémery (1697). La recette traverse la Manche: on a trouve dans les pharmacopées anglaises sous le nom de *Oil of whelps*. Nicholas Culpeper (1695) donne la recette de Paré en remplaçant l’huile de lys par de l’huile d’olive :

    > Take Sallet [olive] Oyl four pound, two Puppy-dog’s newly whelped, Earthworms washed in white Wine one pound; boyl the Whelps till they fall in pieces, then put in the worms, a while after strain it; then with three ounces of Cypress, Turpentine, and one ounce of Spirit of Wine, perfect the Oyl according to Art.

    En France, l’huile de petits chiens est promue dans les guides de médecine et de pharmacie tout au long du 18e siècle. Nicolas Alexandre, 1738 :

    > Prenez deux petits Chiens nouveaux-nés, mettez-les dans un pot de terre vernissé avec douze onces de vers de terre vivants bien lavés & dégorgés de leur terre, versez dessus trois livres d’huile d’Olive, couvrez le pot exactement, placez-le au Bain-Marie, mettez du feu dessous pour faire bouillir l’eau pendant douze heures, ou jusqu’à ce que les petits Chiens & les Vers soient bien cuits, vous coulerez alors l’huile avec forte expression, vous la laisserez dépurer, vous la séparerez de ses féçes, la versant par inclination dans un autre vaisseau, vous y démêlerez trois onces de Térébenthine claire, & une once d’esprit de vin, & vous garderez ce mélange, qui est l’Huile de petits Chiens. Elle est fort bonne pour fortifier les nerfs et pour la sciatique, pour la paralysie, pour dissoudre & résoudre les catarres qui viennent de pituite froide & visqueuse ; on en frotte les épaules, l’épine du dos, & les autres parties malades. Si les Chiens sont bien petits, on en mettra quatre ou cinq.

    Elle est même citée dans l’*Encyclopédie* de Diderot et d’Alembert (1754), à l’article [*Diabotanum*](http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v4-2376-0/), comme constituant de cet emplâtre.

    Il faut attendre la fin du siècle pour que le doute se fasse jour. Gabriel-François Venel, 1787 :

    > L’Huile de petits Chiens, ainsi appellée parce que les petits chiens entrent dans sa composition, ne sert qu’autant qu’elle contient la graisse de ces animaux ; leur substance gélatineuse, n’y étant du tout point dissoute, n’y fait absolument rien. C’est un ingrédient ridicule, pitoyable ; cependant, à cause des autres drogues actives qui entrent dans la composition de cette huile, elle est assez active.

    Au début du 19e siècle, l’huile de petits chiens n’apparaît pas dans le nouveau Codex des médicaments de 1818. Cela n’empêche pas la présence de bouillons d’animaux directement sortis de manuels de sorcellerie – vipères, grenouilles, lézards -, ce qui provoque quelques railleries outre-Manche (Phillips, 1820) :

    > Having given a disgusting list of viper broth, craw-fish broth, tortoise broth, frog broth, and lizard broth, it would have been reasonable to have hoped, that the “etc.” would have included, without particular mention, every reptile which misery had ever used as food, or fancy for physic ; but on turning over the next page we meet with *Bouillon de Colimaçons*.

    Au début du 19e siècle, les sensibilités ont évolué. Tuer des chiots pour en faire de l’huile est vu comme barbare et répugnant. En 1830, le professeur Jean-Sébastien-Eugène Julia de Fontenelle publie la recette de l’huile de petits chiens *réformée*, c’est-à-dire sans les petits chiens (comme le Coca-cola sans coca) :

    > On incise menu ces plantes, et l’on fait macérer pendant 15 jours dans l’huile. Jadis on faisait bouillir l’huile d’olive avec de petits chiens coupés en morceaux ; cette dégoûtante opération n’ajoutait rien aux vertus médicales de cette huile : on l’a donc supprimée.

    L’*Encyclopédie des connaissances utiles*, 1836 :

    > Ainsi, il y a encore des pays où l’on indique comme excellent remède contre les engelures de petits chiens grillés vifs dans une marmite ; et c’est au dix-neuvième siècle que nous voyons encore de semblables absurdités ! Qui ne sait que l’huile de petits chiens, dont on a tant prôné les vertus, se préparait avec ces animaux vivans, et la chronique disait que, s’ils étaient morts auparavant, le remède n’avait plus d’effet !

    Et pourtant, le *Trésor des Châlets*, encyclopédie populaire, mentionne encore cette huile en 1842… en précisant que les chiots ne servent à rien dans la recette, à part “fournir un peu de graisse”.

    **Sources**

    * Encyclopédie des connaissances utiles. Tome 16. Paris: Bureau de l’Encyclopédie du XIXe Siècle, 1836. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6303325q/f194.image.r.
    * Le Trésor des châlets, ou l’art de connaître les bêtes à cornes, suivi d’un traité pratique de pharmacie. Deuxième édition. Epinal: Imprimerie d’Alexis Cabasse, 1842.
    * Code des médicaments ou Pharmacopée française. Paris: Hacquart, 1818. https://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/medica/resultats/index.php?do=livre&cote=pharma_005150.

    * Alexandre, Nicolas. Dictionnaire botanique et pharmaceutique, contenant les principales proprietez des minéraux, des végétaux, et des animaux d’usage, avec les préparations de pharmacie. Paris: Veuve de Laurent le Conte, 1738. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9750225d/f311.image.r.
    * Culpeper, Nicholas. Pharmacopœia Londinensis. Awnsham and John Churchill, 1695. https://books.google.fr/books?id=DSJlAAAAcAAJ.
    * Guyon, Louis. Le miroir de la beauté et santé corporelle. Tome 1. Lyon: Chez Claude Prost, 1643. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65187544/f158.image.r.
    * Guyon, Louis. Le miroir de la beauté et santé corporelle. Tome 2. Lyon: Claude Prost, 1643. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6506668x/f111.image.r=chiens.
    * Hardouin, Philippe, et Jacques Decan. 1638. Codex medicamentarius seu Pharmacopoea Parisiensis. Paris: Olivier de Varennes. https://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/medica/resultats/index.php?do=livre&cote=pharma_res011019.
    * Julia de Fontenelle, Jean-Sébastien-Eugène. Manuel complet, théorique et pratique, de pharmacie populaire, simplifiée et mise à la portée de toutes les classes de la société. Vol. 1. Paris: Imprimerie du Crapelet, 1830. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61323109/f357.image.r.
    * Lémery, Nicolas. Pharmacopée universelle. Paris: Laurent d’Houry, 1697. https://archive.org/details/BIUSante_05111/page/887/mode/2up.
    * Paré, Ambroise. Les oeuvres de M. Ambroise Paré. Paris: Chez Gabriel Buon, 1595. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k53757m/f381.item.
    Paré, Ambroise. Oeuvres complètes d’Ambroise Paré: revues et collationnées sur toutes les éditions, avec les variantes. Paris: Chez J.-B. Baillière, 1840. https://books.google.fr/books?id=oEEUAAAAQAAJ&pg=PR267.
    * Phillips, Richard. « Art. II. Remarks on the “Code Des Médicamens Ou Pharmacopée Française” ». The Quarterly Journal of Science, Literature and Art, 1820, 239-51. https://books.google.fr/books?id=UCxGAAAAcAAJ&pg=PA239
    * Venel, Gabriel-François. Précis de matière médicale. Tome 2. Paris: André-Charles Cailleau, 1787. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9693410f/f454.image.r.

  2. Sur le coup j’ai cru a un truc mal traduit vu que “castor oil” c’est de l’huile de ricin mais nan nan là c’est vraiment de l’huile de petits chiens

Leave a Reply