En quoi ces semaines de manifestations diffèrent-elles des rébellions qui ont eu lieu en Iran les années précédentes ?
Cette période est critique et très sombre pour tous les Iraniens.
Les manifestations diffèrent de celles du passé par leur ampleur et leur portée, mais aussi par la rapidité avec laquelle elles sont passées de manifestations économiques, organisées par des commerçants, à quelque chose de bien plus important.
La coupure d’Internet rend difficile l’estimation du nombre exact de personnes qui ont manifesté mais il semble que les événements se soient étendus à environ cent soixante-dix villes. Contrairement à l’Iran de 1979, le pays est aujourd’hui largement urbanisé, et plus de 70 % de sa population vit dans des zones urbaines, ce qui explique pourquoi la situation s’est enflammée si rapidement.
À la différence des deux grandes manifestations précédentes en Iran, celle-ci n’était pas une manifestation culturelle ou politique, mais a été lancée par des commerçants et des marchands. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » était une manifestation culturelle et, bien qu’elle ait pris de l’ampleur, le conflit portait initialement sur le hijab et les lois morales. La grande manifestation de 2009 en Iran, quant à elle, portait sur une élection volée ; elle touchait donc à une question politique.
L’Iran est familier des manifestations économiques. Les premières ont eu lieu en 1989 ; elles ont fait plusieurs morts à Téhéran, mais elles ont également conduit à certaines ouvertures économiques.
Pour des raisons économiques, de nouvelles grèves et manifestations éclatent périodiquement en Iran ; c’est peut-être pour cette raison que, lors des premiers jours, le régime a estimé que cette manifestation était similaire à de nombreuses autres. D’après les discours des dirigeants, on peut conclure qu’ils n’avaient jamais vraiment considéré que les manifestations économiques pourraient constituer une menace pour le régime. À leurs yeux, le danger venait toujours des manifestations culturelles et politiques.
Est-ce pour cette raison que le président s’est montré plus pragmatique et ouvert au dialogue, prêt à prendre certaines mesures et même à considérer que les revendications des manifestants étaient légitimes ?
Je pense que Massoud Pezeshkian croit réellement à une telle légitimité. Cependant, au cœur de la crise, il n’allait pas se montrer trop conciliant.
Les révolutionnaires ont appris du shah qu’une réforme en pleine manifestation ne fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Il faut d’abord réprimer les manifestations avant d’accorder des réformes, car céder ne ferait qu’aggraver la situation — c’est là le conseil qu’avait donné Henry Kissinger à Mohammed Reza Pahlavi.
Certaines des actions de Pezeshkian ont effectivement aggravé la situation. Par exemple, les manifestations tournaient au départ autour de la question de la monnaie alors que le pays en connaît deux, une régionale que privilégient les hommes d’affaires, et une pour les achats quotidiens. En proposant de supprimer cette dualité, Pezeshkian n’a fait qu’irriter les hommes d’affaires et les inciter à rejoindre les manifestations.
Depuis le 28 décembre, date de naissance du mouvement de protestation dans les quartiers commerciaux de Téhéran, quels réseaux ont pu assurer à ce mouvement une telle diffusion ?
Le mouvement s’est étendu très rapidement des commerçants et des bazars aux universités. L’Iran a créé un vaste réseau universitaire, avec un grand nombre d’universités ouvertes attirant des étudiants originaires de pays extérieurs à la région, à l’instar des systèmes français ou de Sciences Po. Certains de ces étudiants peuvent être originaires de Téhéran et étudier dans une ville éloignée de la capitale.
Tous ces étudiants sont connectés par Internet. Ainsi, dès lors qu’il atteint les universités, il devient automatiquement national.
Après les universités, la vague de protestations s’est propagée dans les quartiers pauvres des villes, en particulier celles de l’ouest de l’Iran, où les revendications économiques sont nombreuses. Après l’appel lancé par l’ancien prince héritier d’Iran à descendre dans la rue, il a alors pris une tournure politique et a commencé à se transformer en quelque chose d’autre.
Le mouvement est ainsi très multiforme : il est passé des commerçants aux universités, puis aux quartiers pauvres et aux personnes démunies.
Le modèle iranien n’a aujourd’hui aucun attrait pour le Moyen-Orient ; faute d’un autre qui puisse donner une direction intellectuelle et politique, la place est encore vide.
Vali Nasr
Vous soutenez que les manifestations sont d’une violence sans précédent. Qu’est-ce qui les sépare, sur ce point, du mouvement Femmes, Vie, Liberté ?
Si ces manifestations sont inédites par leur ampleur et la rapidité de leur diffusion, la troisième différence majeure d’avec les mouvements du passé est en effet le niveau de violence. Malgré l’incertitude des estimations, on parle actuellement d’environ 30 000 morts ; si le gouvernement est responsable de la majorité des meurtres, une partie d’entre eux a été commise contre des membres des forces de sécurité et des policiers.
Le fait que le camp opposé au gouvernement ait la volonté et la capacité de tuer des policiers en nombre en dit long sur l’intensité de sa rage. Bien que beaucoup de désinformation soit propagée sur ce point, certains manifestants avaient des armes à feu, d’autres des couteaux.
Dans une déclaration très importante, le Guide suprême lui-même a parlé de « milliers de morts », ce qui est assez révélateur ; il a ensuite affirmé qu’il s’agissait d’agents d’Israël et des États-Unis, ce qui revient à admettre que de tels agents opèrent dans le pays. Voilà la façon dont le discours politique qualifie les événements en cours.
Les manifestations ont été accompagnées de nombreux incendies criminels. Selon certaines informations, plusieurs centaines de mosquées ont été incendiées à travers le pays, des bâtiments gouvernementaux ont été brûlés, ainsi que les stations de radio et de télévision nationales à Ispahan, la troisième plus grande ville d’Iran.
La vague de protestations survient peu de temps après la guerre de juin 2025 menée contre Israël et les États-Unis — une guerre qui, pour l’Iran, n’est pas terminée. Au sujet des manifestations, le ministre iranien des Affaires étrangères a déclaré qu’il s’agissait du 13e jour de la guerre avec Israël : cette déclaration nous donne un aperçu de l’état d’esprit du régime.
Nous n’écrivons pas encore ici une histoire objective ; il faut considérer non seulement la perception que les manifestants ont de cet événement, mais aussi celle du régime. C’est aujourd’hui la première fois qu’une intervention étrangère dans les manifestations en Iran est conduite aussi ouvertement.
Les Iraniens, comme Poutine et les Russes, pensent que les révolutions de velours et les changements de régime sont toujours le fait d’une intervention de l’extérieur ; le plus souvent, on leur oppose qu’ils n’ont aucune preuve de ces faits ; quand Erdogan tient un discours similaire, on dit alors qu’il ne fait que rejeter la faute sur les autres.
L’ingérence n’est pas ici de l’ordre du fantasme ; le soir du Nouvel An, l’ancien directeur de la CIA a félicité les manifestants iraniens, disant que tous les agents du Mossad se tenaient à leurs côtés. Dans un tweet en persan, le Mossad affirmait ouvertement qu’ils étaient en Iran et qu’ils aidaient les manifestants — sans préciser comment. Le président Trump est ensuite intervenu d’une manière complètement inédite pour un président américain.
La situation en Iran est donc inouïe de ce point de vue : en peu de temps, une guerre du peuple contre l’État est devenue une guerre de l’État contre Israël et les États-Unis. La guerre avec l’extérieur et la guerre à l’intérieur sont devenues un seul et même conflit, risquant de compliquer les choses à l’avenir.
Au cours des manifestations — et malgré l’objectif proclamé par Netanyahou de « libérer » l’Iran de son régime — l’exécutif israélien a été divisé sur la conduite à suivre, un conflit anticipé avec l’Iran pouvant tourner en sa défaveur ; pourquoi cette tension ?
Quand la guerre de juin 2025 a éclaté, les Israéliens pensaient que le peuple iranien se soulèverait, ce qui n’est pas advenu ; bien qu’ils aient essayé de ne conduire que des frappes chirurgicales, sur Téhéran par exemple, les dommages collatéraux ont été suffisamment importants pour transformer l’attitude en Iran.
Le premier jour des attaques, l’ambiance était très joyeuse — j’étais alors à Téhéran et je me souviens que tous ceux à qui j’ai parlé disaient qu’ils étaient très heureux que trente commandants des Gardiens de la révolution aient été tués par Israël. Les images diffusées le lendemain, comme l’annonce du nombre de civils tués pour chaque commandant révolutionnaire, ont assombri de beaucoup leur attitude.
Ce qu’Israël espérait pendant la guerre des douze jours se produit actuellement, mais une intervention de sa part pourrait s’avérer contre-productive ; l’État hébreu a compris que les manifestants ont mis en place leur propre mouvement.
En dépit de ce qu’il est courant d’entendre, il est important de souligner que bombarder pour aider des manifestants est très différent de bombarder des sites militaires ; en effet, aider les manifestants signifie le plus souvent bombarder des villes et cette opération ne peut pas être précise.
Troisièmement, nous ne nous rendons pas compte aujourd’hui que l’acmé des manifestations n’a été que très courte ; celles-ci n’ont pas pu maintenir leur élan.
L’objection d’Israël au bombardement américain de la mi-janvier est en grande partie due au fait que le pays n’est pas prêt à la guerre : les missiles iraniens tirés en juin 2025 ont épuisé le système de défense israélien.
Au douzième jour de la guerre de cet été, ce sont les États-Unis qui ont demandé un cessez-le-feu, et non l’Iran ; l’une des raisons de cette demande était que personne ne savait quelles réserves, de celles des missiles iraniens ou des intercepteurs israéliens, allaient s’épuiser en premier. Pour chaque missile iranien, Israël devait lancer plusieurs intercepteurs différents ; les stocks de ceux-ci sont difficiles à reconstituer, d’autant plus qu’Israël n’en construit pas encore.
Ce n’est pas tout. Une partie du système de défense aérienne d’Israël est constituée de porte-avions américains situés dans le Golfe. En l’absence de vaisseaux du groupe aéronaval américain, tel que le Lincoln, les États-Unis auraient toujours pu frapper l’Iran, mais ils auraient dû faire face aux missiles iraniens sans la première ligne de défense que sont les porte-avions. Israël voyait donc que les États-Unis étaient prêts à attaquer, mais pas à les défendre.
La situation est aujourd’hui différente et la vulnérabilité d’Israël moindre, car ces capacités de défense sont en route vers le Moyen-Orient. Lundi 26 janvier, un responsable américain a déclaré que le porte-avions Lincoln et les trois destroyers l’accompagnant étaient entrés « dans la zone de responsabilité du Commandement central dans l’océan Indien occidental ». Le même jour, Netanyahou a menacé l’Iran d’une riposte « jamais vue » si Téhéran faisait l’« erreur » d’attaquer Israël.
En peu de temps, une guerre du peuple contre l’État est devenue une guerre de l’État contre Israël et les États-Unis.
Vali Nasr
Selon de nombreuses sources, les voisins de l’Iran sont de même opposés à toute action militaire des États-Unis — qu’il s’agisse des pays du Golfe ou de la Turquie.
Les raisons de ce soutien de la Turquie sont assez simples.
Tout d’abord, si l’Iran s’effondre, des millions de réfugiés se rendront en Turquie.
Ensuite, les Turcs ne veulent pas que la région kurde de l’Iran fasse sécession ou obtienne une demi-indépendance, de la même manière que le Pakistan ne veut pas d’une indépendance du Baloutchistan. La Turquie est à ce titre le pays de la région qui aide le plus ouvertement l’Iran, notamment en fournissant des renseignements sur les forces kurdes qui traversaient la frontière irakienne pour entrer en Iran.
Enfin, le Moyen-Orient se trouve à un point particulier, où tous les anciens ennemis de l’Iran pensent encore avoir besoin de ce dernier pour contrebalancer Israël. Les Turcs, par exemple, redoutent d’être les prochains sur la liste si l’Iran s’effondre dans une confrontation avec Israël. Des tensions couvent déjà à Gaza, en Syrie, et ailleurs ; tandis qu’occuper Israël avec l’Iran dans un avenir prévisible serait profitable à ces pays, un effondrement trop rapide de la République islamique ne leur serait pas bénéfique.
Les Saoudiens, les Émiratis et les Qataris sont également très inquiets des conséquences d’une guerre ; si celle-ci s’enlise et se prolonge, elle pourrait dévaster leurs économies. Ces pays sont parvenus à une sorte d’accord avec l’Iran qui leur sert de protecteur, mais ils savent très bien que si la guerre s’éternise, ou s’il n’y a plus personne aux commandes à Téhéran — alors que l’Iran est un pays de 95 millions d’habitants — les répercussions sur leurs pays seront sérieuses. C’est pour cette raison que Mohammed ben Salmane a appelé Trump mercredi 14 janvier 2026 pour lui dire de ne pas lancer la frappe que le président américain préparait alors ; dans un revirement très curieux, les deux seules personnes qui ont parlé à Trump ce jour-là étaient Netanyahou et Mohammed ben Salmane.
Comment expliquer la reculade de Trump à la mi-janvier ? Alors que les États-Unis se préparent de nouveau à lancer une frappe contre l’Iran, qu’est-ce qui pourrait de nouveau faire hésiter le président américain ?
La principale réticence de Trump est celle-ci : le président américain ne veut pas d’une intervention militaire qui nécessite l’envoi de soldats américains sur le terrain
L’opération au Venezuela semblait s’être déroulée facilement ; aucun Américain n’a été tué contrairement à 50 Cubains, le président du pays a été renversé ; cependant, quand la CIA lui a expliqué que mettre en place Maria Corina Machado nécessiterait des soldats sur le terrain à Caracas, Trump a reculé.
C’est pour la même raison que le président américain a dit au début des manifestations qu’il ne pensait pas que le fils du Shah serait capable de contrôler l’Iran : pour le mettre sur le trône, il aurait fallu que les troupes américaines soient en état d’alerte, et c’est une situation qu’il préfère éviter.
À la mi-janvier, les pays arabes ont averti les États-Unis que, contrairement à la guerre de juin 2025, les Iraniens seraient en mesure de riposter. Au moins une partie des forces de sécurité iraniennes commencent à juger que c’était une erreur de ne pas tuer d’Américains lorsque les États-Unis ont tué Soleimani ou Ismail Haniyeh — ou bien quand ceux-ci ont bombardé l’Iran ; ils considèrent que le Guide suprême n’a réagi que mollement.
Là où nous considérons Khamenei comme extrêmement dur, ces membres des forces de sécurité le trouvent trop modéré ; à leurs yeux, Khamenei aurait pu et aurait dû construire une bombe, mais ne l’a pas fait ; par sa faute, l’Iran est vulnérable. Le Guide suprême aurait empêché le régime d’agir lorsque ses capacités dans la région étaient beaucoup plus grandes, notamment quand le Hezbollah était encore fort. Pour cette faction, il ne fait aucun doute que la mort de Soleimani aurait dû se payer dans le sang.
Ce n’est pas l’idéologie qui maintient pour l’essentiel le régime iranien, mais la guerre contre l’Amérique dans laquelle celui-ci s’est enfermé depuis 1979.
Vali Nasr
Ces critiques intransigeants sont-ils des Gardiens de la révolution ?
Certains le sont, mais tous les Gardiens de la révolution ne partagent pas ce point de vue. Parmi les commandants tués par Israël, certains étaient favorables à l’accord sur le nucléaire. Toutefois je ne pense pas que les termes « intransigeant » ou « modéré » soient pertinents : il faut plutôt parler de réalisme.
Les critiques de Khamenei disent qu’il faut soit se rendre, soit créer une force de dissuasion contre les États-Unis pour qu’ils n’attaquent pas le pays ; ils ajoutent que les efforts conduits dans cette deuxième voie sont insuffisants ; l’échec des attaques iraniennes contre des bases américaines — en Irak ou au Qatar — l’a appris à Trump.
Si Trump souhaite éviter la guerre, il faut en conséquence le menacer de celle-ci. Au début de cette année, le régime iranien a averti les Arabes que, cette fois, il allait frapper ; tout pays d’où décolleraient des avions américains serait pris pour cible, car il en allait de la survie de l’Iran — en fait, de celle de la République islamique.
Il faut bien comprendre cette identification : aux yeux du régime, il n’y a aucune différence entre l’Iran et la République islamique ; si, pour nous, cette différence existe, le commandant de la Garde révolutionnaire ne se considère pas comme distinct de l’Iran, ou ne considère pas ce dernier comme distinct de la République islamique. La survie de l’un est celle de l’autre.
Si le pays est en danger, alors tout est possible. Le traité de paix avec l’Arabie saoudite peut être rompu et les réserves pétrolières saoudiennes frappées — non le détroit d’Ormuz, que les États-Unis peuvent ouvrir en deux semaines. Il s’agit alors de faire à l’Arabie saoudite ce que Saddam Hussein a fait au Koweït. Si les réserves étaient ainsi frappées, il faudrait six à huit mois pour éteindre les incendies ; le prix du pétrole serait grandement déstabilisé.
Le Qatar et l’Arabie saoudite ne croient pas que les États-Unis puissent gérer une crise avec l’Iran, et ils savent que s’il y a une guerre, ils subiront des dommages collatéraux. Ce n’est pas par amour pour l’Iran qu’ils ont tenté de dissuader Trump, mais par intérêt personnel.
D’un autre côté, je ne pense pas que Trump soit vraiment intéressé par un changement de régime, mais plutôt par une transformation de celui-ci, dans un scénario comme celui du Venezuela.
Trump ne veut pas de démocrates à la tête du Venezuela ; il se moque que ceux qui dirigent le pays soient chavistes ou non, tant qu’ils se comportent comme il le souhaite ; son raisonnement est différent de celui de la doctrine Bush du regime change.
Aujourd’hui, le président américain souhaite la même obéissance du régime iranien ; c’est pour cette raison qu’il répète sans cesse que Khamenei doit partir, et que l’Iran a besoin d’un nouveau leadership. Trump ne souhaite pas pour autant qu’un groupe de démocrates surgisse de nulle part. Si un Ahmed al-Charaa peut gouverner en Iran, tant mieux ; sinon, il s’agit pour le président de faire s’effondrer le régime sous la pression militaire et économique des États-Unis, pour qu’une nouvelle direction prenne le relais, avec laquelle il signerait un accord.
Pourrait-on envisager, comme dans le cas vénézuélien, qu’un remplacement de l’une des figures les plus importantes du régime, comme Khamenei, pourrait laisser celui-ci inchangé ?
L’Iran est un système politique extrêmement complexe. Ce n’est pas un régime autocratique, comme les régimes autoritaires arabes ou celui de l’ère Pahlavi. Il existe une multiplicité de factions dans le système politique, dans le Corps des gardiens de la révolution islamique, dans le monde des affaires, à Qom ; elles sont liées entre elles par des relations commerciales et politiques.
En Iran, tout passe certes par Khamenei, mais les décisions ne sont pas prises ni mises en œuvre de façon descendante.
La République islamique n’a pas été construite pour être populaire, mais pour survivre face aux menaces. Ainsi, en réponse à la guerre d’Israël, plus de conseils ont été créés pour diffuser le pouvoir ; le Guide suprême a délégué davantage de son autorité à d’autres conseils, de sorte que son élimination n’aurait pas autant d’importance.
Il ne fait donc aucun doute que si Khamenei meurt, et bien que cela supprimerait un obstacle majeur à un débat beaucoup plus intense sur l’avenir du pays, la situation ne changerait pas du tout au tout. L’avenir est sombre, et je ne pense pas qu’il y ait de solution facile.
La révolution iranienne a été une révolution mondiale majeure. Nous utilisons aujourd’hui le mot « révolution » comme un adjectif, pour désigner beaucoup de phénomènes ; si l’on regarde cependant les quatre grandes révolutions — la Révolution française, la Révolution russe, les révolutions chinoise et iranienne, auxquelles on pourrait ajouter Cuba et le Vietnam — aucune d’entre elles ne fut une révolution de velours. Aucun régime révolutionnaire n’a, jusqu’à présent, immédiatement produit la démocratie ou n’a été renversé par un mouvement démocratique, ni n’a reconduit l’ancien régime au pouvoir. La Russie d’aujourd’hui est encore un vestige d’un ancien régime communiste ; la Chine, de même, est le vestige d’un régime communiste, tout comme le Vietnam.
Le scénario le plus optimiste et le plus prometteur pour l’Iran serait l’avènement d’un Gorbatchev ou d’un Deng Xiaoping ; un groupe de dirigeants iraniens comprendraient que l’ancienne voie révolutionnaire n’est pas praticable. Je ne pense pas que la démocratie serait le résultat de ces réflexions ; celles-ci conduiraient plutôt à un ralliement à une forme de capitalisme autoritaire et un accord avec l’Occident.
Le problème de l’Iran est que le Mao du régime — ou, disons, son Brejnev — est toujours en vie. Khamenei est vivant, mais âgé ; il a quatre-vingt-six ans et pourrait être mis à l’écart ; d’aucuns disent que c’est déjà le cas. Si cette relégation n’est pas encore advenue, elle pourrait se faire de deux manières ; soit à l’initiative des faucons que j’ai mentionnée, soit par une action plus pragmatique.
Les Iraniens ne manquent pas d’idées ; une idéologie ne leur est pas nécessaire ; leur véritable problème est l’absence d’un mouvement politique qui pourrait faire avancer les choses.
Vali Nasr
Le fils du dernier shah d’Iran Reza Pahlavi s’est dit prêt à remplacer Khamenei à la tête de l’État, alors qu’il multiplie les appels à manifester contre le régime iranien ; les gouvernements d’Israël, d’Arabie saoudite et des États-Unis ont dépensé des millions pour le promouvoir. Quel est son rôle exact dans les manifestations ?
Israël a déployé beaucoup d’efforts pour promouvoir Reza Pahlavi. Depuis des décennies, deux grandes chaînes de télévision à Londres, dont le budget s’élève à plusieurs millions ; font sa promotion ; celle-ci peut bâtir une prophétie auto-réalisatrice.
Si certains ont appelé lors des manifestations au retour du shah, on sait également que plusieurs vidéos ont été manipulées — le slogan royaliste ayant été ajouté a posteriori.
Cela étant dit, il existe en Iran une grande nostalgie pour le père et le grand-père de Reza Pahlavi. Mohammad Galibaf, l’actuel président du Parlement iranien — un ancien général trois étoiles du CGRI — est un fervent admirateur de Reza Shah. Comme lui, Reza Shah était un commandant de l’armée et un bâtisseur d’État, bien que l’État qu’il ait construit en Iran n’ait pas été démocratique.
De nombreux membres du CGRI s’identifient au travail accompli par Reza Shah. Celui-ci a mis à l’écart la monarchie et la classe politique ; c’était là le travail des hommes de l’armée, issus de milieux modestes. À leurs yeux, Reza Shah est l’homme qui a résolu les problèmes de l’Iran, qui a maintenu l’unité du pays, qui a construit son industrie et l’a modernisée, l’homme enfin qui a bâti des universités, des établissements de santé et des hôpitaux.
Ce pourquoi les Iraniens se sont révoltés contre le shah — la police secrète, la dictature — est désormais oublié ; les Iraniens d’aujourd’hui ne s’en souviennent pas et, du reste, la majorité d’entre eux n’étaient pas nés à l’époque.
Les problèmes que rencontraient les Iraniens sous le shah ne sont pas importants aux yeux de leurs descendants ; ces derniers aspirent à avoir un passeport pour pouvoir voyager et faire partie du monde. Aujourd’hui, les endroits où les Iraniens voyagent le plus sont Bakou, Dubaï et Istanbul. Ils y observent un mode de vie plus libre ; c’est celui-ci qu’ils veulent voir se développer en Iran.
Je ne pense pas en vérité que la majorité des Iraniens recherchent nécessairement la démocratie. Ce qu’ils recherchent vraiment, c’est quelqu’un comme Mohammed ben Rachid, l’émir de Dubaï ; ils désirent la même liberté sociale et culturelle que dans ces pays. C’est pour cette raison que le règne des Pahlavi peut plaire.
La République islamique s’est aussi toujours comparée à la période Pahlavi ; elle prétendait la surpasser en tout — elle adopte donc une attitude contraire à celle des Iraniens ; tous deux ont une façon bien différente d’imaginer leur avenir et leur passé.
Il est facile de dire que les Iraniens devraient imaginer pour le pays un modèle comme celui du Danemark, une forme de démocratie libérale avec des libertés sociales. En réalité, l’exemple historique à portée de main des Iraniens, pour imaginer ce que pourrait être leur pays, est la période Pahlavi.
Reza Pahlavi symbolise donc ce retour ; les Iraniens qui se réclament de lui l’appellent essentiellement pour rejeter catégoriquement la République islamique, pour dire qu’ils veulent le retour du temps des Pahlavi.
Cela impliquerait cependant de briser un tabou : Reza Pahlavi a été photographié avec Benyamin Netanyahou. Il est soutenu par Israël et les États-Unis.
En effet. Il est très difficile de dire à quel point le soutien à Pahlavi est fort — ni de comprendre la raison exacte pour laquelle on se tourne vers lui.
Aujourd’hui cependant, en ce début de janvier 2025, beaucoup d’Iraniens n’ont pas à l’esprit le voyage de Pahlavi en Israël en avril 2023. En scandant son nom, ils signifient simplement leur désir que la République islamique disparaisse.
Cela ne signifie pas que, dix jours après la disparition de la République islamique, les Iraniens ne changeraient pas d’avis. Lors du coup d’État de Mossadegh en 1953, ceux-ci ont apporté leur soutien, sans lequel le coup n’aurait pas été possible. Toutefois peu de temps après celui-ci, les Iraniens se sont retournés contre leur nouveau dirigeant.
Aujourd’hui, le coup d’État est à nouveau très populaire en Iran. Mossadegh ne l’est pas beaucoup parmi les étudiants universitaires, car ils sont tous favorables à la monarchie Pahlavi.
La situation peut donc changer rapidement. Toutefois, ce que nous oublions, quand nous la considérons de l’extérieur, c’est qu’un changement de régime amenant un homme comme l’était Reza Shah au pouvoir nécessite la présence de troupes américaines à Téhéran. Nous l’avons vu avec l’Afghanistan et l’Irak lors des années 2000, le changement de régime se doublant de troupes américaines à Bagdad et à Kaboul ; de même, après la Seconde Guerre mondiale, des troupes étrangères étaient présentes en Iran.
Il n’est pas possible de parachuter quelqu’un dans un pays où il n’a pas de parti politique ; même Maria Machado a, au Venezuela, son propre parti politique. Au contraire, Reza Pahlavi n’a pas d’organisation politique ; il n’a pas pris le temps de nouer des relations avec une fraction plus large des Iraniens. Son organisation a même qualifié certains prisonniers politiques — comme Narges Mohammadi, qui a remporté le prix Nobel de la paix — d’agents de la République islamique.
Reza Pahlavi et les siens ont une vision très étroite de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas ; au lieu de créer une vaste zone grise qui permettrait d’intégrer un grand nombre d’Iraniens, ils ont créé une situation manichéenne. En conséquence, le message qu’ils transmettent à de nombreux Iraniens est le suivant : soit vous adhérez complètement à nos vues, soit vous n’avez pas votre place parmi nous.
Toutes les tentatives pour créer une opposition unie en exil ont en effet échoué, parce que les monarchistes s’y opposaient. Pour fédérer la contestation du régime, quelle serait donc la marche à suivre ?
Créer une opposition unie à l’extérieur, pour la relier ensuite à l’opposition politique existant à l’intérieur du pays. Je ne désigne pas là les foules des émeutes urbaines, bien qu’elles soient importantes, parce qu’elles ne constituent pas un mouvement politique.
Certes, il n’est pas possible d’entrer en contact avec le leader du mouvement de 2009, Mir Hossein Moussavi puisqu’il est assigné à résidence ; l’opposition extérieure pourrait cependant adopter un langage qui, implicitement, attire ses partisans ou répond à leurs préoccupations.
Aujourd’hui, un certain nombre de personnalités politiques iraniennes très importantes sont désormais en prison ; toutes sont des enfants de la République islamique. Certaines étaient ministres, d’autres non ; elles ont leur importance.
Le voyage de Pahlavi en Israël aurait pu constituer un problème pour certains nationalistes iraniens ; cependant, le premier aurait pu trouver une manière de détourner les critiques, soit en soutenant qu’il s’y était rendu avant la guerre de Gaza, soit, à supposer qu’il s’y soit rendu pendant le conflit, en adoptant un ton différent.
Le principal problème qu’a suscité ce voyage est autre ; Reza Pahlavi s’est rendu en Israël en tant que leader politique et a manqué de perspicacité ; bien qu’il ait voyagé pendant le Ramadan, il ne s’est pas rendu dans une mosquée, ni n’a visité la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Certes, bien des Iraniens ne sont pas religieux, mais ils le sont cependant d’une façon culturelle : ils ne jeûnent peut-être pas pendant le ramadan, mais nombreux sont ceux qui vont visiter l’Irak certains jours particuliers de l’année.
Pahlavi a commis d’autres erreurs en excluant de ses propos ceux qui font partie de la bureaucratie iranienne, des services de sécurité, de la police ou des différents échelons du gouvernement. Même sans y croire, il s’agit d’utiliser un langage qui inclut ces personnes et les rassemble, en disant qu’ils sont de bons politiciens.
L’une des raisons pour lesquelles les manifestations n’ont pas pu aller très loin tient donc à l’isolement de Pahlavi : celui-ci n’a créé aucune organisation ni aucune alliance ; il suffisait donc au gouvernement de couper Internet ; alors la foule ne peut plus communiquer entre ses parties, elle ne voit plus ce qui se passe — et Pahlavi ne peut plus leur parler.
Je ne sais si Pahlavi restera un leader politique pertinent ; si les Iraniens sortent de cette situation, les problèmes auxquels ils sont confrontés ne disparaîtront pas et la protestation reviendra ; il est possible qu’ils se rallient à lui cette fois-ci en croyant qu’il est la solution bien que ce ne soit pas le cas.
Ce dont les Iraniens ont besoin n’est pas d’une monarchie en soi, mais de quelque chose de meilleur, qui puisse mettre fin à la situation à laquelle ils sont confrontés, sur le plan politique, militaire, sécuritaire et économique.
La République islamique n’a plus le soutien de la base de sa population ; celle-ci ne croit plus au message de résistance qui a été au cœur de l’Iran ces quatre dernières décennies.
Vali Nasr
Vous avez affirmé que les jours de la révolution islamique touchaient à leur fin. Quel est votre scénario central ?
Je continue de croire à cette fin proche.
Je pense que la République islamique a perdu la population ; certes, il lui reste peut-être encore un noyau dur de 15 à 20 millions de personnes maximum, d’après les estimations du nombre de personnes qui ont voté lors de la dernière élection présidentielle pour le candidat radical. Un tel chiffre montre cependant que ceux-ci ne sont pas majoritaires dans le pays ; du reste, le régime a peut-être encore perdu des partisans depuis.
La République islamique n’a plus le soutien de la base de sa population ; celle-ci ne croit pas en la révolution, ni aux valeurs révolutionnaires ; elle ne croit pas au message de résistance, qui a été, selon moi, au cœur de l’Iran au cours des quatre dernières décennies et demie — l’idée de l’indépendance iranienne, d’une résistance face à l’Amérique et à Israël.
Une telle idée avait eu en son temps un effet mobilisateur ; aujourd’hui, le public iranien l’estime caduque ; il ne veut plus en payer le prix, être isolé dans le monde à cause de celle-ci.
Comme toutes les révolutions, la Révolution islamique finit par s’épuiser ; elle n’est pas viable. Du reste, le régime a été malmené pendant la guerre à Gaza : il a perdu le Hezbollah et la Syrie et est entré en guerre avec Israël ; aujourd’hui, de son propre aveu, il combat Israël sur son propre sol et dans ses propres rues — et non plus au Sud-Liban ou en Syrie.
Dans le domaine économique également, les dirigeants tentent de minimiser les problèmes du pays, en soutenant que les sanctions les plus sévères portées contre l’Iran n’ont aucun effet ; en vérité, celles-ci ont pratiquement vidé de leur substance l’économie et la société iraniennes. Le pays connaît la malnutrition et une très grande inflation sur les denrées alimentaires ; entre décembre 2024 et décembre 2025, celle-ci a atteint 72 %.
Ce chiffre est énorme ; même en accordant des subventions aux pauvres, une partie de la population ne parvient pas à manger de viande ; elle ne mange pas non plus beaucoup d’aliments de base et n’a pas les moyens d’acheter certaines choses. Une grande partie de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.
La République islamique a encore suffisamment de puissance de feu et d’énergie pour survivre à ce mouvement de protestation ; mais on ne peut savoir à combien d’autres elle pourra survivre.
Plutôt qu’un effondrement de régime, est-il possible que le pays connaisse une période de transition ?
La situation est telle en Iran qu’il est difficile pour le régime de diriger d’une façon totalitaire ou très autoritaire.
Il est courant de penser que l’Iran est une société très fermée ; c’est le cas, mais l’Iran a aussi l’une des presses les plus libres du Moyen-Orient. Les débats retransmis par YouTube ou Instagram, comme ceux retranscrits par les journaux peuvent porter sur la sécurité de l’Iran, sur la corruption au sein du gouvernement, entre autres sujets ; rien de tout cela ne pourrait être vu ou lu dans la presse arabe. De même, si les élections en Iran sont très loin d’être ouvertes et idéales, il s’en organise davantage que dans n’importe lequel des pays voisins — à l’exception de l’Irak.
Il n’est donc pas si facile de réduire complètement la population au silence.
La question clef est donc celle-ci : quand le moment du changement viendra-t-il ? Quand l’Iran connaîtra-t-il son moment Gorbatchev, ou son moment Deng Xiaoping ? Faut-il au contraire penser que le pays va s’effondrer et, par exemple, connaître la guerre civile ?
Si l’on poursuit le parallèle avec la Chine, il est possible que les événements d’aujourd’hui suscitent une proposition de nouveau contrat social de la part du régime. Après les événements de Tiananmen en 1989, Deng Xiaoping a réussi à établir un tel contrat, basé sur l’amélioration de la vie du peuple ; c’est aussi ce que souhaitent les Iraniens.
Cette proposition pourrait venir du régime lui-même, mais une évolution de ce dernier serait nécessaire ; un tel contrat social nécessite en effet la levée des sanctions contre l’Iran, et celle-ci est impossible à moins que l’Iran ne soit prêt à traiter avec les États-Unis — et pas seulement sur la question du nucléaire.
Avec Trump en particulier, cela coûterait bien plus cher que sous autre président : il faut lui offrir une montre en or, un tapis en soie avec son portrait, lui dire qu’il a gagné. Nous sommes loin d’une telle politique. Lorsque Trump a remercié Téhéran pour l’annulation de 800 exécutions — chiffre inventé par le président — et déclaré son respect pour les Iraniens, le Guide suprême, en réponse, l’a traité de criminel.
Sous Khamenei, la levée des sanctions serait donc difficile ; elle n’est cependant pas impossible et une cabale de dirigeants iraniens pourrait arriver à la conclusion que leur politique ne fonctionne plus ni ne va dans le bon sens.
Cette remise en question toucherait-elle tant la politique intérieure qu’extérieure ? L’Iran reconsidérerait-il son programme nucléaire ou son alliance avec le Hezbollah ?
D’une certaine manière, le Hezbollah et les programmes extérieurs de l’Iran ne sont pas un problème pour les États-Unis. Les États-Unis ne se préoccupent pas vraiment du Hezbollah, qui a été détruit par Israël.
Il serait donc vain de négocier avec l’Iran sur la question du Hezbollah : son démantèlement est une chose presque acquise.
En ce qui concerne le programme nucléaire, le président Trump pense que la situation est sous contrôle ; il soutient que les Iraniens n’enrichissent pas leur uranium, et qu’une frappe est toujours possible s’ils recommencent à le faire.
Le seul réel point de contention concerne les missiles, qui sont une question délicate ; en réalité, je pense que Trump recherche vraiment une certaine normalisation des relations, plutôt qu’un accord se bornant au contrôle des armements comme dans le passé.
Il faut aussi faire face à la réalité ; désormais, il s’agit de traiter non avec le système américain, mais avec un seul homme et son ego ; un homme qui peut déclarer : « Vous ne m’avez pas donné le prix Nobel, alors vous devez maintenant me donner le Groenland en guise de consolation. »
Voilà la nouvelle donne.
Les Iraniens pourraient peut-être obtenir quelque chose des États-Unis, mais ils doivent pour cela s’engager sur la voie d’une désescalade — avec Israël et les États-Unis. Il leur faudrait alors s’engager sur la voie d’une normalisation progressive de leurs relations.
C’est la seule voie possible vers le dialogue.
Faut-il penser qu’Israël a joué un rôle dans la promesse d’une intervention faite par Trump aux manifestants ? Netanyahou était en effet présent le soir du Nouvel An aux côtés de Donald Trump, lors d’une soirée de réveillon organisée par le président américain à Mar-a-Lago.
Il est très difficile de savoir ce qui s’est réellement dit entre Netanyahou et Trump le jour de l’An, mais je pense qu’Israël voulait donner suite à la guerre de juin 2025 en ouvrant un autre round.
Du point de vue d’Israël, la guerre de cet été n’a pas été concluante ; le régime a survécu, ses capacités de missiles se sont révélées importantes et l’affrontement n’a été que retardé. Israël ne veut pas laisser trop de temps à l’Iran pour reconstruire ses capacités en matière de missiles ou trouver des moyens de dissuader l’État hébreu.
Les États-Unis ne peuvent fournir à Israël des intercepteurs aussi rapidement qu’il le souhaiterait ; c’est un problème que le pays a toujours eu. Par exemple, lors de la guerre de juin 2025, les États-Unis, par exemple, ont utilisé des missiles intercepteurs THAAD, d’une technologie avancée. Les trois quarts des stocks mondiaux de ce missile ont été utilisés en l’espace de douze jours.
C’est là une forme de victoire pour les Gardiens : comme je l’ai évoqué précédemment, les missiles iraniens ont pratiquement épuisé les défenses israéliennes. Au moment où nous parlons, Israël n’est toujours pas sûr de pouvoir intercepter un nombre suffisant de missiles ; pendant la guerre de 12 jours, 20 % de ceux-ci ont atteint leur cible, les derniers tirés par l’Iran étant aussi les plus dévastateurs ; cela après qu’Israël ait bombardé un grand nombre de lanceurs, et ait tué les deux principaux commandants du programme de missiles.
Au terme de la guerre de juin 2025, Israël pensait avoir laissé son ennemi affaibli, mais toujours debout ; l’État hébreu pensait donc qu’une nouvelle guerre aurait lieu, pour laquelle il lui faudrait la participation des États-Unis, tant en termes de défense que d’attaque.
L’une des frustrations d’Israël est qu’en juin 2025, Trump n’a fait la guerre à l’Iran que pendant quarante-cinq minutes ; la campagne de bombardements sur Fordo, Natanz et Ispahan n’a pas été plus longue, après quoi Trump a rapidement demandé aux Qataris de négocier un cessez-le-feu, tout en se moquant des menaces de tirs des Iraniens.
Le message envoyé à Israël était ainsi le suivant : « J’ai terminé la guerre ; celle-ci aurait pu dégénérer parce que vous étiez à court de missiles, mais j’en ai éliminé la cause ; la guerre était nucléaire, et c’est une affaire close : tout a été détruit. »
Suite à ces événements, et pour relancer les hostilités, les Israéliens ont souhaité obtenir un engagement américain ; c’est pour cette raison que Benyamin Netanyahou a dû se rendre à Washington pour l’obtenir.
Le Qatar et l’Arabie saoudite ne croient pas que les États-Unis puissent gérer une crise avec l’Iran ; ils savent que s’il y a une guerre, ils subiront des dommages collatéraux.
Vali Nasr
Les Iraniens ont également compris que la guerre était imminente ; ils sont passés en alerte rouge en l’attendant.
C’est dans un tel contexte que sont survenues les manifestations, pour des raisons différentes, car économiques. Le premier jour de celles-ci, le 28 décembre 2025, le rial s’est effondré de 16 %. L’une des raisons pour lesquelles le régime n’a pas réagi très rapidement à celles-ci est qu’il s’attendait au même moment à une attaque ; les dirigeants ont ensuite commencé à penser que la probabilité d’une telle attaque, pendant les manifestations, allait en fait augmenter.
Le calcul israélien était pourtant différent : il s’agissait plutôt de laisser le régime tomber, laisser les manifestants prendre d’assaut ses institutions ; il fallait que les dirigeants s’empêtrent dans une situation incontrôlable. En parallèle Trump, au contraire, promettait son soutien aux manifestants et les appelait à poursuivre le mouvement.
Faut-il voir dans les menaces de l’administration Trump envers l’Iran une répétition de l’opération au Venezuela ? Le président américain souhaite-t-il s’approprier les ressources pétrolières du pays ?
Si Trump n’a pas mentionné le pétrole iranien, on peut imaginer cependant qu’il y pense ; l’Iran est la troisième plus grande réserve de pétrole au monde. Le plan serait alors non d’envoyer des troupes pour prendre les puits, mais de dicter des accords pétroliers au régime qui parviendrait à renverser le pouvoir en place. Trump pourrait ainsi insister pour que les Iraniens concluent des accords avec Conoco, Chevron et Exxon, tout en expulsant Total.
Ce pourrait être là son plan d’action.
Aujourd’hui, la majorité du pétrole acheté par la Chine provient d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis — une certaine quantité provient aussi du Venezuela et de l’Iran. Cette dernière part est particulièrement bon marché ; le baril ne vaut que la moitié du prix du pétrole saoudien ou émirati.
Contrôler la situation en Iran et au Venezuela ne suffirait pas à paralyser la Chine ; cependant, Trump pourrait souhaiter placer ces deux pays sous l’égide pétrolière américaine — bien que la situation pétrolière au Venezuela ait peut-être surpris la Maison-Blanche, car les compagnies pétrolières américaines ne sont pas impatientes d’investir au Venezuela.
Le monde n’a pas besoin du pétrole vénézuélien, ni du pétrole iranien. Si ces deux pays pompaient des millions de barils de pétrole supplémentaires, les Saoudiens et les Émiratis devraient pomper moins : le prix du pétrole serait réduit de moitié. En conséquence, les compagnies pétrolières américaines vont devoir investir plus de 100 milliards de dollars au Venezuela et 100 milliards supplémentaires en Iran pour relancer l’industrie pétrolière, ce sans jamais récupérer leur mise. C’est pour cette raison qu’elles ne sont pas intéressées.
L’Iran possède également du gaz, ce qui est un autre sujet. Sans pouvoir sonder l’esprit de Trump, il ne serait pas surprenant que, à supposer qu’il soit en position dominante, il demande une contribution matérielle à l’Iran — pétrole ou autre.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump a également entamé un rapprochement avec Vladimir Poutine, alors que la Russie est alliée de longue date de l’Iran. Comment le pays se positionne-t-il dans la crise iranienne ?
Les Iraniens ont des relations très étroites avec la Russie, mais ils ne lui font pas du tout confiance. Le général Soleimani, tué par les États-Unis en 2020, a dit un jour qu’il n’y avait « pas de race plus fourbe et déshonorante sur cette terre que les Russes ».
Les Iraniens savent que la Russie les a vendus à plusieurs reprises aux Nations unies, comme elle les a négociés avec l’Occident ; le rapprochement de Téhéran avec Moscou n’est donc pas fait par amour ; il découle de sa stratégie, qui le rend en vérité trop dépendant de son partenaire, comme de la Chine.
Entre juin 2025 et aujourd’hui, les Iraniens ont pris conscience que la Russie et la Chine pouvaient être utiles à la marge : la Russie a sans doute doté l’Iran de technologies de renseignement, comme la Chine lui a peut-être donné du combustible solide pour ses missiles. Néanmoins, aucun des deux pays ne peut fournir à l’Iran le type de soutien que les États-Unis fournissent à Israël ou à l’Arabie saoudite. L’Iran est isolé dans sa guerre contre Israël.
Cette situation révèle une asymétrie : l’Iran a beaucoup plus aidé la Russie pendant la guerre en Ukraine que la Russie n’a aidé l’Iran pendant sa guerre avec Israël.
Les Iraniens ont aussi pris conscience qu’il existe une ligne que les Russes et les Chinois ne franchiront pas ; contrairement au Pakistan, qui combat l’Inde et l’Inde seulement — ce qui permet à la Russie et à la Chine de lui fournir des technologies de combat — l’Iran utiliserait un tel matériel contre les États-Unis ; les deux autres pays seraient donc immédiatement impliqués. Ainsi, si par exemple un missile S-400 abattait un F-35, le conflit ne se limiterait pas à l’Iran et à Washington ; il opposerait aussi Moscou et Washington, comme lorsque l’Iran a fourni des drones-suicides à la Russie, créant un conflit entre l’Europe et l’Iran — même si ce dernier n’était pas directement impliqué.
Les Iraniens savent donc qu’aucune cavalerie russe ne viendra à leur secours lors d’une guerre. Certes, les Chinois et les Russes pourraient faire le strict nécessaire pour que l’Iran garde la tête hors de l’eau ; le test décisif serait cependant de savoir si la Chine donnerait à l’Iran suffisamment d’argent pour survivre économiquement et améliorer son économie. C’est là ce dont l’Iran a vraiment besoin en ce moment — et la Chine est le seul pays qui a la capacité de donner à l’Iran 5 ou 10 milliards de dollars.
Pour une faction du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, il ne fait aucun doute que la mort de Soleimani aurait dû se payer dans le sang.
Vali Nasr
Si l’on regarde les révolutions qui ont réussi, y compris dans les pays voisins d’Iran, la plupart d’entre elles étaient portées par des mouvements avec une idéologie unificatrice. On peut songer par exemple au Printemps arabe et à l’idéologie des Frères musulmans. De même, Erdogan et sa faction manient un ensemble d’idées formant un tout assez cohérent, tandis que l’opposition turque manque d’une idéologie unificatrice et d’une vision pour le futur. Que dire de l’opposition iranienne ?
Une telle situation de désorganisation ne concerne pas seulement l’Iran : nous vivons à une époque où il n’y a pas vraiment d’idéologie disponible, au sens où nous comprenons le terme. Aujourd’hui, les explications globales de l’histoire qu’étaient le communisme, le fascisme ou l’islamisme, dictant une façon d’organiser la vie vers la réalisation d’un but, ne sont plus à portée de main.
Depuis la mondialisation, la démocratie et le capitalisme sont devenus une forme de mantra ; dans une grande partie des pays que vous mentionnez, comme en Turquie, les populations sont assez démocratiques ; bien qu’elles ressentent de l’amertume face à une forme de régression, elles s’accrochent aux définitions occidentales des marchés ouverts et des gouvernements démocratiques libéraux. Les Iraniens définissent également ce qu’ils veulent en ces termes.
En Iran cependant, il n’existe pas de parti politique ou de leader politique qui puisse mener un mouvement de revendication ; on ne peut trouver dans le pays quelqu’un d’une importance similaire à celle d’Imamoğlu en Turquie ; quelques personnes aujourd’hui en prison sont de même stature que lui, mais Imamoğlu disposait également d’une machine politique. Le Parti républicain du peuple (CHP) et le réseau de personnes qui se sont organisées et l’ont élu maire sont toujours présents en Turquie.
En Iran, un tel mouvement manque à l’appel, car le gouvernement a été très efficace pour réprimer et empêcher son émergence. En conséquence, la situation dans laquelle se trouvent les Iraniens suscite une grande colère, mais sans que celle-ci soit organisée.
Les Iraniens ont une idée générale de ce qu’ils veulent ; un pays ouvert, intégré au monde, en paix, avec une économie prospère. Ils aspirent à un sort semblable à celui de la classe moyenne turque, une vie ouverte sur le monde. Aucun mouvement ne peut cependant concrétiser ce désir.
Les Iraniens ne manquent pas d’idées ; une idéologie ne leur est pas nécessaire ; leur véritable problème est l’absence d’un mouvement politique qui pourrait réellement faire avancer les choses.
Aujourd’hui, un débat intense agite les intellectuels et la classe politique du pays ; tous réfléchissent à la solution à apporter, ce qui est une bonne chose. Le pays est en proie à un débat intense sur la solution à apporter.
Si les idéologies politiques du XXe siècle sont aujourd’hui inutilisables, quel décalage se fait jour entre le discours officiel du régime — se revendiquant encore de la révolution — et la réalité de l’exercice du pouvoir ?
Les révolutions commencent avec beaucoup d’idéologie passionnée. Mais avec le temps, l’idéologie finit par simplement devenir la langue du gouvernement.
À l’époque de Brejnev, on ne pouvait pas dire que l’Union soviétique s’intéressait vraiment au communisme ; Brejnev lui-même adorait les Mercedes-Benz, et tous les membres du Politburo vivaient dans de fabuleuses demeures Romanov. En ce sens, ce n’était plus une dictature du prolétariat.
La même chose se produit aujourd’hui en Iran ; par exemple, une vidéo du mariage de la fille d’un très haut commandant révolutionnaire a été mise en ligne en octobre 2025 ; les tenues portées lors de l’événement ont surpris beaucoup de monde : si les Iraniens y voient un exemple d’hypocrisie, je pense plutôt que ce général, en son for intérieur, ne croit plus à l’idéologie qui avait porté la révolution.
Cela me rappelle une autre histoire. Vers la fin de l’ère soviétique, l’un des membres du Politburo — un rival de Gorbatchev s’appelant Grigori Romanov, le même nom que celui de la dynastie emportée par la révolution — a organisé à Moscou le mariage de sa fille, au cours duquel, selon la tradition russe, les convives ont brisé un grand nombre de verres anciens datant de l’époque de Pierre le Grand ; la nouvelle de l’événement leur a fait perdre la course à la direction.
C’est en grande partie la même chose qui se produit aujourd’hui avec les Gardiens de la révolution. Je dirais donc que ce n’est pas l’idéologie qui maintient pour l’essentiel ce régime, mais la guerre contre les États-Unis dans laquelle celui-ci s’est enfermé depuis 1979.
En quel sens ?
Cette opposition définit le régime ; l’économie et la société iranienne en découlent et, d’une certaine manière, le pays est en guerre depuis quarante-cinq ans.
La guerre économique comme la guerre à proprement parler façonnent un pays comme son État. Il ne s’agit donc pas dire que l’Iran est en train d’abandonner l’islam, mais plutôt que le pays abandonne la lutte contre les États-Unis.
Après l’assassinat de Mahsa Amini, et alors que les manifestations secouaient le pays, j’ai écouté environ trente discours prononcés par le Guide suprême. La seule fois où il a utilisé le mot « islam », c’était pour faire référence au pays en tant que République islamique. Jamais Khamenei n’a jamais défendu le hijab dans un seul discours, ni fait référence au Coran ou à la religion ; le Guide suprême a toujours dit qu’il s’agissait d’une opération de sécurité nationale menée contre le pays par les États-Unis et Israël.
Dans son tout premier discours, Khamenei a déclaré qu’il était regrettable que Mahsa Amini soit morte, que cela n’aurait pas dû se produire, mais que certaines personnes utilisaient cette affaire pour compromettre la sécurité nationale.
Pour comprendre Khamenei, il ne faut pas se pencher sur l’islam. Le Guide suprême est un disciple de Frantz Fanon ; il connaît très bien la littérature tiers-mondiste des années 1960 et est probablement le dernier vestige de cette période.
Khamenei pense mener le même combat que celui de Ho Chi Minh, Che Guevara, et d’autres de cette génération ; il n’a pas changé ses vues depuis. Il ne s’agit pas tant d’une idéologie que d’un discours anti-impérialiste, dont Khamenei se nourrit ; la République islamique s’est construite autour de celui-ci.
Le débat en Iran ne porte donc pas sur l’islam ; ce n’est pas celui-ci qui est en danger, mais la souveraineté du pays. Il y a deux jours, Khamenei a répété que les États-Unis essayaient d’avaler ce pays depuis cinquante ans ; sans mentionner encore l’islam une seule fois, il a répété qu’il importait de lutter contre cette ingérence.
Notre vision de l’Iran est parfois dépassée ; nous nous référons encore à Rushdie, aux fatwas et, plus généralement, à une République islamique beaucoup plus ancienne. Les mentalités sont aujourd’hui différentes.
Le Moyen-Orient se trouve à un point particulier, où tous les anciens ennemis de l’Iran pensent encore avoir besoin de ce dernier pour contrebalancer Israël.
Vali Nasr
Comment l’Arabie saoudite comprend-t-elle cette séquence ? Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane est à la tête d’une des premières puissances du monde islamique. Sommes-nous à un tournant d’une forme de modernisation islamique ?
Je pense que nous sommes définitivement dans une période post-islamiste, et je ne suis pas sûr que ne pense pas que les termes « modernisation islamique », « monde islamique », etc. aient encore vraiment un sens.
Nous avons maintenant affaire à de nombreux pays musulmans différents confrontés à des problèmes séculiers ; soit ils sont aux prises avec des questions de sécurité nationale, soit ils ont des ambitions de grandeur, soit des problèmes internes. Pour autant, et bien qu’ils puissent parfois utiliser l’islam d’une certaine manière, ils ne sont pas guidés par celui-ci. Même au Moyen-Orient, les Frères musulmans, entre autres mouvements, ne sont pas un facteur déterminant à l’heure actuelle.
Plus généralement, les questions les plus importantes au Moyen-Orient aujourd’hui touchent à la sécurité. La région a été marquée par la guerre de Gaza et, maintenant, d’autres conflits en Iran et dans la Corne de l’Afrique.
L’idéologie de l’islamisme ne façonne plus cette région ; ses habitants ne la considèrent pas comme une solution ni ne s’y rallient ; ils veulent certes, dans de nombreux endroits, être musulmans et pratiquer l’islam, mais c’est là pour euxx une question personnelle ; ils ne souhaitent guère d’une idéologie qui, comme le marxisme ou le léninisme, promettrait la terre entière et exigerait que tous suivent la même voie.
Même pendant la guerre de Gaza, le Hamas, qui est une organisation des Frères musulmans, ne parlait pas d’islam. De même, si l’on considère le Hezbollah lors de la guerre de Gaza. Les mots « révolution islamique » ou « jihad » n’étaient pas prononcés une seule fois dans les discours de Hassan Nasrallah.
Cette absence est révélatrice ; ces mouvements ne font pas de l’islam leur fer de lance ; ils constituent avant tout un axe de résistance à l’impérialisme ; ils rejouent à nouveaux frais les mouvements anticolonialistes des années 1960 et réemploient leur langage, comme le mot de « résistance » — la résistance étant faite à l’occupation.
Aujourd’hui, le langage de la résistance a remplacé le langage de l’islamisme : l’islam n’est utile que s’il peut servir la résistance.
Mohammed ben Salmane cherche à être la figure tutélaire de ce tournant : il souhaite moderniser et développer l’Arabie saoudite , mais aussi la séculariser et l’occidentaliser ; il a affaibli la relation entre l’État et l’islam dans son pays et considérablement affaibli les chefs religieux en mettant fin au partenariat les liant à la monarchie ; il a également retiré à l’Arabie saoudite son statut, au niveau mondial, de protectrice de l’islam et de l’islamisme. Certes, La Mecque, Médine et d’autres lieux saints se trouvent dans le pays, mais c’est là plutôt une question de tourisme.
L’Arabie saoudite ne se positionne plus aujourd’hui comme le leader du monde islamique, comme c’était le cas auparavant. Mohammed ben Salmane est en fait considéré comme un modernisateur ; ses ambitions ne sont pas de faire de l’Arabie saoudite un grand pays islamique, mais un grand pays du G20, un leader aussi en fait d’intelligence artificielle — en hébergeant de vastes centres de données.
La révolution islamique n’a pas réussi en Iran ; il est manifeste désormais que les Iraniens se révoltent contre elle. De même, la République islamique d’Iran prétendait constituer un axe pouvant contenir et contrôler Israël, tout en intimidant les États-Unis ou les repoussant du Moyen-Orient ; cet axe, lui aussi, s’est effondré.
En conséquence de ces échecs, le modèle iranien n’a aujourd’hui aucun attrait pour le Moyen-Orient ; faute d’un autre qui puisse donner une direction intellectuelle et politique, la place est encore vide.
Le monde arabe connaît encore bien des problèmes ; les régimes y sont encore dictatoriaux, et il n’y a pas assez d’emplois pour la population. Ces problèmes, qui ont suscité le Printemps arabe, sont toujours irrésolus.
L’Iran est en train d’imploser. Beaucoup se demandent judicieusement comment la région en sera transformée. Quoi qu’il arrive, le pays jouera un rôle très important par la suite ; en effet, si l’islamisme existait avant la révolution iranienne, l’Iran a donné sens et pouvoir à ce courant.
Je pense que la situation actuelle de l’Iran et son évolution future constituent le dénouement de cette idéologie. En cela, ces événements ne constituent pas une simple affaire iranienne ; celle-ci est mondiale, quelle qu’en soit l’issue en Iran. Ses répercussions dans la région seront d’autant plus grandes qu’il ressort de la crise en cours une orientation très claire.
C’est à cela que nous devons prêter attention. Il ne s’agit pas simplement d’une situation intérieure, ni de savoir si le pays peut menacer Israël ou non. L’issue de la situation que nous connaissons pourra aussi changer les représentations et attitudes, y compris au sein des communautés d’origine iranienne vivant en Occident.