Charles Kaisin célèbre volontiers le talent et le savoir-faire des « gens extraordinaires » dont la Belgique peut s’enorgueillir et qui « ne sont pas mis assez en valeur ». On peut dire que cet infatigable créateur, mêlant imagination féérique et action caritative, design d’eau minérale et dîners fastueux, fauteuil en papier et sac Hermès, est de ceux-là. Sollicité et plébiscité partout dans le monde, il n’oublie jamais d’où il vient.

Magritte

Il fait partie de ceux qui représentent notre pays et rayonnent à l’international. Architecte de formation, mais avant tout designer et touche-à-tout hyperactif, créatif original et facétieux, fervent admirateur de Magritte (« il y a tellement de couches différentes dans ses tableaux »), Charles Kaisin n’arrête jamais et enchaîne les projets, les collaborations les plus impressionnantes en Europe, aux Etats-Unis, en Asie ou au Maroc. On lui doit par exemple le concept de l’hôtel Almaha à Marrakech. Il collabore avec des marques prestigieuses, Hermès, Rolls-Royce, Delvaux, Ice-Watch, Vange ou Serax, mais ce qui l’a surtout rendu incontournable dans le gotha ce sont ses « dîners surréalistes » qui remettent au goût du jour les fastes de la Renaissance et dont il est scénographe/metteur en scène dans un imaginaire féérique. Les maîtres de l’art et du luxe se l’arrachent. Il voyage beaucoup, vit quelques mois par an à Londres, mais sa maison, son refuge, se situe depuis toujours en Belgique, à Bruxelles, non loin du petit Château et du canal, une vaste maison de maître qui abrite aussi ses bureaux et son atelier. Un home sweet home qui lui ressemble avec une table mesurant plus de dix mètres traversée de branches d’arbres montant vers le plafond dans un entrelacs poétique. Il l’avait composée pour un de ses premiers « dîners surréalistes ». Effervescent, toujours en mouvement, Charles reste aussi profondément Belge, certes Hermès et Delvaux, mais aussi BRU et Maison Eole. « On est un petit pays qui compte beaucoup de gens extraordinaires avec un talent, un savoir-faire qu’on ne met pas assez en valeur », lance-t-il. « Ici, on fait, on bouge, on avance. C’est ça qui définit l’esprit belge que j’ai toujours voulu mettre en avant dans mes dîners, dans mes projets. »

Origami for Ukraine

On sait l’artiste passionné, entre autres choses, par les origamis, cet art japonais de plissage du papier. En 2015, à Hong Kong, il a ainsi construit une chèvre gigantesque suspendue dans la cour intérieure d’un complexe de design, faite de 13.500 petits chevaux créés à la main à partir de feuilles dorées. Au moment du covid, il a aussi lancé Origami for life pour soutenir la recherche médicale, il a ainsi transformé les Galeries Saint-Hubert en une immense et sublime volière peuplée de 18.000 oiseaux dorés. Le succès artistique et caritatif de ces précieuses « colombes » a été tel qu’elles se sont exportées ensuite dans la Galerie du Roi, la Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, le grand hall des Musées Royaux des Beaux-Arts, le Palais de Tokyo à Paris, et le projet tourne partout dans le monde. En 2025, c’est pour aider l’Ukraine à renforcer ses infrastructures hospitalière en pleine guerre que notre homme a imaginé une œuvre monumentale composée de plus de 5.000 origamis, symbole de paix et de résilience. Avec la participation d’enfants du Palais de la Jeunesse de Kiev, l’installation a été exposée sur la façade du Musée d’Histoire de la capitale. Plus léger, pour les fêtes de fin d’année, et à l’occasion des 25 ans de l’usine de Stoumont, il a signé une bouteille de BRU en édition limitée, ainsi que des verres revisités que l’on a pu trouver en grande surface. « Au départ, ces verres devaient être produits à 55.000 exemplaires, mais il y a eu tellement de demandes que l’on a bien dû en fabriquer 100.000 en plus. J’aime l’idée de pouvoir créer un joli sac pour Delvaux ou un objet pour Hermès, mais de pouvoir aussi imaginer un objet utilitaire, qui permet à tout le monde de boire de l’eau et n’est pas élitiste ». Cerise sur le gâteau, il a réalisé dans l’usine une oeuvre monumentale représentant un cerf majestueux à partir de 3.900 origamis dorés.

Happy few

Ce qui est plus élitiste, forcément, ce sont ces « dîners surréalistes » exaltants, plus ou moins privés, qui ont fait sa réputation. A l’âge d’or du luxe, ils sont réservés, soyons honnête, à quelques happy few influents, clients de grandes maisons, collectionneurs privés, têtes couronnées, qui ont les moyens de s’en mettre plein la vue dans des endroits prestigieux et/ou extravagants : la Banqueting House à Londres, le Palazzo Vecchio à Florence, le casino de Monte-Carlo en présence de la famille princière, les Bains ou Bozar à Bruxelles, un château à St-Tropez, l’hôtel Meurice à Paris, mais aussi une rame de métro, un bois, une église ou le toit d’un gratte-ciel. Derrière chaque plat, la signature d’un chef étoilé. Pour charpenter le tout, une thématique originale et une scénographie affolante pour chaque plat. C’est une surprise, rien n’est annoncé. La préparation est parfois digne d’une production d’opéra et peut coûter plus d’un million d’euros. Charles Kaisin orchestre chaque détail de la soirée, de la serviette de table aux costumes des serveurs, bluffant les convives, travaillant sans cesse l’élégance et l’excellence, tout en exaltant le surréalisme si cher à son pays. « L’art de la table est le premier de tous les arts pour moi », dit-il. Il fait ça depuis 2012. « A l’époque, je voulais remercier la famille Guerrand-Hermès qui m’a accueilli et m’a beaucoup aidé. » Chez lui, il a mis les petits plats dans les grands, scénarisé son dîner, multiplié les références culturelles, historiques, et ajouté sa pointe de fantaisie. Non seulement le repas fut une réussite, mais à la fin de la journée il tenait un concept qui a fait son succès. 

Recyclage iconique

Charles Kaisin est pourtant né loin de ce monde du luxe, et il en a gardé un sens de l’humain, du partage qu’il exprime aussi bien au travers des expériences et rencontres stimulantes qui ont façonné sa vie qu’à l’institut Saint-Luc de Bruxelles où il donne cours après y avoir été élève. Il a grandi à Devant-les-Bois, un hameau de la campagne namuroise proche de Mettet, quelque part entre Namur et Charleroi, avec des parents bienveillants, bien ancrés dans les valeurs de la terre, de la solidarité, de l’entraide et de la transmission. « Ils n’ont pas fait de grandes études mais m’ont tant donné. Mes arrière-grands-parents étaient modistes à Binche, je crois que c’est ce qui m’a donné le goût des costumes et des objets ». Il s’est aussi découvert homosexuel à l’adolescence, ce qui l’a incité à être le meilleur et à afficher sa singularité, à faire d’une « faiblesse » une force. « J’ai la chance de vivre dans un pays tolérant, mais cela m’a construit. » Il aurait aussi beaucoup aimé se tourner vers la médecine, mais c’est l’artistique qui l’a emporté. Il a choisi l’architecture, une formation de base dont il a exploré les champs d’application très diversifiés. Après un master en architecture à Saint-Luc et un autre en design industriel au Royal College of Art à Londres, il a complété sa formation chez les meilleurs, Jean Novel à Paris, Ron Arad à Londres, Tony Cragg à Wuppertal, ainsi qu’une année au Japon où il s’est familiarisé avec la technique de l’origami. « Depuis la deuxième moitié du 20e siècle, elle est inscrite comme cours obligatoire dans les écoles japonaises, pour apprendre aux jeunes la dextérité, la précision et le rapport à l’espace », explique Charles. C’est justement en combinant cette spécialité nippone dont il a acquis la maîtrise et l’idée de recyclage dont il était féru bien avant qu’on en parle partout, que l’artiste a créé ses deux oeuvres les plus iconiques, la Hairy Chair à partir de magazines laminés par une déchiqueteuse, et le fameux K-Bench, banc modulaire extensible qui se plie, se déplie, au gré des envies de chacun, et qu’il a réalisé à partir du recyclage de journaux. A 53 ans, il reste du temps à cet hyperactif souriant pour en inventer d’autres.

Les nommés

DIANE HENNEBERT : De l’Atomium à la Villa Empain, gardienne passionnée de notre patrimoine, celle qui a été élevée au titre de baronne en reconnaissance de son travail philanthropique, a déjà redonné souffle et éclat à quelques lieux et constructions emblématiques. Son dernier projet promet de rendre tout son prestige au Pavillon chinois, fermé et en déshérence depuis des années. C’est Léopold II qui en avait eu l’idée après une visite des pavillons asiatiques lors de l’Exposition universelle de Paris, commandant à l’architecte français qui les avaient conçus un pavillon chinois et une tour japonaise dans les jardins proches du château de Laeken. Diane Hennebert a récolté 8 millions de dons privés pour cette restauration, l’inauguration est prévue au printemps 2028.

MARVIN WEYMEERSCH (Hangar) : En compagnie de ses acolytes Cameron Hill et Thibaut Ickx, Marvin est devenu le plus important organisateur de rendez-vous électro en Belgique, avec les soirées Hangar qui réunissent douze à quinze fois par an des milliers de clubbers. En quelques années, ils ont développé un style et imposé une marque, après des débuts chaotiques qui les ont vu frôler le pire. Le moratoire sur les faillites au moment de la pandémie les a sauvés, et les folles soirées post covid  devant l’Atomium leur ont permis de se relancer. Ils ont tiré les leçons, se sont mieux structurés et professionnalisés, la notoriété aidant. Ils emploient désormais une douzaine de personnes à plein temps, ont doublé leur chiffre d’affaire en un an, et exportent leur savoir-faire à l’étranger.