«En deux mandats, le budget des armées aura été doublé », a rappelé le président Emmanuel Macron, lors de ses vœux aux armées le 15 janvier dernier. La France doit consentir à « des efforts à la mesure de notre rude époque », insistait-il, estimant nécessaire un budget supplémentaire de 36 milliards d’euros pour les armées d’ici à 2030.
Les 32 pays de l’Otan se sont engagés à consacrer au moins 5 % de leur PIB d’ici à 2035 à leurs dépenses de sécurité, dont 3,5 % à des dépenses strictement militaires. Si l’effort est déjà considérable pour nombre d’entre eux qui ont à peine atteint fin 2025 les 2 % de leur PIB, conformément à un engagement pris en 2014, le réveil n’est-il pas un peu tardif ?
Donald Trump « a franchi une ligne rouge »
Donald Trump ne cesse de reprocher aux Européens un effort budgétaire insuffisant pour assurer leur propre défense. Jusqu’à menacer de ne pas appliquer l’article 5 de l’Otan, qui stipule qu’une attaque armée contre un ou plusieurs alliés sera considérée comme une attaque contre tous.
« Trump n’est pas le premier président américain à se plaindre du sous-investissement des autres alliés dans leur défense, rappelle Justin Massie, professeur titulaire et directeur du département de science politique à l’université du Québec à Montréal. Mais c’est le premier à avoir une approche transactionnelle de la situation, qui consiste à dire aux autres membres de l’Otan : si vous n’investissez pas suffisamment dans votre défense nationale, les Etats-Unis ne se porteront peut-être pas à votre secours. C’est un assaut fondamental au pilier le plus important de l’Otan. ». Pour celui qui est également codirecteur du Rubicon, plateforme d’analyse des enjeux de défense, Donald Trump a franchi là « une ligne rouge » que jamais un président américain n’avait osé franchir.
« Mais pour le reste, il est dans la lignée d’Eisenhower et de tous les présidents américains suivant, qui ont constamment dit aux Européens et aux Canadiens d’en faire plus pour leur défense territoriale. Et sur le fond, Trump – comme ses prédécesseurs – a raison. » Ce qui fait dire à l’expert canadien que la crise que traverse actuellement l’Otan, n’est pas que le résultat de l’attitude menaçante de Trump. « C’est aussi, en partie, la faute des Européens et des Canadiens aussi, qui ont miné la confiance des Etats-Unis souhaitant un partage plus équilibré du fardeau euroatlantique, afin qu’il ne repose pas uniquement, ou presque, sur Washington. » D’autant plus « qu’il y a encore beaucoup de doutes, à la Maison-Blanche, qu’il y aura une réelle mise en œuvre », de tous les alliés pour atteindre ces 5 %, dont 3,5 % de dépenses militaires.
Le tournant de l’annexion de la Crimée, en 2014
Ces querelles sur le « partage du fardeau » sont « une très vieille histoire », rappelle de son côté Frédéric Gloriant, directeur du Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (Ciens) et spécialiste de la guerre froide. « Dès les débuts de l’Otan [en 1949], les Américains se plaignent du manque d’investissement des Européens. On ne peut pourtant pas nier un fort niveau d’engagement des puissances européennes dans leur propre défense durant la guerre froide », assure le spécialiste.
A la fin de celle-ci en revanche, à partir des années 1990, « il commence effectivement à y avoir un sous-investissement des pays européens, avec cette idée de récolter les dividendes de la paix. La baisse des budgets de défense est alors considérable ». L’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, « aurait dû être prise beaucoup plus au sérieux », considère Frédéric Gloriant. « Quand ensuite Poutine déclenche une guerre de grande ampleur contre l’Ukraine en 2022, à la surprise de beaucoup de services de renseignements européens, cela révèle brutalement le sous-investissement des Européens dans leurs forces de défense. »
Aujourd’hui, « toutes les armées européennes se retrouvent face à des défis cruciaux », analyse Frédéric Gloriant, « même si depuis 2022, certains pays se sont réveillés ». L’Allemagne a ainsi « opéré un virage considérable et aura d’ici quelques années un budget de défense supérieur à la somme du budget français et britannique additionné ». Mais « les Allemands partent de très loin, et ils ont désappris à faire la guerre, quand les Français et les Britanniques ont conservé une tradition d’intervention dans les opérations extérieures ». Par ailleurs, l’effort budgétaire « reste encore insuffisant pour certains pays d’Europe du Sud ».
« Il est nécessaire de repenser l’architecture de défense euroatlantique »
Au-delà de l’effort budgétaire à consentir, Justin Massie relève que le grand défi pour « l’alliance euroatlantique, hors Etats-Unis » est aussi de réussir à mettre en place une politique commune, pour arriver à une « Europe de la Défense ». L’agressivité de Trump, notamment à l’égard du Groenland, pourrait-elle devenir l’élément déclencheur pour renforcer la solidarité des autres pays de l’Otan ? « Sur le Groenland, il y a eu une bonne réponse de huit des vingt-sept pays de l’Union européenne, plus le Canada, la Grande-Bretagne et la Norvège, mais cela reste une minorité d’Etats qui ont décidé d’agir, pointe Justin Massie. Je souhaite que ce soit le catalyseur pour une réelle prise de conscience, mais il persiste un manque d’unité » au sein des alliés.
Pour l’expert canadien, « il est nécessaire de repenser l’architecture de défense euroatlantique », or, « s’il n’y a pas de doute sur la capacité industrielle en Europe, le principal obstacle c’est la division, parce que chaque pays veut les emplois chez lui ». Si cette « politique nationale industrielle était acceptable dans un monde où on ne pensait pas faire de guerre de haute intensité », en cas de désengagement américain, et face à la menace russe, « cette posture est un non-sens, et devient même dangereuse pour les Européens ».
« On a quand même vu récemment le Danemark, allié historique des Etats-Unis, et l’un des plus atlantistes, choisir du matériel européen à la place de matériel américain [le système de défense antiaérienne franco-italien SAMP/T a été préféré en septembre dernier au Patriot américain], pointe cependant Frédéric Gloriant. C’est un virage important. Toutefois, il demeure une série de capacités dans lesquelles nous sommes en retard, comme le numérique, le renseignement, ou encore le transport stratégique… Il y a donc urgence à ce que l’Europe se prépare à un scénario de rupture, de manière à pouvoir réagir s’il se concrétise. »