
« La Corse vit bien sous le joug d’un système mafieux » : retrouvez les extraits du nouveau livre-enquête de Jacques Follorou, journaliste au « Monde »

« La Corse vit bien sous le joug d’un système mafieux » : retrouvez les extraits du nouveau livre-enquête de Jacques Follorou, journaliste au « Monde »
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Pikachu surpris.
**Dans « Mafia corse. Une île sous influence » (Robert Laffont), Jacques Follorou montre comment l’île est tombée, au cours des dernières décennies, sous l’emprise de groupes criminels désormais influents dans tous les secteurs. Résister devient de plus en plus difficile. En voici quelques passages, avant sa parution, le 2 juin.**
La Corse semble s’enfoncer inexorablement sous le poids du pouvoir mafieux, mortifère et prédateur. Sur le continent, c’est l’indifférence générale. Sur l’île, le fatalisme cohabite avec une crainte justifiée. Les premiers piliers du crime organisé sont aujourd’hui morts mais le système n’a pas disparu pour autant. Son emprise paraît même avoir progressé. Ses acteurs sont plus nombreux, plus disséminés, et le voyou s’est aujourd’hui largement imposé comme une figure positive et dominante aux yeux des jeunes générations insulaires.
Longtemps apparue sans fondement aux yeux des principales figures de l’île, la parole anti-mafia a surgi en 2019. Au cours de l’été, Jean-André Miniconi, candidat à l’élection municipale d’Ajaccio, voit ses entreprises visées par des incendies criminels. Puis, le 12 septembre 2019, Maxime Susini, un militant nationaliste, est assassiné à Cargèse. L’émotion suscitée par ces actes entraîne la création de deux collectifs anti-mafia et l’annonce par le président (autonomiste) du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, de l’ouverture, fin octobre, d’une session extraordinaire de l’Assemblée territoriale sur la violence.
Fin septembre 2019, à Ajaccio, une vingtaine de personnalités de la société civile ont baptisé leur rassemblement « A maffia no, a vita iè » (« non à la mafia, oui à la vie »), revendiquant 2 500 membres. Le second collectif, appelé « Massimu Susini », voit le jour, début octobre, à Cargèse, où vivait la victime. Ces deux mouvements entendent fédérer tous ceux qui veulent « résister à la mafia », une démarche relayée par un débat sur l’emprise criminelle sur la société, organisé à l’université de Corte fin septembre, ayant connu un certain succès d’affluence.
Ces paroles dispersées ont reçu, dans un premier temps, un certain écho auprès du pouvoir politique de l’île. Le mal concerne l’ensemble du territoire, dit Gilles Simeoni. *« Il y a une situation de dérive mafieuse en Corse et ce phénomène est ancien. »* Fort de ce constat, dit-il, *« nous allons faire passer notre société d’une logique archaïque et mortifère à une logique de vie et de respiration démocratique »*. Selon lui, *« il faut dire haut et fort que nous n’avons pas peur », « les élus doivent prendre leurs responsabilités ; certains ont des porosités critiquables avec ces milieux, y compris chez les nationalistes »*.
Le propos n’est pas anodin. Les Corses, dans leur majorité, ont pris pour acquis que la pègre était une composante inaliénable de la société. Ils semblent avoir admis qu’une partie de la richesse est captée par les truands et leurs prête-noms. Sur cette île, l’inversement des valeurs n’est pas une vue de l’esprit. Les homicides sont considérés, ici, comme une composante de la vie, des vecteurs de régulation d’une justice privée qui échapperait au droit commun, mais obéirait à des règles non dites, celles d’un pouvoir parallèle, davantage craint que celui de l’Etat. Chacun, de près ou de loin, mesure son emprise sur le commerce, le foncier, les marchés publics, les élections et toute activité générant des bénéfices.
Après leur irruption, ces rassemblements citoyens ont été confrontés à des enjeux de positionnement et de légitimité dans un espace de débat public insulaire quasi inexistant. Et la réaction de ceux qui étaient visés par ces mobilisations n’a pas tardé. Jean-Toussaint Plasenzotti, enseignant de corse, à l’origine de la création du collectif « Massimu Susini », voit ainsi son nom associé aux mots « indicateur de police » sur un grand graffiti inscrit, fin octobre 2019, sur un mur à l’une des entrées d’Ajaccio. *« En Corse, quand on vous traite de “balance”, cela équivaut à un arrêt de mort*, réagit-il. *C’est la pire des insultes et elle sert à justifier, à l’avance, de funestes projets en laissant croire que vous méritez ce qui peut vous arriver ; ces tags révèlent l’impatience des mafieux. Ils ne pensaient pas que la mort de Maxime susciterait une telle émotion dans la société corse. »*
Mais l’émotion n’a duré qu’un temps. « Nos élus locaux disent “je vous ai compris”, mais ils regardent ailleurs », constate Jean-Toussaint Plasenzotti. Au printemps 2022, le débat promis par Gilles Simeoni à l’Assemblée sur la pression mafieuse en Corse n’avait toujours pas eu lieu. Les collectifs soulignent même que l’arrivée au pouvoir des nationalistes et autonomistes a fait sauter les derniers garde-fous qui empêchaient les voyous de s’emparer de l’île, de ses marchés publics, ceux des routes ou des déchets. *« Ils ont pénétré les zones économiques les plus perméables et les plus rentables*, explique Plasenzotti. *Ce pouvoir mafieux, parallèle, existait avant mais, désormais, il progresse. De nombreuses personnes me conseillent de faire attention. En portant cette résistance, je dérange aussi bien les assassins que les services de l’Etat qui laissent faire. »*
Au quotidien, dans cette société de proximité où tout le monde se connaît et se croise, il n’y a pas d’affrontements. Le crime organisé agit comme un pouvoir totalitaire. Sa violence s’exprime en direct mais aussi, en grande partie, par la dissuasion. (…)
Les pouvoirs publics ont-ils pour autant adapté leurs moyens de lutte à ce diagnostic, rien n’est moins sûr. Depuis, les préfets qui se succèdent à Ajaccio démentent régulièrement l’existence d’une « mafia » corse. Ce désintérêt et l’indifférence de la communauté française face au sort d’une région transformée en zone de non-droit mettent pourtant en cause les fondements de l’Etat et de la démocratie. Accepter ce fait, c’est entériner que la Corse soit une terre sans loi. Laisser prospérer un tel système sur l’île équivaut à abandonner sa population.
Il y a une statistique que j’avais lu dans un grand journal français (Le Monde peut-être), qui montrait que lorsqu’on étudie la criminalité *par région* au sein de l’Europe, la Corse est celle avec le plus haut taux d’assassinats d’Europe.
EDIT : [voici](https://www.leparisien.fr/faits-divers/la-corse-est-la-region-la-plus-meurtriere-d-europe-15-12-2010-1191811.php) pour la source (2010)
>La Corse est la région d’Europe où on tue le plus. Plus même qu’en Sicile, le berceau de la mafia, réputée pour être la région la plus violente du continent. En quinze ans, 588 homicides ont été répertoriés dans une île de 220.000 habitants.