Depuis le 1er janvier, quelque 24.000 personnes ont perdu leurs allocations de chômage. Et ce n’est que la première vague d’exclusions. A terme, ils pourraient être environ 194.000 à faire les frais de la réforme gouvernementale fixant la limitation des allocations de chômage à deux ans maximum, à un an pour l’aide financière à l’insertion réservée aux jeunes en recherche d’emploi. 

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À Bruxelles, entre 40 et 60% des personnes concernées ont déjà introduit une demande de revenu d’intégration sociale, explique dans la presse Sébastien Lepoivre, le président de la Fédération des CPAS (Centres publics d’action sociale) bruxellois. Dans le sud du pays, la proportion oscille entre 40 et 50%, indique Sandrine Xhauflaire, conseillère à la Fédération des CPAS wallons.

Ces chiffres ne sont toutefois pas arrêtés. «L’enquête sociale qui détermine si une personne a effectivement droit au revenu d’intégration est souvent encore en cours», prévient Sébastien Lepoivre. L’afflux devrait s’intensifier dans les semaines à venir. «Beaucoup de personnes ont encore reçu un dernier paiement (du chômage) début janvier. Ce n’est que maintenant qu’elles ressentent que l’argent est épuisé et qu’il n’y a plus rien qui suit. Elles viendront encore frapper à la porte».

Le plus inquiétant reste à venir. Le 1er mars, au plan national, près de 40.000 personnes perdront leurs allocations de chômage, suivies de 51.500 supplémentaires le 1er avril. «En mars et avril, un véritable tsunami arrive sur nous», alerte la Fédération des CPAS bruxellois.

La Flandre dans la moyenne fédérale

Au nord du pays, la situation semble différente. Une enquête de l’Association des villes et communes flamandes révèle que 36% des chômeurs exclus le 1er janvier ont sollicité un revenu d’intégration, un taux proche des estimations gouvernementales. Particularité flamande: neuf demandes sur dix aboutissent effectivement à une attribution.

Il ne s’agit pas toujours d’un revenu d’intégration définitif. Les CPAS interviennent de plus en plus comme préfinanceurs en attendant d’autres allocations, comme les indemnités de maladie. Aujourd’hui, un revenu d’intégration sur quatre serait déjà une avance sur une autre allocation.

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L’exemple de Renaix, mis sous la loupe par le quotidien Het Laatste Nieuws, illustrerait la tendance flamande. Sur 36 personnes ayant perdu leurs allocations en janvier, dix se sont présentées au CPAS. «On disait que nous n’y arriverions pas. Un scénario catastrophe avait été évoqué, mais heureusement il ne s’est pas réalisé. Notre CPAS a tout sous contrôle», se félicite Tijl Rommelaere, chef de groupe N-VA, le parti du Premier ministre Bart De Wever.

A Renaix, les édiles locaux en phase avec la majorité gouvernementale rappellent au passage le but officiel de la réforme du chômage: «Nous devons donc nous concentrer sur l’objectif commun: activer, et encore activer (les chômeurs).»

Un financement largement insuffisant

Le nœud du problème réside dans le financement. L’afflux des chômeurs vers les CPAS va coûter cher aux communes. Le gouvernement fédéral a prévu une compensation dégressive pour aider les CPAS: 100% du revenu d’intégration la première année, puis 90, 80 et 75% les années suivantes. Mais cette aide ne couvre qu’une partie des coûts réels.

Insuffisant donc. La Fédération des CPAS wallons a calculé qu’avec un tiers des exclus se présentant, le coût non compensé par le fédéral s’élèvera à 995 millions d’euros pour toute la législature. «A partir du moment où l’on dépasse cette proportion d’un tiers d’exclus – escomptée par le gouvernement – se présentant dans les CPAS, cela va coûter plus cher aux CPAS et donc aux contribuables des communes», souligne Sandrine Xhauflaire dans les colonnes du Soir. Avec 50% de demandeurs, ce montant dépasserait le milliard d’euros.

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À Bruxelles, Sébastien Lepoivre a estimé qu’environ 26.000 personnes solliciteraient un revenu d’intégration sur une année complète, représentant un coût de 164 millions d’euros annuels. «Mais on sait qu’il y a un gap puisque 300 millions par an sont prévus pour tous les CPAS du pays», déplore-t-il. Numériquement, Bruxelles représente environ le dixième de la population belge.

Les compensations pour le personnel sont également jugées insuffisantes. Le fédéral prévoit 1.036 euros par dossier et par an, permettant l’engagement de 600 à 800 équivalents temps plein. «Or, il faudrait recruter 1.500 personnes, rien que sur la base de l’estimation d’un tiers de chômeurs se présentant au CPAS», calcule Sandrine Xhauflaire. «La trajectoire budgétaire va être catastrophique. Et on ne pourra pas mener ces gens à court terme à l’emploi.»

Une bourde gouvernementale

Le ton monte. Chaque erreur gouvernementale sur ce dossier provoque un tollé. Sur le front de la communication, le ministre fédéral de l’Emploi David Clarinval a commis une erreur de taille. Lors d’un débat télévisé, il a affirmé que 375.000 emplois étaient vacants en Belgique. Ce nombre, il l’a trouvé en additionnant des chiffres trimestriels, alors qu’une offre de travail non pourvue pendant un an est comptabilisée quatre fois dans ces statistiques.

Un recensement objectif établit en réalité le nombre d’offres d’emplois à environ 236.664, auxquelles pourraient s’ajouter les jobs non captés par les offices régionaux, portant l’estimation à environ 266.000 postes – soit plus de 100.000 de moins que le chiffre avancé par le ministre libéral.

Des emplois le plus souvent situés en Flandre et trop qualifiés pour que la première vague des chômeurs exclus – parfois sans emploi depuis plus de 20 ans – y prétendent.

Les conditions d’accès au revenu d’intégration

L’accès au CPAS ne signifie pas que l’aide sociale se substitue de facto aux allocations de chômage. L’enquête menée par les assistants sociaux est fouillée. Ils examinent en détail la situation financière de l’ensemble du ménage sur les trois derniers mois, incluant tous les comptes bancaires, revenus, charges et dépenses. Une visite à domicile fait partie intégrante du processus.

Les montants mensuels versés varient selon la composition du ménage: 876,13 euros pour une personne cohabitante, 1.314,20 euros pour un isolé, et 1.776,07 euros pour qui a charge de famille.

Trouver un logement décent à moins de 1.000 euros par mois dans et autour de Bruxelles, ainsi que dans les autres villes du pays, est devenu pratiquement impossible.