I. Contexte immédiat — Le choc iranien comme détonateur
II. Lecture analytique — Motivations et dynamique multi-acteurs
III. Enjeux — Ce qui reste à définir
IV. Prospective IGH — Trois horizons scénarisés
Selon des sources sécuritaires marocaines et du Golfe qui ont requis l’anonymat, un accord de principe a été conclu entre les États du Conseil de coopération du Golfe, le Maroc et la Jordanie pour la création d’un Conseil de coopération arabe élargi, doté à terme d’une task force militaire intégrée de type OTAN arabe. L’information, obtenue initialement d’une source du Golfe puis confirmée par une source marocaine, intervient dans un contexte de recomposition sécuritaire régionale majeure.
I. Contexte immédiat — Le choc iranien comme détonateur
Les frappes israélo-américaines contre l’Iran conduites entre février et mars 2026 ont provoqué un séisme stratégique dans les chancelleries arabes. Les monarchies du Golfe — qui n’ont pas été consultées sur la décision d’engager ces opérations depuis leurs propres territoires — ont subi de plein fouet les représailles iraniennes ciblant leurs infrastructures énergétiques et leurs intérêts économiques.1
Cette séquence a cristallisé un sentiment de rupture de confiance avec Washington, que les capitales du Golfe perçoivent désormais comme un partenaire à la fois indispensable et dangereux : un partenaire qui instrumentalise les bases du Golfe sans offrir les garanties de protection promises.2 C’est dans ce contexte de réévaluation stratégique accélérée que s’inscrit l’accord de principe détecté par IGH.
Signal institutionnel confirmé
Le 12 mars 2026, la 8e réunion ministérielle conjointe CCG-Maroc s’est tenue par visioconférence en présence de Nasser Bourita et du secrétaire général du CCG Jassem Mohammed Al-Budaiwi, avec participation conjointe de l’Égypte et de la Jordanie. Lors de cette réunion, le Maroc a été désigné pour accueillir la 9e session ministérielle conjointe, signal fort d’un resserrement opérationnel entre Rabat et les capitales du Golfe.3

Le ministre marocain des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, Nasser Bourita – Pavel Bednyakov via REUTERS
II. Lecture analytique — Motivations et dynamique multi-acteurs
Les États du Golfe sont le moteur de cette initiative. Humiliés stratégiquement par une guerre décidée sans eux et menée depuis chez eux, ils cherchent à construire une architecture de sécurité autonome qui ne supprime pas le partenariat américain mais le rééquilibre. L’appel de l’Égypte, lors de la même réunion ministérielle du 12 mars, à « accélérer l’adoption de mécanismes pratiques » pour garantir la sécurité et la souveraineté des États arabes constitue un signal d’alignement institutionnel significatif.4
Le Maroc occupe dans cette équation une position à la fois convoitée et délicate. Rabat a réitéré publiquement sa solidarité avec les États du Golfe face à l’agression iranienne, les contacts téléphoniques du Roi Mohammed VI avec plusieurs dirigeants du CCG ayant été explicitement salués lors de la 8e session ministérielle.5 Le Royaume est perçu comme un pivot atlantique-africain irremplaçable : stable, crédible, doté d’une industrie de défense en montée en puissance rapide.6
La Jordanie s’inscrit dans ce format au titre de sa proximité géographique avec le Levant et de sa solidarité monarchique historique avec les États du Golfe. L’Égypte, pour sa part, apparaît comme observateur actif : sa participation à la réunion ministérielle conjointe du 12 mars et ses déclarations en faveur d’une force arabe commune la positionnent comme candidate naturelle à une intégration différenciée dans la future architecture.4
Lecture doctrinale IGH — Équilibre de Mogador
L’adhésion du Maroc à une architecture de défense collective arabe formelle constituerait une mise à l’épreuve directe de la doctrine de l’Équilibre de Mogador, qui fonde la neutralité productive du Royaume sur sa capacité à entretenir simultanément des partenariats stratégiques avec des pôles antagonistes. L’intégration dans une Task Force orientée contre l’Iran impliquerait un choix de camp aux conséquences structurelles sur les équilibres atlantiques, africains et méditerranéens du Maroc. La phase exploratoire actuelle constitue précisément la fenêtre où Rabat doit négocier le périmètre de son engagement.

Le roi du Maroc, Mohammed VI – PHOTO/MAP
III. Enjeux — Ce qui reste à définir
L’accord de principe identifié par IGH ne préjuge pas de l’architecture finale. Plusieurs questions structurantes demeurent ouvertes : le statut juridique de l’entité, la composition exacte des membres et observateurs, les modalités opérationnelles de la task force, le partage des ressources militaires, et surtout le degré de contrainte de l’obligation de défense mutuelle. L’histoire des tentatives d’intégration sécuritaire arabe — du Pacte de la Ligue arabe de 1950 à la Force arabe de dissuasion de 1976, sans oublier l’échec de l’alliance stratégique du Moyen-Orient promue par Washington en 2019 — enseigne que les accords de principe ne se traduisent pas automatiquement en architecture opérationnelle.7
Sur le plan industriel, la dynamique marocaine représente un atout concret. Depuis 2021, dix projets industriels de défense totalisant plus de 260 millions de dollars ont été autorisés dans les zones d’accélération industrielle de Berrechid et Benslimane, impliquant Baykar, Lockheed Martin, Tata Advanced Systems et BlueBird Aero Systems. Le budget défense 2026 s’établit à 73 milliards de dirhams, en progression de 4,8% par rapport à 2025.6

Présentation vidéo de Lockheed Martin lors de la réunion et du salon annuels de l’Association de l’armée américaine au Centre des congrès Walter E. Washington à Washington, aux États-Unis, le 14 octobre 2024 – REUTERS/ NATHAN HOWAR
IV. Prospective IGH — Trois horizons scénarisés
Horizon court 0–12 mois
La 9e réunion ministérielle conjointe Maroc-CCG, dont l’accueil a été confié à Rabat, constitue le prochain point nodal. Dans ce scénario d’activation progressive, les consultations techniques s’intensifient, des groupes de travail thématiques sont constitués, et des signaux d’intentions industrielles circulent entre Rabat, Riyad et Abu Dhabi. L’accord de principe se densifie sans se formaliser publiquement.
Horizon moyen 1–3 ans
La définition des modalités institutionnelles progresse, conditionnée par l’évolution de la situation sécuritaire régionale post-Iran et par la capacité des États membres à surmonter leurs divergences doctrinales. Le Maroc monte en puissance comme hub logistique et technologique. L’Égypte intègre le dispositif en tant que membre associé ou observateur actif. Le risque de stagnation institutionnelle demeure élevé si les financements et les transferts technologiques ne se concrétisent pas.
Horizon long 3–5 ans
Dans le scénario le plus ambitieux, le Conseil de coopération arabe élargi se dote d’une task force opérationnelle, d’un commandement intégré et d’une base industrielle de défense régionale dans laquelle le Maroc joue un rôle central comme exportateur et pivot logistique vers l’Afrique subsaharienne. Ce scénario suppose une stabilisation durable de la région et une capacité à gérer les asymétries de puissance entre États membres.

Soldats participant aux manœuvres « African Lion 2026 » organisées à Agadir et co-organisées par l’AFRICOM et les Forces armées royales marocaines – PHOTO/FAR_MAROC
Alerte stratégique IGH
La fenêtre d’influence industrielle et diplomatique est étroite. Les investisseurs, industriels de défense et partenaires institutionnels qui se positionnent dans les douze prochains mois capteront l’essentiel de la rente stratégique associée à cette recomposition. L’attentisme est un choix politique — et un coût.
Notes et références
1 – Sources sécuritaires marocaines et du Golfe ayant requis l’anonymat, entretiens conduits par IGH, mars 2026. Information obtenue initialement d’une source du Golfe, confirmée par une source marocaine.
2 – IRIS — Institut de Relations Internationales et Stratégiques, « Les pays du Golfe entraînés malgré eux dans la guerre en Iran », Paris, mars 2026.
3 – Togo-Presse / MAP, « Le Maroc accueillera la 9e réunion ministérielle conjointe avec les pays du CCG », communiqué officiel, 12 mars 2026 ; Qatar News Agency (QNA), « L’État du Qatar participe à la réunion ministérielle conjointe CCG-Maroc-Égypte-Jordanie », Doha, 13 mars 2026.
4 – APA News — Agence de Presse Africaine, « Moyen-Orient : Le Caire appelle à créer une force arabe commune », 12 mars 2026.
5 – Afriquinfos / MAP, « Les États du Golfe réaffirment leur position sur la marocanité du Sahara », Rabat, 12 mars 2026.
6 – Younès Abouyoub, « Le Maroc développe à tout-va son industrie d’armement », Le Monde Afrique, 20 mars 2026.
7 – Lou Cardot, « L’après-Doha et la perspective d’un « OTAN arabe » », NATO Association of Canada, 14 février 2026.
Institut Géopolitique Horizons (IGH)