« Un MBA à Stanford, c’est un ascenseur social à 220 000 euros »

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  1. « Premières fois » : récits de moments charnières autour du passage à l’âge adulte. Cette semaine, le Parisien Thomas Sengmany, 29 ans, évoque son expérience d’étudiant d’origine asiatique au sein de l’élite sociale et intellectuelle à Stanford, aux Etats-Unis.

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    Dimanche 12 juin, je serai diplômé du MBA de l’université Stanford, considérée comme l’une des plus prestigieuses des Etats-Unis. Mes parents vont venir de France pour l’occasion. Symbole de notre époque, c’est le PDG de Netflix, Reed Hastings, qui fera le discours lors de la cérémonie.

    Ces deux années ont été pour moi un ascenseur vers un autre milieu social, loin de tout ce que je pouvais imaginer. La première fois que j’ai été invité à une soirée entre étudiants du MBA, j’ai compris que les deux prochaines années allaient être les plus chères de mon existence. En France, la plupart de mes soirées entre amis consistaient à manger des chips, des cacahuètes et des pizzas surgelées achetées au Carrefour Market du coin. Ici, à Stanford, on prend un vol pour Las Vegas un mardi soir après les cours, on va faire du clubbing dans un casino de luxe, et on revient le lendemain à 6 heures du matin pour être à l’heure en cours…

    Une grande partie de ma promotion travaillait, avant le MBA, dans des secteurs à très hauts salaires comme les fonds d’investissement et les cabinets de conseil. Un de mes camarades de promotion percevait un salaire annuel dépassant 150 000 euros à l’âge de 23 ans. Dans la classe, il y a aussi des filles et fils de PDG de grandes entreprises et des étudiants dont la famille est si riche qu’il y a des bâtiments à leur nom sur le campus de Stanford.

    Faire un gros emprunt à la banque
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    Je suis né et j’ai grandi en Seine-Saint-Denis, j’ai ensuite été au lycée Claude-Monet, dans le 13e arrondissement de Paris. Mes parents viennent de Hongkong et de Macao : quand ils sont arrivés en France, ils ont commencé par faire la plonge et le service dans des restaurants chinois. Mon père a longtemps travaillé comme serveur, puis il s’est reconverti dans l’acupuncture, il a son cabinet. Ma mère a fait une école de mode, elle est devenue styliste dans le prêt-à-porter.

    > Le coût total du MBA est estimé à 220 000 euros, frais de scolarité, logement et nourriture inclus, pour les deux années

    En 2020, en plein milieu de la pandémie, j’ai démissionné de mon poste de manageur en développement produit chez L’Oréal. J’avais suivi, après le bac, un parcours classique : classe préparatoire, école d’ingénieurs – Chimie ParisTech. L’Oréal était mon premier employeur. Au bout de cinq ans, je voulais évoluer en responsabilités et voir d’autres gens. Un MBA apparaissait comme une bonne option, celui de Stanford est considéré comme l’un des meilleurs du monde. J’ai candidaté, j’ai été pris.

    _« C’est l’ascension sociale qui t’attend ! »_, me disaient mes amis. Un ascenseur social avec un prix exorbitant : le coût total du MBA est estimé à 220 000 euros, frais de scolarité, logement et nourriture inclus, pour les deux années. C’est plus de cinq fois le salaire annuel médian de la population américaine… Il faut dire qu’à Palo Alto, la ville où Stanford est située, les loyers atteignent des sommets : je paie 1 700 euros par mois pour une chambre dans une résidence universitaire ! Sûrement le prix à payer pour habiter à côté des sièges d’Apple et de Google…

    Lire aussi : Article réservé à nos abonnés [« En fac de droit, j’étais vraiment la fille de paysan au milieu des bourgeois »](https://www.lemonde.fr/campus/article/2022/05/16/en-fac-de-droit-j-etais-vraiment-la-fille-de-paysan-au-milieu-des-bourgeois_6126278_4401467.html)

    J’ai eu la chance, une fois admis, d’apprendre une bonne nouvelle : Stanford m’accordait une bourse sur critères sociaux couvrant 40 % du coût du MBA. J’avais juste envoyé mes bulletins de salaire et feuilles d’imposition. Pour financer le reste, j’ai quand même dû faire un gros emprunt à la banque, en me convainquant que cet investissement à long terme sur moi-même engendrerait des bénéfices.

    Comprendre les codes de l’élite
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    Qu’apprend-on vraiment dans un MBA à plus de 220 000 euros ? A évaluer la valeur financière d’une entreprise dans le cadre d’une fusion-acquisition ? Oui, mais un livre à 35 euros enseigne la même théorie. A savoir rester à la fois ferme et bienveillant lors de situations de conflit ? Oui, mais… devenir parent marche tout aussi bien.

    > Le réseau, c’est l’essence même du MBA, c’est ce que tout le monde vient chercher

    A Stanford, j’ai surtout appris à comprendre les codes de l’élite sociale, et à réseauter. Le réseau, c’est l’essence même du MBA, c’est ce que tout le monde vient chercher. Pendant ces deux années à Stanford, j’ai dû me conformer, non sans difficultés, au « MBA lifestyle » : des dîners dans les restaurants gastronomiques où l’on dépense facilement plus de 100 euros par convive, des soirées à minimum 200 euros par personne quand on inclut les Uber et les costumes commandés sur Amazon, ou encore des voyages à l’étranger à plus de 2 000 euros ; le tout compressé en une semaine et répété autant de fois que les finances le permettent. Ce train de vie n’est pas imposé, mais c’est la norme à suivre pour créer son cercle social et son réseau. Le MBA, c’est dépenser de l’argent comme si tu étais millionnaire, alors que tu n’as même pas de salaire et que tu as un prêt bancaire sur le dos.

    Curieusement, je me suis toujours senti inclus dans cette élite internationale, à des années-lumière de ma vie en France. Je n’ai jamais eu de mal à approcher quelqu’un et à me faire des amis. Je trouvais des solutions pour limiter mes dépenses. Parfois, ce n’est que plusieurs mois après avoir tissé une amitié que j’ai appris qu’untel ou unetelle est « fils » ou « fille de ». Dans ma promotion, il y avait aussi de nombreux élèves issus de la classe moyenne, comme moi.

    Lire aussi Article réservé à nos abonnés [« 80 000 euros le MBA » : pourquoi ce diplôme est-il si cher ?](https://www.lemonde.fr/campus/article/2021/03/21/80-000-euros-le-mba-pourquoi-ce-diplome-est-il-si-cher_6073925_4401467.html)

    Malgré tout, je ne regrette pas mon investissement. Certes, après avoir payé une telle somme, quelque part, on se convainc que cela en valait la peine, il y a un biais de confirmation. J’ai côtoyé des professeurs experts dans leur domaine de recherche. Des PDG des plus grandes entreprises, des fondateurs des start-up ou des célébrités comme Gwyneth Paltrow et Jessica Alba sont venus partager leur parcours, voire co-enseigner un cours. [Barack Obama est venu au mois d’avril](https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/04/22/barack-obama-appelle-a-reguler-les-reseaux-sociaux-responsables-de-l-affaiblissement-des-democraties_6123194_4408996.html). Un de mes camarades de classe a même eu une réunion avec lui pour lui présenter son projet.

    Grandir, en tant qu’individu
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    Au-delà des paillettes, de l’accès à une élite et à un réseau professionnel, le MBA m’a surtout permis de grandir, en tant qu’individu. Dans le cours sur les relations interpersonnelles, j’ai appris à exprimer plus de sensibilité, voire de vulnérabilité. Dans un cours intitulé « Les chemins du pouvoir », j’ai appris à gagner en influence et à rallier les autres à ma cause. Surtout, en racontant l’histoire de mes parents réfugiés politiques asiatiques devant toute ma classe lors de l’équivalent d’un TED Talk, j’ai pris conscience à quel point je pouvais être fier de mes origines modestes et de mon parcours.

    > Stanford m’a appris à ne pas avoir honte de mes origines

    D’ailleurs, parler de l’histoire de sa famille immigrée, des questions des origines ethniques en général, est un sujet omniprésent aux Etats-Unis, mais qui est assez rare en France. La culture américaine m’a poussé à reconnaître l’importance de mes origines dans la personne que je suis aujourd’hui. En fait, Stanford m’a appris à ne pas en avoir honte.

    En France on ne parle pas assez de la diversité de nos origines, comme si cela n’existait pas. Jusque-là, je me sentais juste français. C’est en étant dans cet environnement américain que j’ai découvert la beauté de cette identité asiatique, si peu valorisée en France. A Paris, si on m’avait demandé, avant de partir, si j’avais déjà subi des discriminations liées à mes origines asiatiques, j’aurais dit non. Aujourd’hui, je vois les choses autrement : cela peut se nicher dans des petites remarques, qui installent un sentiment d’infériorité. J’aimerais que tout le monde ait l’occasion de faire de son histoire sa force. Grâce à cette expérience américaine, j’ai la chance de prendre cette direction.

    Lire aussi : [« J’ai compris que j’étais pauvre en arrivant au lycée Henri-IV »](https://www.lemonde.fr/campus/article/2022/03/14/j-ai-compris-que-j-etais-pauvre-en-arrivant-au-lycee-henri-iv_6117481_4401467.html)

    Jessica Gourdon

  2. Et donc le mec ne voit pas le problème ?

    Je viens d’un milieu modeste, j’ai aussi fait deux grandes écoles, et en France, l’ascenseur social il est gratuit en fait…

    Et alors franchement, le dernier paragraphe, c’est un peu la cerise sur le gâteau honnêtement.

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