Première diffusion le mardi 11 novembre 2025

À la tombée de la nuit, le lieutenant-colonel François-Xavier, chef des opérations du Bataillon de réponse rapide numéro 1, nous invite à le suivre. “Nous sommes dans une tranchée, un ouvrage fait de bois, des graviers pour drainer et ne pas être inondés quand il pleut. Au-dessus de nos têtes, des filets, à la fois pour rester discrets vus du ciel, et empêcher les drones de rentrer directement et s’infiltrer dans les tranchées comme on le voit sur le champ de bataille en Ukraine.”

La salle de commandement de l’opération Dacian Fall est située sous terre, quasi indétectable depuis la surface. Sous le relief herbeux et bosselé, rien ne permet d’imaginer qu’en dessous se prennent toutes les décisions stratégiques de cet exercice simulant une guerre à haute intensité, un gigantesque entrainement grandeur nature de trois semaines, qui s’achève le 13 novembre dans le centre de la Roumanie. Un de ces pays du flanc Est, en première ligne face à la Russie.Ouverture dans un nouvel onglet

5000 militaires, dont 3000 Français, s'entrainent sous commandement de l'OTAN dans le centre de la Roumanie. ouvrir crédits photo 5000 militaires, dont 3000 Français, s’entrainent sous commandement de l’OTAN dans le centre de la Roumanie. ©Radio France – Claude Guibal

On avance dans le goulet, des sentinelles sont postées, les yeux rivés sur l’horizon, les contreforts des Carpates, les bosquets. Dans la salle de commandement du PC enterré, des soldats sont assis devant une batterie d’ordinateurs. Une grande carte est projetée sur le mur.

Un homme se tient à l’entrée, visage camouflé par du maquillage, c’est le colonel Clément, le chef de corps du bataillon. En France, il commande un régiment de chars Leclerc. “C’est très intéressant pour nous ici. En tant que régiment blindé, on est plutôt habitués à travailler depuis des PC sous blindages. Là, on teste les possibilités et les difficultés de commander depuis un poste enterré sans vision directe du champ de bataille.”

“On se sert de nos drones de surveillance, reprend-il, pour continuer à avoir une vision globale du champ de bataille tout en étant protégé. On travaille sur la réduction de nos signatures thermiques et électromagnétiques avec le retour d’expérience de la guerre entre l’Ukraine et la Russie.”

Une démonstration de force

Dacian Fall s’inscrit dans la continuité de l’engagement pris par la France en 2022, après l’invasion de l’Ukraine, d’être capable de déployer en quelques jours l’équivalent d’une brigade : 5 000 hommes, avec tout leur équipement, armes, blindés, transports hélicos, ravitaillement… Un défi logistique et un message, pour le Général Maxime Do Tran, chef de cette brigade multinationale formée pour l’occasion, il dirige en France la 7e Brigade blindée. “Comme l’a dit le Président Macron, pour être libre, il faut être craint et pour être craint, il faut être fort. Là, souligne-t-il, c’est une démonstration de force : montrer qu’en très peu de temps, nous avons les moyens de déployer des capacités crédibles en combat de haute intensité.”

Cette intensité, les militaires cherchent à la recréer partout. À bord d’un hélicoptère Caïman, trois nageurs de combat s’apprêtent à être largués au-dessus d’une rivière au bout d’une corde lisse. Un survol de reconnaissance et de repérage d’abord. Dans la soute, les hommes et leurs 40 kg de matériel se préparent à cette manœuvre, qu’ils pratiquent déjà, par exemple, lors des opérations de lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane. Puis en quelques secondes, l’un après l’autre, ils glissent le long de leur corde, et se laissent tomber dans l’eau. Ils disparaissent sous la surface sans une bulle, grâce à leur équipement qui recycle l’air en circuit fermé, pour une reconnaissance en terrain ennemi afin de préparer l’installation d’un pont flottant…

Apprendre à travailler ensemble

À quelques kilomètres de là, des chars Leclerc partent à l’assaut d’une position. Plus à l’est, une tranchée de plus de 200 mètre coupe le paysage… Entourés de barbelés, sous les filets anti-drones, le lieutenant Samson, chef de section d’infanterie, et ses hommes sont là depuis plus de deux jours, dans la boue, le froid. Comme en Ukraine…

“Il y a quelque chose de très concret ici, convient-il. On a la sensation que les échelles, les moyens sont différents. Même si on sait que c’est un exercice, il y a un aspect de préparation opérationnelle qui est très particulier : on est moins de mille kilomètres d’une zone de guerre et on en est tous très conscients ici.”

Sur cette tranchée, ce sont des soldats du génie belge qui ont installé les plots, les barbelés.

Le regard vrillé à l’horizon, derrière son fusil, le capitaine Benjamin, commandant de la compagnie d’infanterie du bataillon, le souligne : “Apprendre à combattre avec nos alliés est un enjeu majeur pour l’OTAN. Ils ont du matériel qui est parfois un peu différent et cela peut changer la façon dont on va s’emparer d’un point, dont on va franchir un compartiment de terrain en sûreté, comment ils vont utiliser leur véhicule avec des capacités qui sont différentes des nôtres.”

“Il faut imaginer pendant la Seconde Guerre mondiale, reprend-il, comment on a réussi à faire travailler autant de pays ensemble et de langues différentes sur des manœuvres qui demandent énormément de coordination. C’est extrêmement compliqué et technique et ça nécessite de travailler l’entrainement”.

Plus loin, l’attaque et la prise d’un village se fait avec des combattants macédoniens, espagnols, portugais. À quelques kilomètres de là, des chars Leclerc partent à l’assaut d’une position. Dans un grésillement de talkie-walkie, le lieutenant-colonel Valentin s’approche. Il commande en Roumanie le deuxième bataillon d’infanterie mécanisée.

“J’espère qu’on n’aura jamais à combattre ensemble, dit-il en souriant, mais c’est une bonne chose de savoir qu’on peut appeler nos amis français, portugais, espagnols, luxembourgeois ou belges, savoir qu’ils sont là et prêts à aider si on a besoin d’aide. Je peux me retrouver dans un bataillon multinational, ou avoir une autre nation sous mon commandement, il n’y a pas beaucoup de différence. On peut se battre ensemble, et plus important encore : on y est prêts !”

Le défi logistique

Il a fallu des dizaines de trains, des avions, des camions, pour convoyer ces hommes et ce matériel depuis la France à travers toute l’Europe. Or, si les citoyens européens circulent sans entraves, il n’en va pas de même pour le matériel militaire. Pas de Schengen militaire : “identités, numéros de série, autorisations… Tout cela prend beaucoup de temps, et les procédures sont étudiées pour être simplifiées au maximum en temps de guerre.Ouverture dans un nouvel onglet Il faut aussi identifier et utiliser les bonnes infrastructures, routes, ponts, adaptées au transport de blindes et d’armes lourdes, pour acheminer carburant, nourriture, pièces détachés munitions et pouvoir assurer l’efficacité de cette brigade, jugée désormais opérationnelle, par l’OTAN, pour un conflit à grande intensité. Un enjeu pour la France qui tente de se positionner en pilier de l’Alliance.