Dans ma tête, c’était assez clair avec le critère de réfutabilité de Popper, mais apparemment, chercher un critère de démarcation unique est trop naïf.
Je comprends que c’est de la vulgarisation, mais pour moi ça ne va pas assez en profondeur. Notamment, ça ne fait pas de différence entre “discipline” et “hypothèse”. Et faire une vulga sur le critère de démarcation sans citer le critère de réfutabilité c’est chelou quand-même. Car la testabilité et la réfutabilité c’est pas la même chose.
Quelques points critiquables dans la vidéo à mon avis :
La méthode ne peut être retenue car chaque discipline a ses propres méthodes : c’est un peu contestable. Oui, il n’existe pas une méthode absolue, commune à toutes les disciplines, et qu’on peut appeler “la méthode scientifique™”. Mais les points communs sont moins “vagues” qu’il n’y paraît si on s’en tient aux sciences dites dures. Partir du principe qu’il fait inclure la totalité des disciplines dites sciences humaines et sociales, dans toutes leurs méthodologies, dans la catégorie des sciences, et en conclure que du coup “la méthodologie c’est trop large comme critère” c’est prendre le problème à l’envers. “J’ai besoin d’un critère pour savoir où fixer la ligne de démarcation, mais je choisis où je met la ligne et je cherche un critère ensuite”, c’est la définition même d’un biais. Mieux vaut, à mon sens, fixer un critère sur une base éventuellement arbitraire mais neutre du point de vue des disciplines, et accepter de reconnaître que certaines disciplines font en partie de la science et en partie autre chose.
L’exemple du RCT contre placebo : c’est pas parce que c’est la meilleure pratique aujourd’hui en médecine que toute autre pratique devrait être considérée comme non-scientifique. Et à l’inverse c’est pas parce qu’une pratique est scientifique qu’elle est nécessairement et automatiquement aussi bonne que toutes les autres pour accéder à la connaissance.
Sur les enquêtes paranormales : je ne vois pas d’objection particulière à ce qu’on imagine une pratique scientifique de l’enquête paranormal comme le fait l’auteur. Mais le fait que l’enquête conclue presque invariablement à l’existence des fantômes indique presque certainement que, si pratique d’apparence scientifique il y a, alors il y a très probablement fraude. Autrement dit : soit la méthode n’est pas si scientifique que ça, soit le chercheur ment sur ce qu’il a réellement trouvé comme résultats. Car des enquêtes scientifiques sur le para-normal au sens large, il y en a un certain nombre. C’est le principe du [one million dollar paranormal challenge](https://fr.wikipedia.org/wiki/One_Million_Dollar_Paranormal_Challenge) : il ne présuppose pas que le paranormal n’existe pas, il met au défi de prouver que ça existe. C’est une approche scientifique du paranormal. Elle a plutôt conclu que le paranormal n’existait pas (puisque malgré la forte incentive personne n’a été capable de le démontrer) mais ce n’était pas le seul résultat possible. Donc oui, l’étude du paranormal peut tout à fait être scientifique.
Sur l’astrologie et le néopositivisme : là encore, il faut savoir de quoi on parle : il est tout à fait possible d’émettre des hypothèses scientifiques en matière d’astrologie… par contre ces hypothèses conclueront probablement qu’elles étaient toutes erronées et que les signes astrologiques n’ont aucune influence sur quoi que ce soit. Qu’une hypothèse soit scientifique ne veut pas dire qu’elle est vraie… c’est d’ailleurs un peu pour ça qu’on s’emmerde à la tester.
Je ne vois rien d’évident à ce que l’hypothèse “Mercure trigone en Neptune aura une influence sur les Verseaux” ne soit pas scientifique : mais si ce que je sais de l’astrologie est correct, cette hypothèse, testée, s’avèrera inexacte. Ce qui permettra à l’astrologie d’accéder au rang de science, c’est d’accepter que cette hypothèse est fausse et que Mercure trigone en Neptune n’a aucune influence… assez vite, on aura pu vérifier les hypothèses de l’astrologie et on se sera rendu compte que tout est faux. Mais on l’aura fait en testant, et ce sera de la science.
Les astrologues qui, ayant un corpus de savoir montrant que les signes astrologiques n’ont aucune influence, persistent à déclarer le contraire, le font soit sur des bases non-scientifiques, soit en commettant une fraude scientifique. Ce qui fait que l’astrologie n’est pas une science, c’est précisément le fait que les astrologues refusent de se soumettre à ce genre de vérifications parce qu’ils savent que les résultats n’iront pas du tout dans la direction qu’ils veulent.
Il y a, en revanche, de meilleurs arguments contre le critère de testabilité : c’est qu’elle ne suffit pas à distinguer le vrai du faux. Une hypothèse peut être testée, a priori vérifiée, mais fausse. C’est courant en psychanalyse. D’où la réfutabilité de Popper, totalement absente de la vidéo : il ne suffit pas qu’une hypothèse soit testable : il faut que si elle est fausse, on puisse s’en apercevoir d’une manière ou d’une autre. Freud testait ses hypothèses analytiques en interrogeant le patient : soit il confirmait, et c’était la preuve que son hypothèse était correcte, soit il déniait, et c’était une *résistance* de l’inconscient du patient qui ne voulait pas être mis au jour, ce qui prouvait là encore que l’hypothèse était correcte. L’hypothèse était testable et testée, certes, mais irréfutable (impossible à prouver fausse même si elle l’est) : il restait donc impossible de distinguer le vrai du faux à partir de ce type d’hypothèses.
Sur la théorie des cordes : attention, le critère de démarcation ne sépare pas nécessairement le scientifique du pseudo-scientifique. Il sépare le scientifique du non-scientifique, ce que Popper appelait “la métaphysique”. Je ne connais pas assez la théorie des cordes pour savoir si elle relèverait de la métaphysique ou de la science selon les critères de Popper, mais s’il faut considérer que la théorie des cordes n’est pas scientifique, quel est le problème ? Ça ne veut pas dire que c’est faux ou pas-sérieux pour autant. Juste que c’est *autre chose*. Là encore, on retrouve cette volonté de “trouver un critère ad-hoc pour mettre dans la science ce qu’on veut y mettre et exclure ce qu’on veut y exclure”, au lieu d’avoir un critère d’abord, et d’accepter que ce qui sera scientifique ou non ne fera pas toujours plaisir.
La vidéo passe ensuite un peu vite sur Laudan… car il y a du vrai dans ce qu’il dit : en fin de compte c’est un débat plus sémantique qu’autre chose. Car non-scientifique ne veut pas nécessairement dire bullshit, et une hypothèse peut être scientifique tout en s’avérant parfaitement inexacte. Le principal problème, c’est que la sémantique est devenue une arme… dire “c’est scientifique” est devenu synonyme de “c’est crédible, c’est très probablement vrai, c’est beaucoup plus crédible que tel autre truc qui n’a pas le droit à l’appellation”. C’est presque comme un genre d’AOC en fait… chacun veut son AOC parce que ça fait plus haut de gamme que “vin de pays”. Alors qu’il y a de très mauvaises AOC et de très bons vins de pays. Mais prétendre avoir une AOC alors que pas du tout, quelle que soit la qualité de son vin, ça reste une fraude. Et c’est un peu pareil avec l’appellation de “science”. On peut faire des trucs très bien en-dehors de la science, mais se prétendre scientifique quand on ne l’est pas, ça c’est de la pseudo-science, et ça c’est du bullshit. Et à l’inverse il y a des scientifiques qui font de la très mauvaise science, avec des méthodologies claquées au sol (cf la controverse Seralini… ou plus récemment Raoult).
Sur le “graphique de scientificité” il y aurait à redire sur la socio et la psycho pour leur caractère très empirique et très peu théorique… ces deux disciplines sont extrêmement vastes et selon ce à quoi tu t’intéresses tu vas avoir parfois du très théorique, parfois du très empirique, parfois du ni l’un ni l’autre, parfois les-deux. En psycho par exemple, la psycho comportementale est hyper ancrée dans une base théorique. Dire qu’il n’y a pas de grande théorie d’ensemble cohérente pour expliquer les choses sur la psycho comportementale est complètement erroné, limite délirant. Mais c’est beaucoup plus vrai si on parle de psycho du travail ou de psychologie sociale. De même, en sociologie, les thèses les plus clivantes et en vogue en ce moment (ce qu’on va appeler pour faire vite la “sociologie critique”) est beaucoup plus ancrée dans le théorique que dans l’empirisme, c’est même précisément ce que ses critiques lui reprochent : son manque de validation empirique (justement parce que ces théories reposent sur un ensemble d’hypothèses peu testables et peu réfutables).
Enfin, il faut dire que le fait d’avoir un ensemble de critères pour attribuer un genre de “note de scientificité” risque d’engager les mêmes débats sur la démarcation, multipliés par autant de critères, chaque critère pourra être critiqué comme “non-pertinent parce que…”, sans parler des débats infinis sur la pondération nécessaire ou non de chaque critère. Ça ne me semble donc rien régler du tout, au contraire.
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Dans ma tête, c’était assez clair avec le critère de réfutabilité de Popper, mais apparemment, chercher un critère de démarcation unique est trop naïf.
Je comprends que c’est de la vulgarisation, mais pour moi ça ne va pas assez en profondeur. Notamment, ça ne fait pas de différence entre “discipline” et “hypothèse”. Et faire une vulga sur le critère de démarcation sans citer le critère de réfutabilité c’est chelou quand-même. Car la testabilité et la réfutabilité c’est pas la même chose.
Quelques points critiquables dans la vidéo à mon avis :
La méthode ne peut être retenue car chaque discipline a ses propres méthodes : c’est un peu contestable. Oui, il n’existe pas une méthode absolue, commune à toutes les disciplines, et qu’on peut appeler “la méthode scientifique™”. Mais les points communs sont moins “vagues” qu’il n’y paraît si on s’en tient aux sciences dites dures. Partir du principe qu’il fait inclure la totalité des disciplines dites sciences humaines et sociales, dans toutes leurs méthodologies, dans la catégorie des sciences, et en conclure que du coup “la méthodologie c’est trop large comme critère” c’est prendre le problème à l’envers. “J’ai besoin d’un critère pour savoir où fixer la ligne de démarcation, mais je choisis où je met la ligne et je cherche un critère ensuite”, c’est la définition même d’un biais. Mieux vaut, à mon sens, fixer un critère sur une base éventuellement arbitraire mais neutre du point de vue des disciplines, et accepter de reconnaître que certaines disciplines font en partie de la science et en partie autre chose.
L’exemple du RCT contre placebo : c’est pas parce que c’est la meilleure pratique aujourd’hui en médecine que toute autre pratique devrait être considérée comme non-scientifique. Et à l’inverse c’est pas parce qu’une pratique est scientifique qu’elle est nécessairement et automatiquement aussi bonne que toutes les autres pour accéder à la connaissance.
Sur les enquêtes paranormales : je ne vois pas d’objection particulière à ce qu’on imagine une pratique scientifique de l’enquête paranormal comme le fait l’auteur. Mais le fait que l’enquête conclue presque invariablement à l’existence des fantômes indique presque certainement que, si pratique d’apparence scientifique il y a, alors il y a très probablement fraude. Autrement dit : soit la méthode n’est pas si scientifique que ça, soit le chercheur ment sur ce qu’il a réellement trouvé comme résultats. Car des enquêtes scientifiques sur le para-normal au sens large, il y en a un certain nombre. C’est le principe du [one million dollar paranormal challenge](https://fr.wikipedia.org/wiki/One_Million_Dollar_Paranormal_Challenge) : il ne présuppose pas que le paranormal n’existe pas, il met au défi de prouver que ça existe. C’est une approche scientifique du paranormal. Elle a plutôt conclu que le paranormal n’existait pas (puisque malgré la forte incentive personne n’a été capable de le démontrer) mais ce n’était pas le seul résultat possible. Donc oui, l’étude du paranormal peut tout à fait être scientifique.
Sur l’astrologie et le néopositivisme : là encore, il faut savoir de quoi on parle : il est tout à fait possible d’émettre des hypothèses scientifiques en matière d’astrologie… par contre ces hypothèses conclueront probablement qu’elles étaient toutes erronées et que les signes astrologiques n’ont aucune influence sur quoi que ce soit. Qu’une hypothèse soit scientifique ne veut pas dire qu’elle est vraie… c’est d’ailleurs un peu pour ça qu’on s’emmerde à la tester.
Je ne vois rien d’évident à ce que l’hypothèse “Mercure trigone en Neptune aura une influence sur les Verseaux” ne soit pas scientifique : mais si ce que je sais de l’astrologie est correct, cette hypothèse, testée, s’avèrera inexacte. Ce qui permettra à l’astrologie d’accéder au rang de science, c’est d’accepter que cette hypothèse est fausse et que Mercure trigone en Neptune n’a aucune influence… assez vite, on aura pu vérifier les hypothèses de l’astrologie et on se sera rendu compte que tout est faux. Mais on l’aura fait en testant, et ce sera de la science.
Les astrologues qui, ayant un corpus de savoir montrant que les signes astrologiques n’ont aucune influence, persistent à déclarer le contraire, le font soit sur des bases non-scientifiques, soit en commettant une fraude scientifique. Ce qui fait que l’astrologie n’est pas une science, c’est précisément le fait que les astrologues refusent de se soumettre à ce genre de vérifications parce qu’ils savent que les résultats n’iront pas du tout dans la direction qu’ils veulent.
Il y a, en revanche, de meilleurs arguments contre le critère de testabilité : c’est qu’elle ne suffit pas à distinguer le vrai du faux. Une hypothèse peut être testée, a priori vérifiée, mais fausse. C’est courant en psychanalyse. D’où la réfutabilité de Popper, totalement absente de la vidéo : il ne suffit pas qu’une hypothèse soit testable : il faut que si elle est fausse, on puisse s’en apercevoir d’une manière ou d’une autre. Freud testait ses hypothèses analytiques en interrogeant le patient : soit il confirmait, et c’était la preuve que son hypothèse était correcte, soit il déniait, et c’était une *résistance* de l’inconscient du patient qui ne voulait pas être mis au jour, ce qui prouvait là encore que l’hypothèse était correcte. L’hypothèse était testable et testée, certes, mais irréfutable (impossible à prouver fausse même si elle l’est) : il restait donc impossible de distinguer le vrai du faux à partir de ce type d’hypothèses.
Sur la théorie des cordes : attention, le critère de démarcation ne sépare pas nécessairement le scientifique du pseudo-scientifique. Il sépare le scientifique du non-scientifique, ce que Popper appelait “la métaphysique”. Je ne connais pas assez la théorie des cordes pour savoir si elle relèverait de la métaphysique ou de la science selon les critères de Popper, mais s’il faut considérer que la théorie des cordes n’est pas scientifique, quel est le problème ? Ça ne veut pas dire que c’est faux ou pas-sérieux pour autant. Juste que c’est *autre chose*. Là encore, on retrouve cette volonté de “trouver un critère ad-hoc pour mettre dans la science ce qu’on veut y mettre et exclure ce qu’on veut y exclure”, au lieu d’avoir un critère d’abord, et d’accepter que ce qui sera scientifique ou non ne fera pas toujours plaisir.
La vidéo passe ensuite un peu vite sur Laudan… car il y a du vrai dans ce qu’il dit : en fin de compte c’est un débat plus sémantique qu’autre chose. Car non-scientifique ne veut pas nécessairement dire bullshit, et une hypothèse peut être scientifique tout en s’avérant parfaitement inexacte. Le principal problème, c’est que la sémantique est devenue une arme… dire “c’est scientifique” est devenu synonyme de “c’est crédible, c’est très probablement vrai, c’est beaucoup plus crédible que tel autre truc qui n’a pas le droit à l’appellation”. C’est presque comme un genre d’AOC en fait… chacun veut son AOC parce que ça fait plus haut de gamme que “vin de pays”. Alors qu’il y a de très mauvaises AOC et de très bons vins de pays. Mais prétendre avoir une AOC alors que pas du tout, quelle que soit la qualité de son vin, ça reste une fraude. Et c’est un peu pareil avec l’appellation de “science”. On peut faire des trucs très bien en-dehors de la science, mais se prétendre scientifique quand on ne l’est pas, ça c’est de la pseudo-science, et ça c’est du bullshit. Et à l’inverse il y a des scientifiques qui font de la très mauvaise science, avec des méthodologies claquées au sol (cf la controverse Seralini… ou plus récemment Raoult).
Sur le “graphique de scientificité” il y aurait à redire sur la socio et la psycho pour leur caractère très empirique et très peu théorique… ces deux disciplines sont extrêmement vastes et selon ce à quoi tu t’intéresses tu vas avoir parfois du très théorique, parfois du très empirique, parfois du ni l’un ni l’autre, parfois les-deux. En psycho par exemple, la psycho comportementale est hyper ancrée dans une base théorique. Dire qu’il n’y a pas de grande théorie d’ensemble cohérente pour expliquer les choses sur la psycho comportementale est complètement erroné, limite délirant. Mais c’est beaucoup plus vrai si on parle de psycho du travail ou de psychologie sociale. De même, en sociologie, les thèses les plus clivantes et en vogue en ce moment (ce qu’on va appeler pour faire vite la “sociologie critique”) est beaucoup plus ancrée dans le théorique que dans l’empirisme, c’est même précisément ce que ses critiques lui reprochent : son manque de validation empirique (justement parce que ces théories reposent sur un ensemble d’hypothèses peu testables et peu réfutables).
Enfin, il faut dire que le fait d’avoir un ensemble de critères pour attribuer un genre de “note de scientificité” risque d’engager les mêmes débats sur la démarcation, multipliés par autant de critères, chaque critère pourra être critiqué comme “non-pertinent parce que…”, sans parler des débats infinis sur la pondération nécessaire ou non de chaque critère. Ça ne me semble donc rien régler du tout, au contraire.