A la traîne des pays du G7, le Japon a commencé à rouvrir au compte-gouttes ses frontières aux visiteurs étrangers après avoir pris des mesures drastiques de fermeture du pays à la suite du variant Omicron du SARS-CoV-2 fin 2021. Ces mesures ont été largement soutenues par l’opinion publique au point que l’étranger y a un vu une nouvelle période de « fermeture du pays » (sakoku) comme celle que connut le Japon du début du XVIIe siècle jusqu’à l’arrivée en 1854 au large du futur port de Yokohama des canonnières du commodore américain William Perry qui contraignait le shogunat à ouvrir l’Archipel.
L’activisme diplomatique de Tokyo contraste en fait avec un sentiment mitigé dans le regard porté par les Japonais sur l’étranger tel qu’il perce dans les conversations ou le courrier des lecteurs des journaux. La Chine fait peur assurément. Mais les Etats-Unis et l’Europe, secoués de crises et de poussées de violence, ne font plus rêver. L’Archipel, non exempt de problèmes de société, jouit d’une stabilité qui détonne parmi les pays avancés. En outre, comme ailleurs, des doutes se font jour sur cette mondialisation « bienfaisante » dont le Forum économique mondial de Davos se voulait la grand-messe.
Pour les Japonais, les périodes de repli sur soi de l’Archipel n’ont pas toujours été sombres. Et la trajectoire vers la modernisation elle-même connut une alternance cyclique de phases d’ouverture xénophile et de retour du tropisme nippon.
Au début du XVIIe siècle, le Japon se ferme à l’étranger pour se préserver de l’influence potentiellement subversive de la foi chrétienne diffusée par des missionnaires espagnols et portugais. Il éradiqua le christianisme et boucla l’Archipel. Mais ce n’est qu’au XIXe siècle qu’apparut le mot sakoku ( « pays enchaîné ») dans la traduction, tirant sur le sens de l’expression « fermeture du pays » figurant dans les écrits du savant naturaliste et médecin allemand Engelbert Kaempfer (1651-1716). L’expression resta. Mais elle est trompeuse.
Fermé, l’Archipel le fut… partiellement. Kaempfer résida de 1690 à 1692 dans l’enclave hollandaise de Nagasaki autorisée à faire du commerce pour la compagnie des Indes orientales. Le Japon gardait en outre le contact avec la Chine et la Corée via le royaume des Ryukyu (Okinawa) et l’île de Tsushima et de deux autres « fenêtres » sur l’extérieur.
**Deux siècles et demi d’isolement**
A l’époque, la Corée et la Chine aussi étaient « fermées ». Mais le Japon eut l’intelligence grâce à l’enclave de Nagasaki de se tenir informé de l’avancée des sciences en Europe. Ce que l’on appela « Les études hollandaises » constitua un apport important qui lui permit de basculer aussi rapidement dans la modernité au contact d’un Occident qui découvrait, fasciné, une civilisation à bien des égards avancée.
Ces deux siècles et demi d’isolement avaient été une époque prospère, industrieuse et culturellement riche. Coupé des influences extérieures, le Japon peaufina ses arts, son artisanat et ses techniques. Son isolement fut le ferment d’un fort sentiment identitaire.
Adoptant les valeurs comme les pratiques politiques et économiques occidentales, le Japon n’en conserva pas moins des normes sociales et des rites de civilité, dont il sut faire un support pour son développement matériel… et ses méthodes de contrôle social.
L’exceptionnalisme nippon, premier pays non occidental à se moderniser aussi rapidement, a nourri localement des constructions idéologiques mystificatrices (telle que l’« homogénéité » sociale qui gomme les minorités – Okinawaiens, aborigènes Aïnous, descendants des Coréens immigrés) qui suscitèrent une floraison de « théories sur les Japonais » mettant en avant une essence nippone inaltérable.
**Morosité et regard dubitatif sur l’étranger**
L’euphorie des « trente glorieuses » à la japonaise – de la Haute croissance (1960-1970) à la « bulle financière » de la seconde partie des années 1980, qui a nourri cette autosatisfaction a été emportée par la récession de « la décennie perdue » (1990). Et plusieurs facteurs ont accusé la retombée de la croissance : le vieillissement démographique (un tiers des Japonais a plus de 65 ans) ; l’appauvrissement des ménages (depuis 1990, le salaire moyen stagne et le revenu annuel des foyers diminue) et la montée des inégalités.
Aussi, selon les sondages, les problèmes sociaux immédiats (maintien du système des retraites, santé, aide aux personnes âgées) passent avant les questions de diplomatie et de sécurité. Cette morosité qui se double du regard dubitatif de beaucoup de Japonais sur l’étranger.
Comme ailleurs existe dans l’Archipel une xénophobie rampante, parfois virulente (propos haineux circulant sur les réseaux sociaux à l’égard des Coréens et des Chinois). Phénomènes préoccupants mais sans commune mesure avec le racisme aux Etats-Unis ou en Europe. Les Japonais, qui s’adaptent lentement à la diversité ethnique dans leur pays quasiment fermé à l’immigration (moins de 2 % de la population), auront de plus en plus besoin de main-d’œuvre étrangère en raison de la diminution des actifs. Et il faudra lui faire une place.
Un monde qui se voulait interconnecté se découvre fracturé au point de risquer de sombrer dans une nouvelle ère de confrontation mondiale qui, si elle s’aggrave, conduira le Japon à faire face à trois fronts : Chine, Corée du Nord et Russie. Une perspective qui se traduit, actuellement, par un alignement sur les Etats-Unis et une augmentation des dépenses militaires. Mais à terme, le Japon devra choisir entre participer activement à l’alliance que forgent les Etats-Unis pour contenir la puissance chinoise qui compromet leur hégémonie, ou chercher, par lui-même, des aménagements stratégiques avec son grand voisin. Un dilemme qui pourrait accentuer dans la population une tendance à un frileux repli sur soi.
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***Par Philippe Pons (Tokyo, correspondant) Publié aujourd’hui à 00h17***
Comme je les comprends, vu le monde de merde dans lequel on vit moi aussi je suis tenté de me replier sur moi.
>existe dans l’Archipel une xénophobie rampante, parfois virulente (propos haineux circulant sur les réseaux sociaux à l’égard des Coréens et des Chinois). Phénomènes préoccupants mais sans commune mesure avec le racisme aux Etats-Unis ou en Europe.
Je vois pas trop ce qui leur permet de dire ça. C’est quasiment impossible de devenir japonais même en 4 générations sur place pour un coréen, alors un européen ou un africain laisse tomber.
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**LETTRE DE TOKYO**
A la traîne des pays du G7, le Japon a commencé à rouvrir au compte-gouttes ses frontières aux visiteurs étrangers après avoir pris des mesures drastiques de fermeture du pays à la suite du variant Omicron du SARS-CoV-2 fin 2021. Ces mesures ont été largement soutenues par l’opinion publique au point que l’étranger y a un vu une nouvelle période de « fermeture du pays » (sakoku) comme celle que connut le Japon du début du XVIIe siècle jusqu’à l’arrivée en 1854 au large du futur port de Yokohama des canonnières du commodore américain William Perry qui contraignait le shogunat à ouvrir l’Archipel.
L’activisme diplomatique de Tokyo contraste en fait avec un sentiment mitigé dans le regard porté par les Japonais sur l’étranger tel qu’il perce dans les conversations ou le courrier des lecteurs des journaux. La Chine fait peur assurément. Mais les Etats-Unis et l’Europe, secoués de crises et de poussées de violence, ne font plus rêver. L’Archipel, non exempt de problèmes de société, jouit d’une stabilité qui détonne parmi les pays avancés. En outre, comme ailleurs, des doutes se font jour sur cette mondialisation « bienfaisante » dont le Forum économique mondial de Davos se voulait la grand-messe.
Pour les Japonais, les périodes de repli sur soi de l’Archipel n’ont pas toujours été sombres. Et la trajectoire vers la modernisation elle-même connut une alternance cyclique de phases d’ouverture xénophile et de retour du tropisme nippon.
Au début du XVIIe siècle, le Japon se ferme à l’étranger pour se préserver de l’influence potentiellement subversive de la foi chrétienne diffusée par des missionnaires espagnols et portugais. Il éradiqua le christianisme et boucla l’Archipel. Mais ce n’est qu’au XIXe siècle qu’apparut le mot sakoku ( « pays enchaîné ») dans la traduction, tirant sur le sens de l’expression « fermeture du pays » figurant dans les écrits du savant naturaliste et médecin allemand Engelbert Kaempfer (1651-1716). L’expression resta. Mais elle est trompeuse.
Fermé, l’Archipel le fut… partiellement. Kaempfer résida de 1690 à 1692 dans l’enclave hollandaise de Nagasaki autorisée à faire du commerce pour la compagnie des Indes orientales. Le Japon gardait en outre le contact avec la Chine et la Corée via le royaume des Ryukyu (Okinawa) et l’île de Tsushima et de deux autres « fenêtres » sur l’extérieur.
**Deux siècles et demi d’isolement**
A l’époque, la Corée et la Chine aussi étaient « fermées ». Mais le Japon eut l’intelligence grâce à l’enclave de Nagasaki de se tenir informé de l’avancée des sciences en Europe. Ce que l’on appela « Les études hollandaises » constitua un apport important qui lui permit de basculer aussi rapidement dans la modernité au contact d’un Occident qui découvrait, fasciné, une civilisation à bien des égards avancée.
Ces deux siècles et demi d’isolement avaient été une époque prospère, industrieuse et culturellement riche. Coupé des influences extérieures, le Japon peaufina ses arts, son artisanat et ses techniques. Son isolement fut le ferment d’un fort sentiment identitaire.
Adoptant les valeurs comme les pratiques politiques et économiques occidentales, le Japon n’en conserva pas moins des normes sociales et des rites de civilité, dont il sut faire un support pour son développement matériel… et ses méthodes de contrôle social.
L’exceptionnalisme nippon, premier pays non occidental à se moderniser aussi rapidement, a nourri localement des constructions idéologiques mystificatrices (telle que l’« homogénéité » sociale qui gomme les minorités – Okinawaiens, aborigènes Aïnous, descendants des Coréens immigrés) qui suscitèrent une floraison de « théories sur les Japonais » mettant en avant une essence nippone inaltérable.
**Morosité et regard dubitatif sur l’étranger**
L’euphorie des « trente glorieuses » à la japonaise – de la Haute croissance (1960-1970) à la « bulle financière » de la seconde partie des années 1980, qui a nourri cette autosatisfaction a été emportée par la récession de « la décennie perdue » (1990). Et plusieurs facteurs ont accusé la retombée de la croissance : le vieillissement démographique (un tiers des Japonais a plus de 65 ans) ; l’appauvrissement des ménages (depuis 1990, le salaire moyen stagne et le revenu annuel des foyers diminue) et la montée des inégalités.
Aussi, selon les sondages, les problèmes sociaux immédiats (maintien du système des retraites, santé, aide aux personnes âgées) passent avant les questions de diplomatie et de sécurité. Cette morosité qui se double du regard dubitatif de beaucoup de Japonais sur l’étranger.
Comme ailleurs existe dans l’Archipel une xénophobie rampante, parfois virulente (propos haineux circulant sur les réseaux sociaux à l’égard des Coréens et des Chinois). Phénomènes préoccupants mais sans commune mesure avec le racisme aux Etats-Unis ou en Europe. Les Japonais, qui s’adaptent lentement à la diversité ethnique dans leur pays quasiment fermé à l’immigration (moins de 2 % de la population), auront de plus en plus besoin de main-d’œuvre étrangère en raison de la diminution des actifs. Et il faudra lui faire une place.
Un monde qui se voulait interconnecté se découvre fracturé au point de risquer de sombrer dans une nouvelle ère de confrontation mondiale qui, si elle s’aggrave, conduira le Japon à faire face à trois fronts : Chine, Corée du Nord et Russie. Une perspective qui se traduit, actuellement, par un alignement sur les Etats-Unis et une augmentation des dépenses militaires. Mais à terme, le Japon devra choisir entre participer activement à l’alliance que forgent les Etats-Unis pour contenir la puissance chinoise qui compromet leur hégémonie, ou chercher, par lui-même, des aménagements stratégiques avec son grand voisin. Un dilemme qui pourrait accentuer dans la population une tendance à un frileux repli sur soi.
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***Par Philippe Pons (Tokyo, correspondant) Publié aujourd’hui à 00h17***
Comme je les comprends, vu le monde de merde dans lequel on vit moi aussi je suis tenté de me replier sur moi.
>existe dans l’Archipel une xénophobie rampante, parfois virulente (propos haineux circulant sur les réseaux sociaux à l’égard des Coréens et des Chinois). Phénomènes préoccupants mais sans commune mesure avec le racisme aux Etats-Unis ou en Europe.
Je vois pas trop ce qui leur permet de dire ça. C’est quasiment impossible de devenir japonais même en 4 générations sur place pour un coréen, alors un européen ou un africain laisse tomber.