**Affaire Darty : cinq mises en examen pour blanchiment et association de malfaiteurs**
**En juillet 2021, Mediapart révélait un système d’encaissement illégal d’argent liquide au sein du groupe Fnac-Darty. Depuis, quatre directeurs de magasins Darty et un directeur régional ont été mis en examen. Selon de nouveaux documents et témoignages, de nombreux cadres dirigeants du groupe auraient eu connaissance de ces opérations réalisées dans toute la France, au-dessus des seuils légaux.**
« Faire d’une contrainte, des opportunités. » Chez Darty, tous les employés connaissent par cœur cette règle tacite de la maison. « Faire du commerce, c’est ce que Darty nous apprend », explique Béatrice* une ex-agente de maîtrise, « quitte à nous affranchir de certaines règles ».
Sur la base de 2 000 documents comptables et de nombreux témoignages, Mediapart avait révélé en juillet 2021, l’existence d’un système présumé illégal de paiement en cash dans une quinzaine de magasins Darty, situés en Île-de-France, passant outre la loi et les obligations fiscales.
Après plusieurs perquisitions, le magistrat instructeur a procédé à cinq mises en examen en septembre 2021. Quatre directeurs de magasins Darty ainsi que le directeur des ventes pour Paris sont accusés de « blanchiment aggravé en bande organisée » et d’« association de malfaiteurs ». À ce stade, aucun enrichissement personnel n’a été démontré par les enquêteurs du service des douanes qui mènent les investigations.
Mediapart a par ailleurs obtenu de nouveaux documents et recueilli des témoignages qui attestent d’un grand nombre de nouvelles d’opérations en cash, jusque-là inconnues. Ces transactions, documentées désormais dans toute la France, pourraient mettre en cause la responsabilité de certains cadres dirigeants de Fnac-Darty. Interrogé, le groupe continue cependant de réfuter tout système d’entreprise et parle d’« irrégularités constatées dans un nombre limité de magasins », et dont il estime être la victime.
De simple vendeur au poste de directeur de magasin : Patrick, aujourd’hui mis en examen, accepte de raconter par le menu à Mediapart ses ventes de smartphones ou de téléviseurs réalisées en cash, dans les différents magasins où il a fait ses classes depuis les années 2000.
« Il m’est arrivé d’encaisser jusqu’à 100 000 euros en liquide. Il n’y avait aucun problème, ni pour mes supérieurs, ni pour la comptabilité. Notre consigne, c’était de découper les grosses sommes en tranches de 15 000 euros. Pour moi, il n’y avait rien d’illégal. La direction était au courant, c’était même écrit. »
Un document interne Fnac-Darty daté de mai 2019 et intitulé « synthèse des moyens de paiement autorisés » confirme ses dires. Ces consignes écrites contreviennent pourtant aux règles d’encaissement du cash. La loi autorise un résidant fiscal étranger à payer jusqu’à 15 000 euros en liquide, mais à la condition que ses achats soient réalisés à titre personnel et non pour un bénéfice commercial.
« Mes clients étrangers achetaient à Paris et revendaient en Afrique. Personne n’achète 80 téléphones pour ses besoins personnels ! », poursuit Patrick. Pour avoir participé à ce qu’il qualifie de « système d’entreprise », ce directeur de magasin parisien a été licencié en juillet 2021, puis mis en examen deux mois plus tard pour « blanchiment aggravé en bande organisée » et « association de malfaiteurs ».
En Normandie, même après vos révélations, j’ai continué à encaisser du cash au-delà du seuil des 1 000 euros.
Un vendeur
De Boulogne à Lens, du Havre à Nice en passant par Marseille, des dizaines de nouvelles transactions en cash, obtenues par Mediapart, établissent désormais ces pratiques, au-delà de la région parisienne. Pour la plupart, ces opérations concernent des résidents français, en théorie autorisés à payer jusqu’à 1 000 euros en liquide.
*« En Normandie, même après vos révélations, j’ai continué à encaisser du cash au-delà du seuil des 1 000 euros, notamment en utilisant des cartes cadeaux », précise un vendeur Darty qui souhaite rester anonyme. Autrement dit, l’achat avec plusieurs cartes cadeaux n’était pas contrôlé.*
Or dans un courriel envoyé à deux responsables parisiens, un membre de la direction de chez Darty laisse entendre le 28 janvier 2021 que cette technique serait généralisée dans toute la France. Alors que ce cadre se penche sur des opérations litigieuses au sein du magasin du Forum des Halles à Paris, il note que l’achat de cartes cadeaux, plafonnées chacune à 1 000 euros, « c’est une manière de contourner la règle des 1 000 euros en espèces. Mais qui n’est pas spécifique au magasin de Forum, la plupart des magasins utilisant cette pratique ».
La direction générale du groupe a-t-elle pu ignorer ces milliers d’opérations en cash réalisées au-dessus des seuils légaux ? « Impossible », répondent en chœur tous les salariés ou anciens salariés de chez Darty que nous avons contactés. Haziz Fadel, ancien agent de maîtrise et délégué syndical chez Darty rappelle qu’il a tenté d’alerter, dès avril 2017, Alexandre Bompard, le PDG du groupe de l’époque, sans qu’aucune enquête interne ne soit déclenchée.
Autant le blanchiment des achats en cash c’est limite, autant les ventes de frigos pendant le second confinement c’est parfaitement justifié à mes yeux : quand la loi est idiote, on ne gagne rien à la respecter.
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**Affaire Darty : cinq mises en examen pour blanchiment et association de malfaiteurs**
**En juillet 2021, Mediapart révélait un système d’encaissement illégal d’argent liquide au sein du groupe Fnac-Darty. Depuis, quatre directeurs de magasins Darty et un directeur régional ont été mis en examen. Selon de nouveaux documents et témoignages, de nombreux cadres dirigeants du groupe auraient eu connaissance de ces opérations réalisées dans toute la France, au-dessus des seuils légaux.**
« Faire d’une contrainte, des opportunités. » Chez Darty, tous les employés connaissent par cœur cette règle tacite de la maison. « Faire du commerce, c’est ce que Darty nous apprend », explique Béatrice* une ex-agente de maîtrise, « quitte à nous affranchir de certaines règles ».
Sur la base de 2 000 documents comptables et de nombreux témoignages, Mediapart avait révélé en juillet 2021, l’existence d’un système présumé illégal de paiement en cash dans une quinzaine de magasins Darty, situés en Île-de-France, passant outre la loi et les obligations fiscales.
Après plusieurs perquisitions, le magistrat instructeur a procédé à cinq mises en examen en septembre 2021. Quatre directeurs de magasins Darty ainsi que le directeur des ventes pour Paris sont accusés de « blanchiment aggravé en bande organisée » et d’« association de malfaiteurs ». À ce stade, aucun enrichissement personnel n’a été démontré par les enquêteurs du service des douanes qui mènent les investigations.
Mediapart a par ailleurs obtenu de nouveaux documents et recueilli des témoignages qui attestent d’un grand nombre de nouvelles d’opérations en cash, jusque-là inconnues. Ces transactions, documentées désormais dans toute la France, pourraient mettre en cause la responsabilité de certains cadres dirigeants de Fnac-Darty. Interrogé, le groupe continue cependant de réfuter tout système d’entreprise et parle d’« irrégularités constatées dans un nombre limité de magasins », et dont il estime être la victime.
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Une enseigne Darty à Boulazac (Dordogne). © Photo Romain Longieras / Hans Lucas via AFP
De simple vendeur au poste de directeur de magasin : Patrick, aujourd’hui mis en examen, accepte de raconter par le menu à Mediapart ses ventes de smartphones ou de téléviseurs réalisées en cash, dans les différents magasins où il a fait ses classes depuis les années 2000.
« Il m’est arrivé d’encaisser jusqu’à 100 000 euros en liquide. Il n’y avait aucun problème, ni pour mes supérieurs, ni pour la comptabilité. Notre consigne, c’était de découper les grosses sommes en tranches de 15 000 euros. Pour moi, il n’y avait rien d’illégal. La direction était au courant, c’était même écrit. »
Un document interne Fnac-Darty daté de mai 2019 et intitulé « synthèse des moyens de paiement autorisés » confirme ses dires. Ces consignes écrites contreviennent pourtant aux règles d’encaissement du cash. La loi autorise un résidant fiscal étranger à payer jusqu’à 15 000 euros en liquide, mais à la condition que ses achats soient réalisés à titre personnel et non pour un bénéfice commercial.
« Mes clients étrangers achetaient à Paris et revendaient en Afrique. Personne n’achète 80 téléphones pour ses besoins personnels ! », poursuit Patrick. Pour avoir participé à ce qu’il qualifie de « système d’entreprise », ce directeur de magasin parisien a été licencié en juillet 2021, puis mis en examen deux mois plus tard pour « blanchiment aggravé en bande organisée » et « association de malfaiteurs ».
En Normandie, même après vos révélations, j’ai continué à encaisser du cash au-delà du seuil des 1 000 euros.
Un vendeur
De Boulogne à Lens, du Havre à Nice en passant par Marseille, des dizaines de nouvelles transactions en cash, obtenues par Mediapart, établissent désormais ces pratiques, au-delà de la région parisienne. Pour la plupart, ces opérations concernent des résidents français, en théorie autorisés à payer jusqu’à 1 000 euros en liquide.
*« En Normandie, même après vos révélations, j’ai continué à encaisser du cash au-delà du seuil des 1 000 euros, notamment en utilisant des cartes cadeaux », précise un vendeur Darty qui souhaite rester anonyme. Autrement dit, l’achat avec plusieurs cartes cadeaux n’était pas contrôlé.*
Or dans un courriel envoyé à deux responsables parisiens, un membre de la direction de chez Darty laisse entendre le 28 janvier 2021 que cette technique serait généralisée dans toute la France. Alors que ce cadre se penche sur des opérations litigieuses au sein du magasin du Forum des Halles à Paris, il note que l’achat de cartes cadeaux, plafonnées chacune à 1 000 euros, « c’est une manière de contourner la règle des 1 000 euros en espèces. Mais qui n’est pas spécifique au magasin de Forum, la plupart des magasins utilisant cette pratique ».
La direction générale du groupe a-t-elle pu ignorer ces milliers d’opérations en cash réalisées au-dessus des seuils légaux ? « Impossible », répondent en chœur tous les salariés ou anciens salariés de chez Darty que nous avons contactés. Haziz Fadel, ancien agent de maîtrise et délégué syndical chez Darty rappelle qu’il a tenté d’alerter, dès avril 2017, Alexandre Bompard, le PDG du groupe de l’époque, sans qu’aucune enquête interne ne soit déclenchée.
Autant le blanchiment des achats en cash c’est limite, autant les ventes de frigos pendant le second confinement c’est parfaitement justifié à mes yeux : quand la loi est idiote, on ne gagne rien à la respecter.
Dirty.