SNCF, aéroports, routiers, multinationales, secteur public… Dans de nombreux secteurs, les demandes d’augmentation collective et le recours à la grève redeviennent courants, alors que le gouvernement présente son projet de loi sur le pouvoir d’achat.
Par Aline Leclerc
Publié aujourd’hui à 10h42, mis à jour à 11h51
Temps deLecture 4 min.
La statistique publique n’en donnera pas la mesure avant un an ou deux, mais tous les observateurs s’accordent à dire qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de loupe médiatique : la France connaît une recrudescence de mobilisations pour des augmentations de salaire. « Les récits de conflits salariaux se multiplient, c’est indéniable », selon Karel Yon, sociologue et chercheur au CNRS.
Ce mercredi 6 juillet, le mouvement s’annonçait massif à la SNCF. Celui dans les aéroports franciliens d’Orly et de Roissy a entraîné la suppression d’un vol sur cinq samedi 2 juillet au matin. « Il y a vraiment un foisonnement d’actions sur ces questions salariales. Ça bouge partout, tout le monde est touché », renchérit Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT, qui cite encore la grève des routiers, les mouvements dans les grandes entreprises privées Total ou Thales, et dans le secteur public. On pourrait y ajouter une longue liste de mobilisations constatées depuis l’automne, dans l’agroalimentaire, les assurances, la sécurité, l’aéronautique, chez les parfumeurs Marionnaud ou Sephora, les enseignes préférées des Français Leroy Merlin et Decathlon, et dans une myriade de PME ou d’entreprises de taille intermédiaire, inconnues du grand public.
« Parce qu’elle touche tout le monde, à tous les postes, qu’elle n’est pas liée à une quelconque question de productivité ou d’investissement du salarié dans son travail, l’inflation a redonné tout son sens à la demande d’augmentation collective des salaires, souligne Jérôme Pélisse, professeur à Sciences Po et chercheur au centre de sociologie des organisations. Une pratique qui n’avait cessé de reculer ces dernières années dans les entreprises, au profit des augmentations individuelles, dites « au mérite ».
« La mobilisation paye »
De la même façon, la grève comme mode d’action collectif semble revivifiée : les témoignages abondent de salariés l’ayant expérimenté pour la première fois ces derniers mois. « Cette vague de grèves vient rappeler combien la relation salariale est fondamentalement conflictuelle et repose sur un rapport de force qui fait partie de la vie normale de l’entreprise », insiste M. Pélisse.
Avec son collègue chercheur au CNRS Pierre Blavier, il a étudié à la loupe les données (recueillies avant le confinement) de la dernière enquête « Relations professionnelles et négociations d’entreprise », de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du travail. « Alors qu’au niveau national, les conflits sociaux ne sont que rarement gagnants, nous avons montré qu’à l’échelle des établissements la mobilisation paye, souligne M. Blavier. Lors des négociations salariales, il existe un lien statistique fort entre l’occurrence d’une mobilisation collective et le fait que la direction amende sa proposition initiale. »
Ces dernières années, la tendance était pourtant au recul du taux de participation des salariés à des mouvements de grève. En cause, la hausse de la précarité et de l’Intérim, l’atomisation de certains secteurs et l’affaiblissement des syndicats dans les entreprises. Or, ces derniers « jouent un rôle déterminant pour transformer l’agrégation de mécontentements individuels en un mouvement collectif », rappelle Karel Yon.
Le succès de certaines luttes peut aussi avoir un effet d’entraînement, ajoute-t-il. Si les ouvrières d’un sous-traitant de Louis Vuitton, à Montrichard (Loir-et-Cher), ont osé débrayer en juin, c’est qu’elles avaient vu leurs collègues maroquinières à Châtellerault (Vienne), obtenir deux semaines plus tôt une augmentation de 100 euros net par mois, après trois jours de grève.
« Sentiment d’injustice »
Une réaction en chaîne en somme. Mais où s’arrêtera-t-elle ? Ces multiples mouvements à l’échelle d’une entreprise, d’un groupe et, plus rarement, d’un secteur, pourraient-ils déboucher, à la rentrée, sur un mouvement national d’envergure ?
Car l’inflation est venue mettre de l’huile sur une situation postconfinement déjà explosive. « Les salariés sont sortis de la crise avec le sentiment d’avoir fait beaucoup de sacrifices et de ne pas avoir été récompensés à la hauteur de leurs efforts. Cela nourrit un sentiment d’injustice, qui est un carburant important des luttes actuelles », souligne M. Yon.
« Je pense sincèrement que si les employeurs ne veulent pas se mettre autour de la table, les conflits sociaux liés aux salaires peuvent massivement coaguler dans un mouvement plus large, estime Frédéric Souillot, le nouveau secrétaire général de Force ouvrière. Quand les gens vont revenir de congé, ce n’est pas le chèque alimentaire qui va tout résoudre, si aucune autre réponse concrète n’est apportée. » La centrale ne formule pas, à ce jour, d’appel à un mouvement d’action national, préférant compter sur la mobilisation de ses troupes dans les entreprises ou les instances de négociations, au sein des branches professionnelles.
Convergence des luttes pour la CGT
La CGT, au contraire, prône clairement la convergence des luttes, érigeant en exemple le mouvement intersyndical et interprofessionnel au sein des aéroports parisiens. Construit par un long travail de terrain, il rassemble des salariés de toutes les entreprises et de tout métier autour d’un mot d’ordre unique : 300 euros d’augmentation pour tous. Leur mouvement a perturbé le trafic à deux reprises depuis début juin, et pourrait être réitéré ce week-end.
« On veut mettre à profit l’été pour se déployer, en préparant du matériel, des argumentaires à distribuer, des formulaires à envoyer aux députés, détaille Céline Verzeletti. Des brèches se sont ouvertes, avec, par exemple, le dégel du point d’indice des fonctionnaires. On va faire monter la sauce pour obtenir plus en septembre ! »
Avant, notamment, la présentation des projets de loi de finances (PLF) et de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2023. « Il faut partir du local et des préoccupations des salariés pour aller plus loin et obtenir des mesures et des lois plus pérennes que des augmentations ponctuelles », dit la secrétaire confédérale qui appelle notamment à l’indexation des salaires sur l’inflation.
Sortir du « bricolage »
A la CFDT, on ne croit ni à l’indexation des salaires ni à la convergence des luttes dans un grand mouvement national interprofessionnel, rappelant l’échec des dernières tentatives, contre la réforme des retraites de 2010 ou la loi travail en 2016 – seul le Covid a suspendu le projet de retraite à points, en 2020.
Mais la confédération rejoint les autres centrales sur la nécessité d’obtenir des avancées globales pour sortir du « bricolage » à l’œuvre dans les négociations salariales au niveau des branches professionnelles. La conjoncture « n’a fait que révéler des dysfonctionnements qui ne datent pas d’hier », souligne Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT. Les minima sont si bas, les grilles de salaires si tassées, que chaque fois que le smic, indexé sur l’inflation, augmente il rattrape plusieurs échelons, écrasant toute progression salariale. « Prenez la branche du caoutchouc : il n’y a que 50 euros de différence entre le plus bas et le plus haut niveau de la grille ! Ça n’a plus aucun sens ! Il faut une réflexion de fond sinon l’inflation continuera à rendre les négociations caduques au bout de quelques mois ! »
C’est une des limites des mobilisations actuelles : l’envolée de l’inflation peut vite rendre dérisoires des augmentations collectives obtenues de haute lutte. Au risque du découragement. Après trois semaines de grève en octobre 2021, les ouvrières de Labeyrie n’avaient obtenu que 2,2 % de hausse, le rattrapage de l’inflation d’alors. Depuis, elle a atteint 5,8 %. Et certaines ont choisi un mode d’action plus individuel : la démission.
Aline Leclerc
Ben ouais, faudrait pas que l’inflation marche que dans un sens
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SNCF, aéroports, routiers, multinationales, secteur public… Dans de nombreux secteurs, les demandes d’augmentation collective et le recours à la grève redeviennent courants, alors que le gouvernement présente son projet de loi sur le pouvoir d’achat.
Par Aline Leclerc
Publié aujourd’hui à 10h42, mis à jour à 11h51
Temps deLecture 4 min.
La statistique publique n’en donnera pas la mesure avant un an ou deux, mais tous les observateurs s’accordent à dire qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de loupe médiatique : la France connaît une recrudescence de mobilisations pour des augmentations de salaire. « Les récits de conflits salariaux se multiplient, c’est indéniable », selon Karel Yon, sociologue et chercheur au CNRS.
Ce mercredi 6 juillet, le mouvement s’annonçait massif à la SNCF. Celui dans les aéroports franciliens d’Orly et de Roissy a entraîné la suppression d’un vol sur cinq samedi 2 juillet au matin. « Il y a vraiment un foisonnement d’actions sur ces questions salariales. Ça bouge partout, tout le monde est touché », renchérit Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT, qui cite encore la grève des routiers, les mouvements dans les grandes entreprises privées Total ou Thales, et dans le secteur public. On pourrait y ajouter une longue liste de mobilisations constatées depuis l’automne, dans l’agroalimentaire, les assurances, la sécurité, l’aéronautique, chez les parfumeurs Marionnaud ou Sephora, les enseignes préférées des Français Leroy Merlin et Decathlon, et dans une myriade de PME ou d’entreprises de taille intermédiaire, inconnues du grand public.
« Parce qu’elle touche tout le monde, à tous les postes, qu’elle n’est pas liée à une quelconque question de productivité ou d’investissement du salarié dans son travail, l’inflation a redonné tout son sens à la demande d’augmentation collective des salaires, souligne Jérôme Pélisse, professeur à Sciences Po et chercheur au centre de sociologie des organisations. Une pratique qui n’avait cessé de reculer ces dernières années dans les entreprises, au profit des augmentations individuelles, dites « au mérite ».
« La mobilisation paye »
De la même façon, la grève comme mode d’action collectif semble revivifiée : les témoignages abondent de salariés l’ayant expérimenté pour la première fois ces derniers mois. « Cette vague de grèves vient rappeler combien la relation salariale est fondamentalement conflictuelle et repose sur un rapport de force qui fait partie de la vie normale de l’entreprise », insiste M. Pélisse.
Avec son collègue chercheur au CNRS Pierre Blavier, il a étudié à la loupe les données (recueillies avant le confinement) de la dernière enquête « Relations professionnelles et négociations d’entreprise », de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du travail. « Alors qu’au niveau national, les conflits sociaux ne sont que rarement gagnants, nous avons montré qu’à l’échelle des établissements la mobilisation paye, souligne M. Blavier. Lors des négociations salariales, il existe un lien statistique fort entre l’occurrence d’une mobilisation collective et le fait que la direction amende sa proposition initiale. »
Ces dernières années, la tendance était pourtant au recul du taux de participation des salariés à des mouvements de grève. En cause, la hausse de la précarité et de l’Intérim, l’atomisation de certains secteurs et l’affaiblissement des syndicats dans les entreprises. Or, ces derniers « jouent un rôle déterminant pour transformer l’agrégation de mécontentements individuels en un mouvement collectif », rappelle Karel Yon.
Le succès de certaines luttes peut aussi avoir un effet d’entraînement, ajoute-t-il. Si les ouvrières d’un sous-traitant de Louis Vuitton, à Montrichard (Loir-et-Cher), ont osé débrayer en juin, c’est qu’elles avaient vu leurs collègues maroquinières à Châtellerault (Vienne), obtenir deux semaines plus tôt une augmentation de 100 euros net par mois, après trois jours de grève.
« Sentiment d’injustice »
Une réaction en chaîne en somme. Mais où s’arrêtera-t-elle ? Ces multiples mouvements à l’échelle d’une entreprise, d’un groupe et, plus rarement, d’un secteur, pourraient-ils déboucher, à la rentrée, sur un mouvement national d’envergure ?
Car l’inflation est venue mettre de l’huile sur une situation postconfinement déjà explosive. « Les salariés sont sortis de la crise avec le sentiment d’avoir fait beaucoup de sacrifices et de ne pas avoir été récompensés à la hauteur de leurs efforts. Cela nourrit un sentiment d’injustice, qui est un carburant important des luttes actuelles », souligne M. Yon.
« Je pense sincèrement que si les employeurs ne veulent pas se mettre autour de la table, les conflits sociaux liés aux salaires peuvent massivement coaguler dans un mouvement plus large, estime Frédéric Souillot, le nouveau secrétaire général de Force ouvrière. Quand les gens vont revenir de congé, ce n’est pas le chèque alimentaire qui va tout résoudre, si aucune autre réponse concrète n’est apportée. » La centrale ne formule pas, à ce jour, d’appel à un mouvement d’action national, préférant compter sur la mobilisation de ses troupes dans les entreprises ou les instances de négociations, au sein des branches professionnelles.
Convergence des luttes pour la CGT
La CGT, au contraire, prône clairement la convergence des luttes, érigeant en exemple le mouvement intersyndical et interprofessionnel au sein des aéroports parisiens. Construit par un long travail de terrain, il rassemble des salariés de toutes les entreprises et de tout métier autour d’un mot d’ordre unique : 300 euros d’augmentation pour tous. Leur mouvement a perturbé le trafic à deux reprises depuis début juin, et pourrait être réitéré ce week-end.
« On veut mettre à profit l’été pour se déployer, en préparant du matériel, des argumentaires à distribuer, des formulaires à envoyer aux députés, détaille Céline Verzeletti. Des brèches se sont ouvertes, avec, par exemple, le dégel du point d’indice des fonctionnaires. On va faire monter la sauce pour obtenir plus en septembre ! »
Avant, notamment, la présentation des projets de loi de finances (PLF) et de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2023. « Il faut partir du local et des préoccupations des salariés pour aller plus loin et obtenir des mesures et des lois plus pérennes que des augmentations ponctuelles », dit la secrétaire confédérale qui appelle notamment à l’indexation des salaires sur l’inflation.
Sortir du « bricolage »
A la CFDT, on ne croit ni à l’indexation des salaires ni à la convergence des luttes dans un grand mouvement national interprofessionnel, rappelant l’échec des dernières tentatives, contre la réforme des retraites de 2010 ou la loi travail en 2016 – seul le Covid a suspendu le projet de retraite à points, en 2020.
Mais la confédération rejoint les autres centrales sur la nécessité d’obtenir des avancées globales pour sortir du « bricolage » à l’œuvre dans les négociations salariales au niveau des branches professionnelles. La conjoncture « n’a fait que révéler des dysfonctionnements qui ne datent pas d’hier », souligne Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT. Les minima sont si bas, les grilles de salaires si tassées, que chaque fois que le smic, indexé sur l’inflation, augmente il rattrape plusieurs échelons, écrasant toute progression salariale. « Prenez la branche du caoutchouc : il n’y a que 50 euros de différence entre le plus bas et le plus haut niveau de la grille ! Ça n’a plus aucun sens ! Il faut une réflexion de fond sinon l’inflation continuera à rendre les négociations caduques au bout de quelques mois ! »
C’est une des limites des mobilisations actuelles : l’envolée de l’inflation peut vite rendre dérisoires des augmentations collectives obtenues de haute lutte. Au risque du découragement. Après trois semaines de grève en octobre 2021, les ouvrières de Labeyrie n’avaient obtenu que 2,2 % de hausse, le rattrapage de l’inflation d’alors. Depuis, elle a atteint 5,8 %. Et certaines ont choisi un mode d’action plus individuel : la démission.
Aline Leclerc
Ben ouais, faudrait pas que l’inflation marche que dans un sens