Pénurie de main-d’œuvre, démissions à la chaîne… Où sont passés les salariés ?

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  1. Depuis la crise liée au Covid-19, des centaines de milliers d’employés n’hésitent plus à changer de poste, de secteur ou de région pour chercher de meilleures conditions de travail. Ils reviennent rarement au point de départ.

    Par Anne Rodier
    Publié aujourd’hui à 01h29, mis à jour à 07h34
    Temps deLecture 6 min.

    « Même pas en rêve j’y retournerai. » Le verdict de Mounia Moudjari, 43 ans, est sans appel. Après quinze années harassantes dans la restauration, elle a quitté son job pour devenir cariste dans la logistique. Et pour rien au monde elle ne reviendrait en arrière. « Certes, il faut aussi travailler dur et être polyvalent dans mon nouveau travail, mais j’ai des primes, des jours fériés, un treizième mois, le comité d’entreprise et tout, égrène-t-elle. Pas comme dans les restos où, en plus, on changeait mon prénom. Ceux qui y sont encore, je les plains. »

    Comme elle, des centaines de milliers de salariés ont changé de poste depuis la crise du Covid-19. Un phénomène aussi massif qu’inédit, qui déroute encore nombre d’employeurs et d’observateurs du monde de l’emploi – car ici, la question centrale n’est pas le salaire, ou du moins, pas seulement.

    Pour comprendre ses racines, il convient de remonter aux longs mois de confinement, début 2020. Beaucoup de Français ont mis à profit ce temps d’inactivité subi pour prendre du recul. Réfléchir. Faire le point sur le sens du travail, les sacrifices qu’il impose, les pistes pour améliorer le quotidien, même à la marge.

    Se recentrer sur l’essentiel : c’est précisément ce qui a incité Marco Miocic à candidater à La Poste. Après avoir monté son autoentreprise dans l’optométrie, ce trentenaire a frisé le burn-out. Alors, il a choisi de bifurquer. Il est aujourd’hui facteur et s’en félicite tous les jours. « Même s’il est physique, ce métier me plaît, raconte-t-il. J’ai retrouvé du temps pour ma famille, et le groupe m’offre beaucoup de possibilités d’évolutions. »

    Fins de contrat
    Tous les sondages sur le sujet – et ils sont nombreux – confirment cette profonde quête de mieux : 43 % des actifs envisagent de quitter leur emploi dans les deux ans pour un travail qui a plus de sens (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) ; 35 % des salariés n’ont jamais eu autant envie de démissionner (plate-forme d’emploi Indeed) ; les Français afficheraient le taux d’engagement au travail le plus bas d’Europe (Global Workplace Gallup).

    Les données sur l’emploi l’attestent également. Au troisième trimestre 2021, les fins de contrats ont bondi de 20 %, selon les derniers chiffres de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, publiés en février – soit + 14,4 % pour les CDI et + 22,8 % pour les CDD. Les ruptures de CDI sont au plus haut depuis 2007.

    Dans certains secteurs, l’hémorragie est conséquente. Dans l’hôtellerie-restauration, par exemple, 450 000 salariés présents un an plus tôt avaient quitté leur entreprise en 2021. C’est presque 100 000 de plus qu’en 2019. Et dans la santé, « 30 % des infirmiers quittent la profession dans les cinq ans après avoir obtenu leur diplôme », indique le Syndicat national des professionnels infirmiers.

    Les salariés changent d’emploi « car ils ne s’y retrouvent plus », résume Pascal Grémiaux, président d’Eurécia. Pour ce dirigeant de PME (120 salariés), qui connaît un turnover de plus de 15 %, « l’entreprise vit une crise existentielle ». L’ampleur du phénomène est telle que certains n’hésitent pas à le qualifier de « grande démission », à l’image de ce que l’on observe aux Etats-Unis. Depuis 2020, plus de 4 millions de personnes quittent leur travail chaque mois outre-atlantique, soit un taux de démission culminant à 3 % de la population active. Cette année encore, malgré les inquiétudes liées à la guerre en Ukraine et au risque de récession, les départs sont significatifs : 4,5 millions en mars, 4,4 millions en avril…

    En France, il est néanmoins plus juste de parler de « grande rotation ». Car si les pénuries de main-d’œuvre dans la santé, l’hôtellerie-restauration ou encore l’aéronautique défraient régulièrement la chronique, les chiffres montrent que les effectifs du privé sont à la hausse. Le nombre de salariés a ainsi grimpé de 3,3 % sur un an à fin mars 2022, et de 2,3 % par rapport au quatrième trimestre 2019. Soit 434 600 personnes de plus qu’avant la crise sanitaire, selon les derniers chiffres de l’Urssaf, publiés le 22 juin.

    Dit autrement : les salariés français ne sortent pas du marché de l’emploi, comme aux Etats-Unis ; ils changent massivement de secteur, dans l’espoir de trouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. « Dans l’intérim, nous avons reçu énormément de demandes de changements de secteurs pendant la période Covid, par exemple de l’hôtellerie-restauration vers La Poste. Ce qui a généré un effet d’entraînement », explique Alain Roumilhac, le président de ManpowerGroup France. Dans la santé, « beaucoup d’infirmiers et d’infirmières démissionnent de la fonction publique pour nous rejoindre dans l’intérim et retrouver la maîtrise de leur emploi du temps », souligne Alexandre Pham, le président du groupe intérimaire Mistertemp.

    D’autres vont jusqu’à changer de voie. Noémie Burgard, 43 ans, a ainsi abandonné définitivement son métier de sage-femme. « A 40 ans, je gagnais moins qu’à 25. A un moment, on se demande ce qui est important dans la vie, surtout depuis le Covid, confie-t-elle. Pour moi, c’était élever mes enfants et continuer à aider les gens ». En avril 2021, après un intermède dans le recrutement, elle a finalement créé une autoentreprise de coach sportif. Et elle ne regrette pas son choix. « Surtout quand je vois la dégradation des conditions de vie des sages-femmes », raconte-t-elle. Comme beaucoup, elle souligne l’importance de mieux répondre à ses aspirations, devenues plus centrales encore depuis la pandémie. « Parmi mes clients, j’ai l’exemple de cadres, plutôt seniors, avec quinze ans à vingt-cinq ans d’expérience en moyenne, qui se lancent dans des projets de design d’espace ou de plongée sous-marine, sans même tenir compte de l’état du marché de l’emploi », raconte perplexe Stéphanie Diallo, consultante en gestion de carrière à l’Association pour l’emploi des cadres (APEC).

    Plus de flexibilité
    Pour les cadres, le télétravail a contribué au rééquilibrage entre vie perso et boulot. Pour ceux ne pouvant pas en bénéficier, il est même devenu un critère de choix décisif. « Dans l’industrie, où il n’y avait pas de télétravail possible, les cadres de production ont changé de secteur », confirme Gilles Gateau, le directeur général de l’APEC.

    « Quand, après le Covid, le présentéisme est réapparu comme la base du rapport de confiance dans l’entreprise, c’est devenu insupportable », témoigne Lucie Loyau, 32 ans, ingénieure urbaniste en Ile-de-France. Après un an de réflexion, elle a finalement démissionné fin juin, en partie pour cette raison.

    Cette aspiration, à plus de flexibilité, se retrouve aussi chez les consultants en informatique, en management ou en cybersécurité. « Bon nombre ont récemment quitté le salariat pour se mettre à leur compte. Ils espèrent y gagner la liberté de choisir leurs missions et une meilleure rémunération. Ils ont en moyenne entre cinq ans et dix ans d’expérience », note Mme Diallo.

    La qualité du management et les opportunités d’évolution de carrière sont également des déclencheurs fréquents chez les cadres. Lucie Loyau a ainsi encore en travers de la gorge ce « management à l’ancienne », ces « discours en décalage total avec la pratique » et « une ingérence de plus en plus fréquente dans les dossiers » à cause desquels la jeune trentenaire se sentait « inutile ». Sa demande de rupture conventionnelle lui ayant été refusée, elle s’est saisie du dispositif de démission-reconversion pour créer son entreprise. « Dans mon milieu, la grande démission, c’est toutes les semaines. Le nombre de personnes qui ont rejoint le monde du travail en cohérence avec leur diplôme, et qui en viennent à démissionner pour changer de vie, est incroyable. »

    Un virage à 180 degrés qui, depuis le Covid-19, se prend de plus en plus tôt. « Cette problématique, qui intervenait jusqu’alors en milieu de carrière, commence aujourd’hui dès 30-35 ans. Ils sont désormais plus de 60 % à exprimer une intention de reconversion dans cette tranche d’âge, indique M. Gateau. Même si dans les faits, chaque année, seuls 5 % à 10 % le font. » Jérémy Guillou, fondateur et dirigeant de l’entreprise Partir sans démissionner, accueille régulièrement des salariés qui s’estiment « en fin de cycle » dans leur carrière, alors qu’ils sont âgés… de 30 ans à 40 ans. « Le modèle managérial inspiré de Taylor n’a que peu évolué, et les cycles de carrière sont de plus en plus courts. C’est ce que j’ai vécu dans les cosmétiques, où j’ai travaillé dix ans. »

    C’est en voyant de plus en plus de personnes autour de lui « rêver de ruptures conventionnelles » qu’il a créé son entreprise d’accompagnement au départ. « Les salariés qui me contactent ne voient plus l’intérêt de s’investir dans une grande entreprise. Ils veulent être plus indépendants et continuer à apprendre. Même si les projets ne sont pas forcément bien définis, ils partent », explique-t-il, avant de citer l’exemple de ce commercial de l’agroalimentaire s’inscrivant en master en immobilier pour monter une affaire dans le sud de la France.

  2. C’est marrant la semaine dernière on avait un article du Figaro sur le même sujet qui disait tout l’inverse, comme quoi les salariés reconvertis regrettaient amèrement…

  3. Lorsque j’ai commencé à bosser, on ne se posait pas toutes ces questions, il fallait bosser pour obtenir un salaire et s’assumer . Maintenant ce n’est semble t’il plus la priorité et il est préférable d’avoir un métier qui a un sens et qui laisse du temps libre, l’idée me parait recevable et légitime mais il faut quand même pouvoir subvenir à ses besoins …

  4. Ca me tente tellement de faire ca…Dix ans de carriere dans des jobs de bureau a la con, je le dis franchement, salaires qui stagnent pour une ville dont les couts explosent, je viens de feter mes un an de mariage, on veut un gamin, je lui dis que c’est juste pas possible avec ma paye actuelle et vu les loyers…

    Le neant intellectuel de mon job me fait souffrir et en meme temps j’ai pas la motivation de refaire mon CV, aller faire le beau devant des recruteurs, tout ca…Pourquoi je devrais me casser les os a faire ca? Je sais que le prochain job sera tout autant vide de sens, il me faut juste le boost sur la paye en changeant d’entreprise, pas plus.

  5. Marrant comme ça revient encore et toujours à l’hôtellerie restauration. A se demander si cette industrie peut survivre sans essentiellement pratiquer l’esclavagisme.

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