Par Gilles Rof (Marseille, correspondant)
Publié hier à 15h00, mis à jour à 11h00
Temps deLecture 5 min.
Derrière le comptoir d’un mythique magasin de disques de New York, le Français Romain Dalmasso, dit Lord Funk, a fait découvrir des pépites oubliées de la variété hexagonale à de grands noms du hip-hop américain. Qui les ont recyclées dans plusieurs de leurs tubes. Un podcast rend hommage à ce passeur méconnu.
Quel lien peut-il y avoir entre de vieux vinyles traînant dans un Emmaüs de la Nièvre et certains des plus grands hits du rap américain ? Un seul. Improbable. Le parcours mouvementé de Romain Dalmasso, alias Lord Funk, 52 ans, producteur, DJ et surtout passeur de musiques entre les rives de l’Atlantique. L’homme est aussi bavard qu’il est peu médiatisé. C’est grâce à un podcast produit par la Philharmonie de Paris pour l’exposition « Hip-Hop 360 », qui se termine le 24 juillet, et diffusé sur les principales plates-formes musicales et sur Radio Nova, que le grand public découvre aujourd’hui le nom et la vie de ce pionnier au rôle obscur, mais essentiel, dans l’histoire des musiques urbaines.
Italien d’origine programmé pour diriger une pizzeria – « comme mon père, quoi », explique-t-il –, Romain Dalmasso, qui a grandi dans la banlieue parisienne, a fini, par amour de la musique et porté par un redoutable sens du commerce, derrière le comptoir d’A-1, un des plus mythiques magasins de disques de New York des années 1990. Là, le petit gars de Rosny-sur-Seine (Yvelines) a converti avec tact la crème des producteurs de hip-hop et de musiques électroniques anglo-saxons aux vinyles français des années 1970.
« A la boutique, tu pouvais croiser les gars de Cypress Hill, Beastie Boys, Massive Attack… », énumère-t-il. Autant de noms qui, dans les dernières années du XXe siècle, font la « une » des journaux musicaux et cartonnent dans les ventes. Les comédiens Cameron Diaz, Matt Dillon ou Tim Robbins viennent aussi faire leurs emplettes dans sa boutique d’East Village. Le plus de Lord Funk ? Proposer des disques dont personne n’a entendu parler aux Etats-Unis. Et surtout mâcher le travail des producteurs en leur indiquant les plages les plus intéressantes à échantillonner pour les recycler dans leurs propres hits.
« Son nom circule dans les milieux du hip-hop à New York comme celui d’un type légendaire… Il a ce côté monacal du gars qui écoute des milliers de disques pour dénicher la boucle de batterie de cinq secondes qui tue », témoigne, fasciné, Sébastien Carayol, initiateur du podcast « Lord Funk, dealer de disques » et commissaire d’une précédente exposition – « Jamaica, Jamaica » – à la Philharmonie. Grâce à Romain Dalmasso, des extraits plus ou moins repérables de morceaux made in France se retrouveront ainsi incorporés dans des dizaines de titres de musique urbaine. Dont ceux d’albums majeurs comme The Blueprint, de Jay-Z, ou A Musical Massacre, des Beatnuts.
Un 45-tours du mari de Line Renaud
Aujourd’hui, entre une prestation au Montreux Jazz Festival, dont il est artiste associé, la direction artistique de compilations pour le label BMG et la préparation de ses émissions pour la radio suisse Couleur 3, Lord Funk, cheveux grisonnants et silhouette vêtue en street wear, reste avide de musique : « C’est quelque chose dont je ne peux pas me passer », reconnaît celui qui possède toujours entre 15 000 et 20 000 disques dans son antre de Rosny.
Avant de franchir l’Atlantique, Romain Dalmasso fait ses armes à Paris. En 1990, il ouvre USA Music, une première boutique dans le quartier du Marais. A l’époque, les disques américains sont difficiles à trouver en France. Il comprend vite que, en se rendant en Belgique ou en Angleterre, il peut faire des stocks et les revendre à bon prix dans la capitale. Le business marche bien, jusqu’à ce que l’armée française l’incorpore au service militaire. « J’ai bradé tous mes disques et rendu les clés du magasin… Quand je suis rentré, je n’avais plus rien », se souvient-il.
Le rebond prend la forme improbable d’un 45-tours de Loulou Gasté, le mari de Line Renaud. « Avec un ami, on écoutait les disques de son père pour se marrer… Je tombe là-dessus et ça m’explose la tête », raconte-t-il. Avec Strip-Poker At Caesar’s Palace, titre qui paraît taillé pour illustrer un thriller tourné à Las Vegas – et qu’il finira par vendre à des dizaines d’exemplaires aux Etats-Unis –, Romain Dalmasso comprend qu’il y a, dans l’immensité de la production hexagonale des années 1960 et 1970, des perles rares à exploiter.
Du Gainsbourg pour appâter les stars
Commence alors une quête sans fin. Lord Funk sillonne la France, promène avec lui une petite platine pour enfants sur laquelle il écoute les vinyles qu’il débusque. Il dévalise les brocantes de leurs disques à 1 franc, puis 1 euro. « Je me suis retrouvé avec un stock de 5 000 disques dont beaucoup de merdes », avoue-t-il en riant.
Mais son flair s’aiguise et il finit par exhumer des œuvres comme l’album Streaking, du chef d’orchestre Jean-Claude Pelletier, cinématographique à souhait, ou l’Ultra Pop-Op, du compositeur Vladimir Cosma, aujourd’hui cotées à plusieurs centaines d’euros. Il repère Manu Dibango sur les albums de Nino Ferrer, chasse, derrière les pseudonymes américanisés, les noms de Bernard Estardy, Alain Goraguer ou Daniel Janin, arrangeurs géniaux aux productions prolifiques. « Musique de film, d’orchestre, jazz-funk, illustration sonore. Il y avait là une source infinie », s’emballe-t-il.
C’est cette collection de près de 30 000 références qu’il exporte à New York, au milieu des années 1990. Les débuts sont difficiles pour le « blanc-bec français » pris de haut par les producteurs noirs américains. Mais Lord Funk finira par mixer ses sélections en haut du World Trade Center. « Il y avait une espèce de condescendance pour la musique européenne. Les Américains prenaient le reste du monde pour des nuls », lâche-t-il.
Lui la joue fine, glisse du Serge Gainsbourg sur la platine de sa boutique quand il voit entrer un producteur connu comme Q-Tip, d’A Tribe Called Quest, ou DJ Premier. Un jour, l’Anglais Fatboy Slim déboule chez A-1. Il se présente mais n’a qu’une heure devant lui. « Je lui ai sorti quelques disques des bacs. Il s’est régalé… », se souvient Romain. Quelques semaines plus tard, la star anglaise dira dans une série d’interviews qu’A-1 est le meilleur magasin de disques au monde.
Le retour du vinyle, une « très mauvaise plaisanterie »
L’histoire prend fin après les attentats du 11 septembre 2001. New York pense à tout autre chose qu’à la musique et Lord Funk ne s’y sent plus à sa place. Revenu en France, il repart une nouvelle fois de zéro. Aujourd’hui, il produit des musiques pour l’audiovisuel, organise des soirées avec Sidney, son vieux complice des débuts du hip-hop, et met son savoir musical au service de ceux qui le sollicitent.
« Ce qui frappe chez lui, c’est l’absence d’autocélébration. Il reste dans le partage, l’envie de diffuser la musique qu’il aime », apprécie Franck Haderer, conseil musical de l’exposition « Hip-Hop 360 » et producteur du podcast. Témoin d’une époque révolue, Romain Dalmasso regarde la renaissance du vinyle comme une « très mauvaise plaisanterie ». « Il y a une mode, et l’industrie musicale veut en profiter. Alors, elle réédite tout et n’importe quoi », rage-t-il.
Quant aux sites spécialisés dans la vente de disques d’occasion, Lord Funk les regarde avec distance. « Avant, tu pouvais attendre des années avant de tomber sur le disque dont tu rêvais. Aujourd’hui, en tapant sur ton ordinateur, tu peux l’acheter à tout moment. C’est la fin de la saveur d’avoir déniché un trésor », lâche-t-il, nostalgique.
Gilles Rof
Marseille, correspondant
Enorme pour les fans de musiques samplées. Ce type est une encyclopedie. Merci pour le partage. Et merci Lord Funk !
2 comments
Par Gilles Rof (Marseille, correspondant)
Publié hier à 15h00, mis à jour à 11h00
Temps deLecture 5 min.
Derrière le comptoir d’un mythique magasin de disques de New York, le Français Romain Dalmasso, dit Lord Funk, a fait découvrir des pépites oubliées de la variété hexagonale à de grands noms du hip-hop américain. Qui les ont recyclées dans plusieurs de leurs tubes. Un podcast rend hommage à ce passeur méconnu.
Quel lien peut-il y avoir entre de vieux vinyles traînant dans un Emmaüs de la Nièvre et certains des plus grands hits du rap américain ? Un seul. Improbable. Le parcours mouvementé de Romain Dalmasso, alias Lord Funk, 52 ans, producteur, DJ et surtout passeur de musiques entre les rives de l’Atlantique. L’homme est aussi bavard qu’il est peu médiatisé. C’est grâce à un podcast produit par la Philharmonie de Paris pour l’exposition « Hip-Hop 360 », qui se termine le 24 juillet, et diffusé sur les principales plates-formes musicales et sur Radio Nova, que le grand public découvre aujourd’hui le nom et la vie de ce pionnier au rôle obscur, mais essentiel, dans l’histoire des musiques urbaines.
Italien d’origine programmé pour diriger une pizzeria – « comme mon père, quoi », explique-t-il –, Romain Dalmasso, qui a grandi dans la banlieue parisienne, a fini, par amour de la musique et porté par un redoutable sens du commerce, derrière le comptoir d’A-1, un des plus mythiques magasins de disques de New York des années 1990. Là, le petit gars de Rosny-sur-Seine (Yvelines) a converti avec tact la crème des producteurs de hip-hop et de musiques électroniques anglo-saxons aux vinyles français des années 1970.
« A la boutique, tu pouvais croiser les gars de Cypress Hill, Beastie Boys, Massive Attack… », énumère-t-il. Autant de noms qui, dans les dernières années du XXe siècle, font la « une » des journaux musicaux et cartonnent dans les ventes. Les comédiens Cameron Diaz, Matt Dillon ou Tim Robbins viennent aussi faire leurs emplettes dans sa boutique d’East Village. Le plus de Lord Funk ? Proposer des disques dont personne n’a entendu parler aux Etats-Unis. Et surtout mâcher le travail des producteurs en leur indiquant les plages les plus intéressantes à échantillonner pour les recycler dans leurs propres hits.
« Son nom circule dans les milieux du hip-hop à New York comme celui d’un type légendaire… Il a ce côté monacal du gars qui écoute des milliers de disques pour dénicher la boucle de batterie de cinq secondes qui tue », témoigne, fasciné, Sébastien Carayol, initiateur du podcast « Lord Funk, dealer de disques » et commissaire d’une précédente exposition – « Jamaica, Jamaica » – à la Philharmonie. Grâce à Romain Dalmasso, des extraits plus ou moins repérables de morceaux made in France se retrouveront ainsi incorporés dans des dizaines de titres de musique urbaine. Dont ceux d’albums majeurs comme The Blueprint, de Jay-Z, ou A Musical Massacre, des Beatnuts.
Un 45-tours du mari de Line Renaud
Aujourd’hui, entre une prestation au Montreux Jazz Festival, dont il est artiste associé, la direction artistique de compilations pour le label BMG et la préparation de ses émissions pour la radio suisse Couleur 3, Lord Funk, cheveux grisonnants et silhouette vêtue en street wear, reste avide de musique : « C’est quelque chose dont je ne peux pas me passer », reconnaît celui qui possède toujours entre 15 000 et 20 000 disques dans son antre de Rosny.
Avant de franchir l’Atlantique, Romain Dalmasso fait ses armes à Paris. En 1990, il ouvre USA Music, une première boutique dans le quartier du Marais. A l’époque, les disques américains sont difficiles à trouver en France. Il comprend vite que, en se rendant en Belgique ou en Angleterre, il peut faire des stocks et les revendre à bon prix dans la capitale. Le business marche bien, jusqu’à ce que l’armée française l’incorpore au service militaire. « J’ai bradé tous mes disques et rendu les clés du magasin… Quand je suis rentré, je n’avais plus rien », se souvient-il.
Le rebond prend la forme improbable d’un 45-tours de Loulou Gasté, le mari de Line Renaud. « Avec un ami, on écoutait les disques de son père pour se marrer… Je tombe là-dessus et ça m’explose la tête », raconte-t-il. Avec Strip-Poker At Caesar’s Palace, titre qui paraît taillé pour illustrer un thriller tourné à Las Vegas – et qu’il finira par vendre à des dizaines d’exemplaires aux Etats-Unis –, Romain Dalmasso comprend qu’il y a, dans l’immensité de la production hexagonale des années 1960 et 1970, des perles rares à exploiter.
Du Gainsbourg pour appâter les stars
Commence alors une quête sans fin. Lord Funk sillonne la France, promène avec lui une petite platine pour enfants sur laquelle il écoute les vinyles qu’il débusque. Il dévalise les brocantes de leurs disques à 1 franc, puis 1 euro. « Je me suis retrouvé avec un stock de 5 000 disques dont beaucoup de merdes », avoue-t-il en riant.
Mais son flair s’aiguise et il finit par exhumer des œuvres comme l’album Streaking, du chef d’orchestre Jean-Claude Pelletier, cinématographique à souhait, ou l’Ultra Pop-Op, du compositeur Vladimir Cosma, aujourd’hui cotées à plusieurs centaines d’euros. Il repère Manu Dibango sur les albums de Nino Ferrer, chasse, derrière les pseudonymes américanisés, les noms de Bernard Estardy, Alain Goraguer ou Daniel Janin, arrangeurs géniaux aux productions prolifiques. « Musique de film, d’orchestre, jazz-funk, illustration sonore. Il y avait là une source infinie », s’emballe-t-il.
C’est cette collection de près de 30 000 références qu’il exporte à New York, au milieu des années 1990. Les débuts sont difficiles pour le « blanc-bec français » pris de haut par les producteurs noirs américains. Mais Lord Funk finira par mixer ses sélections en haut du World Trade Center. « Il y avait une espèce de condescendance pour la musique européenne. Les Américains prenaient le reste du monde pour des nuls », lâche-t-il.
Lui la joue fine, glisse du Serge Gainsbourg sur la platine de sa boutique quand il voit entrer un producteur connu comme Q-Tip, d’A Tribe Called Quest, ou DJ Premier. Un jour, l’Anglais Fatboy Slim déboule chez A-1. Il se présente mais n’a qu’une heure devant lui. « Je lui ai sorti quelques disques des bacs. Il s’est régalé… », se souvient Romain. Quelques semaines plus tard, la star anglaise dira dans une série d’interviews qu’A-1 est le meilleur magasin de disques au monde.
Le retour du vinyle, une « très mauvaise plaisanterie »
L’histoire prend fin après les attentats du 11 septembre 2001. New York pense à tout autre chose qu’à la musique et Lord Funk ne s’y sent plus à sa place. Revenu en France, il repart une nouvelle fois de zéro. Aujourd’hui, il produit des musiques pour l’audiovisuel, organise des soirées avec Sidney, son vieux complice des débuts du hip-hop, et met son savoir musical au service de ceux qui le sollicitent.
« Ce qui frappe chez lui, c’est l’absence d’autocélébration. Il reste dans le partage, l’envie de diffuser la musique qu’il aime », apprécie Franck Haderer, conseil musical de l’exposition « Hip-Hop 360 » et producteur du podcast. Témoin d’une époque révolue, Romain Dalmasso regarde la renaissance du vinyle comme une « très mauvaise plaisanterie ». « Il y a une mode, et l’industrie musicale veut en profiter. Alors, elle réédite tout et n’importe quoi », rage-t-il.
Quant aux sites spécialisés dans la vente de disques d’occasion, Lord Funk les regarde avec distance. « Avant, tu pouvais attendre des années avant de tomber sur le disque dont tu rêvais. Aujourd’hui, en tapant sur ton ordinateur, tu peux l’acheter à tout moment. C’est la fin de la saveur d’avoir déniché un trésor », lâche-t-il, nostalgique.
Gilles Rof
Marseille, correspondant
Enorme pour les fans de musiques samplées. Ce type est une encyclopedie. Merci pour le partage. Et merci Lord Funk !