Opération intox : l’encyclopédie Wikipédia a été visée

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  1. **Déjà accusée d’avoir mené une opération sans précédent de manipulation de l’information sur divers blogs, la société française Avisa Partners est désormais soupçonnée d’en avoir fait autant avec Wikipédia, pour le compte de grands patrons du CAC 40, comme Bernard Arnault, ou de puissances étrangères autocratiques.**

    C’est l’histoire d’une possible contamination générale. La société d’intelligence économique Avisa Partners, prestataire de dictatures étrangères et de grandes entreprises du CAC 40, déjà accusée d’avoir manipulé l’information dans des espaces participatifs de médias français et étrangers, [comme Mediapart l’a rapporté fin juin](https://www.mediapart.fr/journal/france/270622/operation-intox-une-societe-francaise-au-service-des-dictateurs-et-du-cac-40), est aussi soupçonnée d’avoir réussi à infiltrer l’encyclopédie collaborative Wikipédia, consultée par 4 millions de visiteurs par jour en France. Le but : modifier des pages pour faire la promotion déguisée de ses clients ou le dénigrement intéressé de concurrents.

    Des documents et témoignages recueillis par Mediapart, recoupés par des recherches internes à la communauté Wikipédia (voir en « Boîte noire »), permettent aujourd’hui de poursuivre le dévoilement de pratiques liées à Avisa, qui se revendique proche de grandes institutions publiques françaises, comme le ministère des armées ou la gendarmerie nationale, même si l’entreprise suscite la plus grande méfiance des services de renseignement français depuis des années.

    Selon plusieurs éléments obtenus, Avisa Partners a vendu des prestations de modification de pages pour le compte de grandes entreprises françaises comme le groupe LVMH, La Banque postale ou EDF. Dans ce dernier cas, la mission consistait par exemple à « contenir l’activisme antinucléaire » sur Wikipédia. Avisa a aussi été missionnée par le géant de la pharmacie et de l’agrochimie Bayer, qui a racheté Monsanto en 2018, dans le but, là encore, de « contenir l’activisme anti-OGM » dans les articles de l’encyclopédie en ligne.

    La société d’intelligence économique, qui a attiré dans ses rangs des pontes de la diplomatie et du renseignement français, a aussi travaillé pour améliorer l’image, toujours sur Wikipédia, de la compagnie russe Rusal, premier producteur mondial d’aluminium, ou encore du président du Congo, Denis Sassou-Nguesso, de la présidence Déby au Tchad et de l’ex-président hongrois János Áder, un proche du premier ministre Viktor Orbán.

    Interrogée par Mediapart, Avisa Partners n’a pas répondu à nos questions précises sur les prestations offertes à ces clients. En revanche, l’entreprise française affirme dans un texte (à retrouver en intégralité en [« Annexes »](https://www.reddit.com/r/france/comments/w4ghhu/op%C3%A9ration_intox_lencyclop%C3%A9die_wikip%C3%A9dia_a_%C3%A9t%C3%A9/ih1qfow/)) qu’elle travaille sur Wikipédia de manière « transparente » et « dans le respect des principes de la communauté ». Elle précise aussi que l’ensemble des interventions qu’elle réalise dans ce cadre « permettent d’obtenir pour [ses] clients des modifications allant toujours dans le sens d’une amélioration de la qualité encyclopédique de la page, et donc de l’information des internautes : rectification d’erreurs, modération de certains contenus non objectifs, ajout d’informations manquantes ».

    **Une stratégie finement rodée**

    L’encyclopédie Wikipédia, dont le fonctionnement collaboratif est basé sur la transparence et la confiance entre les contributeurs qui alimentent ses articles, proscrit les contenus promotionnels. Les participations rémunérées sont pour leur part autorisées, à la condition expresse qu’elles soient déclarées comme telles, ce qui donne lieu à la publication d’un avertissement pour le public. Mais la stratégie mise au jour a permis de contourner cet obstacle en infiltrant les rangs de cette communauté avec des contributeurs prétendument bénévoles et indépendants, mais qui travaillent en réalité dans l’intérêt de clients d’Avisa.

    L’entreprise a ainsi attiré, ces dernières mois, l’attention de plusieurs bénévoles impliqué·es dans le fonctionnement de Wikipédia et engagé·es le cadre d’un projet « anti-pub », qui vise justement à débusquer les agences qui avancent masquées. Ces soupçons ont été renforcés par la publication par Le Monde, le 12 juillet, dans le cadre des « Uber Files », d’informations précises sur les activités d’une [utilisatrice régulière de Wikipédia](https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/07/12/uber-files-ces-faux-articles-sur-des-sites-de-presse-commandes-par-uber_6134455_4408996.html) ayant permis à l’agence Istrat (l’ancêtre d’Avisa, ayant les mêmes dirigeants) de modifier des pages pour défendre l’entreprise américaine.

    D’après Le Monde, Istrat s’était notamment vantée auprès d’Uber d’avoir pu procéder sur la page de l’entreprise à l’« ajout d’un historique chronologique afin de diluer les informations négatives avec des données positives ou neutres ».

    « En réaction à cet article, la communauté de bénévoles a parcouru tous les articles [relatifs à cette thématique — ndlr] pour analyser les sources mais aussi repérer les pseudos utilisés par tous les auteurs et autrices d’Istrat », explique à Mediapart Capucine-Marin Dubroca-Voisin, qui préside Wikimédia France. Conséquence de ce nettoyage rapide : « des informations ont été enlevées, et les comptes qui ont été compromis ont été bloqués ».

    À la suite de cette publication, [des administrateurs ont aussi ouvert un débat](https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Bulletin_des_administrateurs#Bannissement_de_Avisa_Partners) sur la possibilité de bannir de Wikipédia l’entreprise Avisa Partners, en tant que personne morale. Cette procédure rarissime, si elle parvenait à son terme, empêcherait l’agence d’intervenir dans l’encyclopédie, même dans le cadre de prestations officiellement déclarées et signalées. « Cela pourrait avoir un effet dissuasif, les agences sachant désormais que des mauvaises pratiques peuvent leur retomber dessus », appuie Capucine-Marin Dubroca-Voisin.

    **Au service de Bernard Arnault**

    Notre enquête a notamment permis de repérer un contributeur important, dont l’activité suscite aujourd’hui le soupçon. Très actif depuis son inscription en février 2021, « Melv75 » a à ce jour procédé à 2 888 contributions sur des articles bien souvent anodins. En mai 2021, il complète ainsi [les pages consacrées](https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Sp%C3%A9cial:Contributions/Melv75&dir=prev&offset=20210419103840&limit=500&target=Melv75) à l’église Saint-Roch de Montpellier, à la chanteuse Marie Modiano, fille de Patrick, ou encore au Baiser de l’Hôtel de Ville, célèbre photographie de Robert Doisneau. Autant de sujets qui ne sont pas liés à Avisa.

    Mais en réalité, Melv75 s’appuie sur cette activité pour s’engager au même moment, sans susciter d’interrogations, dans une quinzaine de modifications d’une page beaucoup plus sensible : la biographie de Bernard Arnault, première fortune de France et patron du leader mondial du luxe, LVMH, qui se trouve être un client important d’Avisa.

    Les liens entre LVMH et Avisa sont manifestement anciens. Selon des écoutes judiciaires réalisées en 2013, c’est en effet l’ancien chef des services secrets intérieurs sous la présidence Sarkozy, Bernard Squarcini, reconverti dans le privé, qui a mis en relation la société d’intelligence économique avec LVMH.

    Une interception téléphonique en particulier, datée du 13 avril 2013, laisse apparaître que Bernard Squarcini avait même ambitionné « de revoir la com’ » du groupe de luxe au service duquel il s’était mis, et d’en confier certains aspects au « fils Dassier » : comprendre Arnaud Dassier, l’un des cofondateurs d’Avisa avec Matthieu Creux. Squarcini parle d’Arnaud Dassier comme d’un homme à la tête d’« un système de blogs pré-établis [avec] 300 mecs éparpillés dans le monde » pour servir la communication déguisée de ses clients.

    La page Wikipédia du patron de LVMH, qui a été consultée près de 900 000 fois sur l’année 2021, représente, semble-t-il, un enjeu de communication majeur pour le milliardaire. « La notice consacrée à Bernard Arnault sur Wikipédia est la principale source d’information en ligne le concernant : elle apparaît en première position pour une recherche sur Google ; elle sert de source au contenu affiché par Google dans la fiche biographique (qui s’affiche par défaut sur la première page) ; elle nourrit les articles et ouvrages consacrés à Bernard Arnault par la presse ou les analystes », rappelle Avisa dans un document interne consulté par Mediapart.

    L’enjeu est d’autant plus stratégique que les « informations de la page francophone servent de référence aux 40 autres versions linguistiques existantes », dont la version anglophone de la biographie de Bernard Arnault, qui a totalisé plus de 2 millions de visites en 2021.

    Au même moment, « Melv75 » est mobilisé pour ripoliner la biographie du milliardaire, en insistant subtilement sur des éléments positifs et en atténuant les épisodes les plus gênants de son parcours.

    Premier objectif : le 6 mai 2021, le contributeur complète la section de la page consacrée à Merci Patron !, le film de François Ruffin qui tourne en dérision les méthodes de LVMH et qui a fait du député insoumis une des bêtes noires de Bernard Arnault, au point d’être espionné par Bernard Squarcini et ses hommes. « Melv75 » [ajoute quelques phrases](https://fr.wikipedia.org/w/index.php?diff=182656852) pour mettre en évidence, dans le rendu final de la page Wikipédia, la défense du patron du groupe de luxe, qui voit dans le film « des attaques venues d’“observateurs d’extrême gauche” et soutient, mettant en avant des créations d’emplois, que le groupe est un “contre-exemple” pour des organisations politiques qui cherchent à le critiquer ».

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