**« John Doe », à l’origine de la fuite de données, s’explique, plus de six ans après, et lève le voile sur ses motivations. Il met en garde contre la prolifération des sociétés-écrans et l’usage qu’en font les régimes autoritaires.**
Propos recueillis par Frederik Obermaier(« Der Spiegel »), Bastian Obermayer(« Der Spiegel »), Jérémie Baruch(adaptation et traduction) et Anne Michel(adaptation et traduction)
Publié hier à 11h00, mis à jour hier à 12h12
Temps de Lecture 12 min.
​
Il a gardé le silence six ans durant. Mais aujourd’hui, l’homme à l’origine des révélations des « Panama Papers » de 2016, l’un des plus grands scandales financiers de l’histoire, a décidé de parler. Sans sortir de l’anonymat pour des raisons de sécurité personnelle, celui qui se fait appeler « John Doe » (l’équivalent, en anglais, de « Monsieur X ») et se présente comme un lanceur d’alerte, a accordé un entretien exclusif aux deux journalistes allemands, Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, qui travaillaient à la Süddeutsche Zeitung lorsque l’enquête est parue et qui sont désormais à la tête de Paper Trail Media, un média d’investigation associé à l’hebdomadaire Spiegel.
C’est à eux que John Doe avait transmis les données confidentielles qui avaient servi de base aux « Panama Papers », une fuite d’informations géante issue d’un cabinet d’avocats du Panama, spécialisé dans la création de sociétés offshore pour des grandes fortunes, des responsables politiques corrompus, des fraudeurs fiscaux et des réseaux criminels.
Ces données avaient ensuite été partagées avec 107 médias du monde entier – dont Le Monde –, coordonnés par un consortium de journalisme d’investigation, l’ICIJ, et avaient abouti à une enquête journalistique collaborative d’envergure mondiale qui avait révélé l’ampleur de la dissimulation de capitaux dans les paradis fiscaux et du manque à gagner pour les Etats.
Les « Panama Papers » avaient provoqué une onde de choc mondiale, entre manifestations monstres dans les rues de Londres et Reykjavik, démission de hauts responsables politiques (dont l’ex-premier ministre islandais Sigmundur David Gunnlaugsson), ouverture d’enquêtes judiciaires et fiscales dans le monde entier… Plus de 1,3 milliard de dollars (1,15 milliard d’euros) de recettes fiscales ont été récupérés à ce jour par les pays du monde entier, dont 126 millions d’euros en France. Le compteur tourne encore.
Jusqu’ici, le mystérieux John Doe ne s’était exprimé publiquement qu’à une seule occasion, dans un manifeste publié un mois après les « Panama Papers », appelant à lutter contre les inégalités dans le monde. Mais dans l’entretien qu’il accorde à nos confrères allemands, conduit il y a quelques semaines au moyen d’une connexion Internet et d’un logiciel de cryptage, la source des « Panama Papers » lève le voile sur ses motivations profondes. Dans un monde en proie à « l’instabilité », il met en garde contre la prolifération des sociétés-écrans et l’usage qu’en font les régimes autoritaires : ce sont elles qui « financent l’armée russe et tuent des civils innocents en Ukraine », déclare-t-il notamment. Inquiet des risques qu’il encourt pour avoir révélé les secrets « d’organisations criminelles internationales, dont certaines liées à des gouvernements », John Doe affirme qu’il attendra « d’être sur son lit de mort pour [se] dévoiler ».
**Comment allez-vous ? Êtes-vous en sécurité ?**
Je suis en sécurité, pour autant que je sache. Nous vivons dans un monde dangereux, et cela me pèse parfois. Mais dans l’ensemble, je m’en sors plutôt bien et je me considère comme très chanceux.
**Vous êtes resté muet pendant six ans. N’avez-vous pas été tenté de révéler que c’est vous qui aviez rendu publiques les opérations offshore secrètes de chefs d’Etat et de gouvernement, de cartels de la drogue et de criminels ?**
Je suis souvent travaillé par l’idée d’être reconnu pour mes actions, comme beaucoup de gens. Mais la célébrité n’a jamais fait partie de l’équation. Au moment de l’affaire, ma seule préoccupation a été de rester en vie assez longtemps pour que quelqu’un puisse raconter l’histoire. Prendre la décision de compiler les données dont je disposais sur Mossack Fonseca [le cabinet d’avocats dont provient la fuite de données] pouvait sembler suicidaire, mais je me devais de le faire.
**Qu’aviez-vous en tête lorsque vous avez contacté la « Süddeutsche Zeitung » pour partager ces données ?**
Je n’avais absolument aucune idée de ce qui se passerait ou même si vous répondriez. J’avais contacté de nombreux journalistes qui n’étaient pas intéressés, notamment au New York Times et au Wall Street Journal. WikiLeaks, pour sa part, n’a même pas pris la peine de répondre lorsque je l’ai contacté.
**Les médias coordonnés par le consortium ICIJ ont commencé à publier les « Panama Papers » le 3 avril 2016. Vous souvenez-vous de ce jour-là ?**
Je me souviens d’un dimanche comme les autres. J’étais allé manger avec des amis. J’ai été stupéfait d’apprendre qu’Edward Snowden avait poussé le projet au premier plan, en en parlant sur Twitter.
**Le lanceur d’alerte de la NSA, qui vit en exil en Russie, avait eu vent des « Panama Papers » avant même leur publication et avait estimé sur Twitter qu’il s’agissait de la « plus grande fuite de l’histoire du journalisme de données »…**
Je me rappelle avoir vu les messages défiler par milliers sur les réseaux sociaux. Je n’avais jamais rien vu de tel. Une véritable bombe médiatique. Les amis avec qui j’étais n’ont pas tardé à en parler. J’ai pris sur moi pour faire comme si j’en entendais parler pour la première fois.
De nombreux experts comparent les « Panama Papers » au Watergate, dont la source la plus importante était Mark Felt, le directeur adjoint du FBI. Celui qui se faisait appeler « Gorge Profonde » a fini par révéler son identité, trente-trois ans après le scandale…J’ai souvent pensé à Mark Felt et aux types de risques auxquels il a été confronté. Mon profil est légèrement différent du sien. Il est probable que j’attende d’être sur mon lit de mort pour me dévoiler.
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**« John Doe », à l’origine de la fuite de données, s’explique, plus de six ans après, et lève le voile sur ses motivations. Il met en garde contre la prolifération des sociétés-écrans et l’usage qu’en font les régimes autoritaires.**
Propos recueillis par Frederik Obermaier(« Der Spiegel »), Bastian Obermayer(« Der Spiegel »), Jérémie Baruch(adaptation et traduction) et Anne Michel(adaptation et traduction)
Publié hier à 11h00, mis à jour hier à 12h12
Temps de Lecture 12 min.
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Il a gardé le silence six ans durant. Mais aujourd’hui, l’homme à l’origine des révélations des « Panama Papers » de 2016, l’un des plus grands scandales financiers de l’histoire, a décidé de parler. Sans sortir de l’anonymat pour des raisons de sécurité personnelle, celui qui se fait appeler « John Doe » (l’équivalent, en anglais, de « Monsieur X ») et se présente comme un lanceur d’alerte, a accordé un entretien exclusif aux deux journalistes allemands, Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, qui travaillaient à la Süddeutsche Zeitung lorsque l’enquête est parue et qui sont désormais à la tête de Paper Trail Media, un média d’investigation associé à l’hebdomadaire Spiegel.
C’est à eux que John Doe avait transmis les données confidentielles qui avaient servi de base aux « Panama Papers », une fuite d’informations géante issue d’un cabinet d’avocats du Panama, spécialisé dans la création de sociétés offshore pour des grandes fortunes, des responsables politiques corrompus, des fraudeurs fiscaux et des réseaux criminels.
Ces données avaient ensuite été partagées avec 107 médias du monde entier – dont Le Monde –, coordonnés par un consortium de journalisme d’investigation, l’ICIJ, et avaient abouti à une enquête journalistique collaborative d’envergure mondiale qui avait révélé l’ampleur de la dissimulation de capitaux dans les paradis fiscaux et du manque à gagner pour les Etats.
Les « Panama Papers » avaient provoqué une onde de choc mondiale, entre manifestations monstres dans les rues de Londres et Reykjavik, démission de hauts responsables politiques (dont l’ex-premier ministre islandais Sigmundur David Gunnlaugsson), ouverture d’enquêtes judiciaires et fiscales dans le monde entier… Plus de 1,3 milliard de dollars (1,15 milliard d’euros) de recettes fiscales ont été récupérés à ce jour par les pays du monde entier, dont 126 millions d’euros en France. Le compteur tourne encore.
Jusqu’ici, le mystérieux John Doe ne s’était exprimé publiquement qu’à une seule occasion, dans un manifeste publié un mois après les « Panama Papers », appelant à lutter contre les inégalités dans le monde. Mais dans l’entretien qu’il accorde à nos confrères allemands, conduit il y a quelques semaines au moyen d’une connexion Internet et d’un logiciel de cryptage, la source des « Panama Papers » lève le voile sur ses motivations profondes. Dans un monde en proie à « l’instabilité », il met en garde contre la prolifération des sociétés-écrans et l’usage qu’en font les régimes autoritaires : ce sont elles qui « financent l’armée russe et tuent des civils innocents en Ukraine », déclare-t-il notamment. Inquiet des risques qu’il encourt pour avoir révélé les secrets « d’organisations criminelles internationales, dont certaines liées à des gouvernements », John Doe affirme qu’il attendra « d’être sur son lit de mort pour [se] dévoiler ».
**Comment allez-vous ? Êtes-vous en sécurité ?**
Je suis en sécurité, pour autant que je sache. Nous vivons dans un monde dangereux, et cela me pèse parfois. Mais dans l’ensemble, je m’en sors plutôt bien et je me considère comme très chanceux.
**Vous êtes resté muet pendant six ans. N’avez-vous pas été tenté de révéler que c’est vous qui aviez rendu publiques les opérations offshore secrètes de chefs d’Etat et de gouvernement, de cartels de la drogue et de criminels ?**
Je suis souvent travaillé par l’idée d’être reconnu pour mes actions, comme beaucoup de gens. Mais la célébrité n’a jamais fait partie de l’équation. Au moment de l’affaire, ma seule préoccupation a été de rester en vie assez longtemps pour que quelqu’un puisse raconter l’histoire. Prendre la décision de compiler les données dont je disposais sur Mossack Fonseca [le cabinet d’avocats dont provient la fuite de données] pouvait sembler suicidaire, mais je me devais de le faire.
**Qu’aviez-vous en tête lorsque vous avez contacté la « Süddeutsche Zeitung » pour partager ces données ?**
Je n’avais absolument aucune idée de ce qui se passerait ou même si vous répondriez. J’avais contacté de nombreux journalistes qui n’étaient pas intéressés, notamment au New York Times et au Wall Street Journal. WikiLeaks, pour sa part, n’a même pas pris la peine de répondre lorsque je l’ai contacté.
**Les médias coordonnés par le consortium ICIJ ont commencé à publier les « Panama Papers » le 3 avril 2016. Vous souvenez-vous de ce jour-là ?**
Je me souviens d’un dimanche comme les autres. J’étais allé manger avec des amis. J’ai été stupéfait d’apprendre qu’Edward Snowden avait poussé le projet au premier plan, en en parlant sur Twitter.
**Le lanceur d’alerte de la NSA, qui vit en exil en Russie, avait eu vent des « Panama Papers » avant même leur publication et avait estimé sur Twitter qu’il s’agissait de la « plus grande fuite de l’histoire du journalisme de données »…**
Je me rappelle avoir vu les messages défiler par milliers sur les réseaux sociaux. Je n’avais jamais rien vu de tel. Une véritable bombe médiatique. Les amis avec qui j’étais n’ont pas tardé à en parler. J’ai pris sur moi pour faire comme si j’en entendais parler pour la première fois.
De nombreux experts comparent les « Panama Papers » au Watergate, dont la source la plus importante était Mark Felt, le directeur adjoint du FBI. Celui qui se faisait appeler « Gorge Profonde » a fini par révéler son identité, trente-trois ans après le scandale…J’ai souvent pensé à Mark Felt et aux types de risques auxquels il a été confronté. Mon profil est légèrement différent du sien. Il est probable que j’attende d’être sur mon lit de mort pour me dévoiler.
C’est un article très intéressant et important.
Merci pour le partage.