« Je n’ai jamais emprunté d’argent de ma vie mais je n’ai pas eu le choix » : après le choc du Covid-19, le naufrage de la classe moyenne indienne (Article en commentaires)

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  1. **Prêts sur gage, ventes de bijoux, cagnottes en ligne… Les Indiens tentent, par tous les moyens, de surmonter la crise économique qui a plongé 230 millions de personnes sous le seuil de pauvreté.**

    La file d’attente s’étend jusque sur le trottoir. Pourtant, les clients de Muthoot Finance, l’un des plus gros prêteurs sur gage en Inde, préféreraient rester discrets. Leur malaise est palpable, la tête basse et le regard fuyant. Ils sont commerçants, patrons d’une petite entreprise ou encore salariés. En dernier recours, ils sont venus déposer ici des bijoux en or pour emprunter un peu d’argent.

    Depuis le début de la pandémie de Covid-19, plus d’une trentaine de personnes franchit quotidiennement le seuil de cette minuscule agence, située à Lajpat Nagar, un quartier populaire du sud de New Delhi. C’est deux fois plus qu’auparavant. Mais personne ne souhaite s’épancher tant le choc du déclassement est violent pour ces Indiens qui vivaient jusque-là relativement bien. Il y a peu, Sangeeta Sareen était encore à la tête d’un centre d’accompagnement scolaire. Aujourd’hui, elle a dû laisser ses bijoux en garantie pour un peu d’argent liquide. Sous le coup de l’émotion, elle ne parviendra pas à finir son histoire.

    La porte de l’agence s’ouvre, un homme d’une cinquantaine d’années à la barbe poivre et sel en sort. *« Mes difficultés financières ont commencé avec le premier confinement, j’ai perdu énormément de clients »*, indique Kuppu Kumara Velu. Installateur télé à son compte, il vient tout juste de régler les intérêts mensuels de son emprunt de 600 euros, obtenu contre un bracelet en or.

    Ce père de famille a perdu plus de cinq cents clients au cours des dix-huit derniers mois. Les boîtiers télé de ses anciens abonnés du câble prennent désormais la poussière, entassés dans un couloir de son domicile, non loin de là. Son activité lui avait jusque-là toujours permis de subvenir aux besoins de son épouse et de leurs deux filles de 12 et 14 ans. Mais, en moins de deux ans, les rentrées d’argent de Kuppu Kumara Velu ont été divisées par trois, passant d’environ 800 euros à 230 euros par mois.

    Jamais la famille n’avait traversé une passe si difficile. *« Avant, je pouvais emmener mes filles faire les magasins et leur acheter de jolis vêtements neufs, regrette Manjula, l’épouse de Kuppu Kumara Velu. On mangeait souvent de la viande mais j’ai dû expliquer à mes enfants que nous n’avions plus d’argent et qu’il fallait désormais s’en passer. »* Les deux adolescentes ont également dû abandonner leur passion pour la pâtisserie, faute de pouvoir se procurer les ingrédients nécessaires.

    En dépit de leurs efforts, Kuppu Kumara Velu et son épouse n’ont eu d’autre choix que de s’endetter pour leur survie. Au total, ils ont déjà emprunté plus de 2 000 euros. Une somme qui leur a permis de maintenir l’entreprise à flot mais aussi de réaliser des achats de première nécessité. En plus de son bracelet en or, Kuppu Kumara Velu a également obtenu deux autres prêts contre un collier et une chaîne en or. Selon la banque centrale indienne, les organismes de crédit ont accordé plus de 64 milliards de dollars de prêts (56,6 milliards d’euros) contre des bijoux en or au cours des huit premiers mois de l’année, soit un bond de 74 % par rapport à l’année 2020 sur la même période.

    D’autres ménages vendent directement leurs bijoux. A quelques pas de Muthoot Finance, un bijoutier spécialisé dans le rachat d’or accueille chaque jour des Indiens obligés de se séparer de leurs possessions pour payer des frais d’inscriptions à l’université ou tout simplement le loyer. Harjeet Kaur, une femme d’une quarantaine d’années, dépose sur le comptoir une paire de boucles d’oreilles à l’effigie de la reine Victoria et une bague. *« Le style de ces bijoux est trop ancien »*, lance-t-elle avant d’admettre la vérité. *« En réalité, j’ai besoin d’argent pour payer le mariage de ma fille. » « L’or a toujours été une valeur refuge en Inde, cela nous permet de ne pas dépendre des autres en cas de coup dur »*, explique-t-elle.

    **Perspectives ébranlées**

    La crise économique induite par la pandémie a ébranlé les perspectives de la classe moyenne indienne. La croissance a plongé de 7,3 % en Inde au cours de l’année budgétaire s’étant achevée au 31 mars 2021. Et, si la croissance du premier trimestre 2021, qui s’étend d’avril à juin, enregistre une performance record à plus de 20 %, ce chiffre s’explique en partie par un effet statistique. L’année précédente, entre avril et juin, la croissance s’était effondrée de près de 24 %. Cette situation aurait conduit au déclassement de 32 millions de personnes appartenant à la classe moyenne, dont les revenus sont compris entre 10 dollars et 20 dollars par jour, selon une étude du Pew Research Center de Washington.

    *« La classe moyenne indienne est extrêmement diverse, davantage qu’en Occident. Elle comprend, en Inde, un petit groupe de salariés du monde de l’entreprise, qui a continué à gagner sa vie pendant la pandémie, mais aussi un grand nombre de travailleurs du secteur informel, des patrons de petites entreprises, des autoentrepreneurs, des agriculteurs, ou des petits commerçants dont l’activité a été massivement affectée par le Covid »*, détaille Maryam Aslany, chercheuse au Peace Research Institute d’Oslo et au Wolfson College de l’université d’Oxford.

    En Inde, la classe moyenne se révèle être une catégorie particulièrement mouvante. Les individus y entrent et en sortent constamment, notamment en raison de la précarité de l’emploi et du poids du secteur informel, qui compte 90 % des emplois dans le pays. *« Beaucoup se trouvent dans la tranche basse de la classe moyenne et sont dans une position très fragile. Une perte d’emploi ou une baisse de revenus peut immédiatement les exclure de cette catégorie »*, confirme Amit Basole, économiste rattaché à l’université Azim Premji de Bangalore.

    **« Nous ne sommes pas pauvres »**

    La pandémie a ainsi fait plonger 230 millions d’Indiens sous le seuil de pauvreté, établi à 375 roupies par jour (4,40 euros), selon une étude de l’université Azim Premji, publiée au mois de mai 2021. Un immense recul pour le pays. Quatre-vingt-dix pour cent des ménages interrogés pour cette étude ont ainsi réduit leur consommation de nourriture lors de la première vague et 20 % n’avaient toujours pas vu d’amélioration dans leur régime alimentaire six mois après. Le taux de chômage s’établit en octobre 2021 à 7,8 %, selon le Centre for Monitoring Indian Economy, un groupe de réflexion installé à Bombay.

    *« Nous ne sommes jamais allés à des distributions de nourriture. Ce ne serait pas correct de notre part car nous ne sommes pas pauvres »*, estime Kuppu Kumara Valu, sous le regard attentif de ses deux filles. A Bombay, le collectif Khaana Chahiye – littéralement « Voulez-vous à manger » –, créé en avril 2020, est passé de la distribution de repas chauds pour les sans-abri au début de la pandémie à la livraison de paniers de provisions à domicile.

    *« Petit à petit, la détresse s’est étendue à d’autres catégories de population, et des familles issues de la classe moyenne nous contactent aujourd’hui par notre numéro d’urgence WhatsApp. Jamais nous n’aurions pensé que cela puisse se produire »*, raconte Swaraj Shetty, cofondateur de Khaana Chahiye. Cette organisation a déjà distribué 50 000 paniers repas depuis le début de l’année à travers la capitale financière du pays.

    Après la seconde vague qui a dévasté le pays au printemps 2021, des milliers d’Indiens croulent aussi sous les factures médicales. La majorité de la population ne possède pas d’assurance-maladie et la Banque mondiale estime que les Indiens doivent payer par eux-mêmes 63 % des frais médicaux d’urgence. Rien qu’en 2011, 55 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté pour cette raison, selon une étude de la Public Health Foundation of India.

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