Que ce soit dans les hôpitaux ou en médecine de ville, les pays européens vivent les mêmes difficultés que la France. La population est vieillissante, elle va nécessiter des soins, mais il manque de plus en plus de personnel et de moyens.
Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen), Marina Rafenberg(Athènes, correspondance), Sandrine Morel(Madrid, correspondante), Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale), Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante), Thomas Wieder(Berlin, correspondant) et Delphine Roucaute
Publié aujourd’hui à 06h45, mis à jour à 16h30
Temps deLecture 8 min.
La pénurie de soignants est généralisée, étendue au monde entier. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’il manquera 15 millions de professionnels de la santé d’ici à 2030. Si les pays à revenu faible sont particulièrement touchés, tous les pays, quel que soit leur niveau de développement, sont confrontés à des difficultés en matière de formation, de recrutement et de répartition de leur main-d’œuvre.
La tendance est connue depuis plusieurs années et les causes sont bien identifiées : la population mondiale est vieillissante, ce qui va nécessiter de plus en plus de soins, tout comme l’augmentation des maladies chroniques, alors qu’en parallèle le personnel de santé ne se renouvelle pas assez à la suite de départs en retraite, et que les capacités de formation sont limitées.
Tout cela a, de plus, été renforcé et aggravé par la crise sanitaire liée au Covid-19. Une étude de l’OMS publiée en juillet montre qu’au début de l’épidémie, en Europe, les services hospitaliers, les soins dentaires et les services de santé mentale ont été les plus perturbés. Désormais, ce sont les soins primaires et les soins d’urgence qui paient les conséquences de la crise. Tous les pays d’Europe sont concernés par cette désorganisation des soins et la pénurie de soignants. Tour d’horizon des principaux enjeux de la région.
**En Allemagne, recours massif à la main-d’œuvre étrangère**
En Allemagne, le manque de personnels soignants n’est pas un problème nouveau, mais il s’est aggravé au cours des dernières années. Selon une récente étude réalisée par le Centre de compétences pour travailleurs qualifiés pour le ministère de l’économie allemand, plus de 35 000 postes étaient inoccupés dans l’ensemble du secteur fin 2021, soit une augmentation d’environ 40 % en l’espace d’une décennie.
« La situation des personnels dans nos hôpitaux, nos maisons de retraite et nos centres de soins se détériore à vue d’œil. Si rien n’est fait, le système risque de s’effondrer », a alerté le président de la Chambre fédérale des médecins, Klaus Reinhardt, lors du dernier congrès annuel de la profession, en novembre 2021.
Face à cette pénurie, le recours à la main-d’œuvre étrangère est massif. Outre-Rhin, un médecin en exercice sur cinq est né à l’étranger. Les Syriens forment le groupe le plus important avec 5 000 médecins. Dans les maisons de retraite, plus du tiers des aides-soignants et des infirmiers vient de l’étranger, principalement des pays d’Europe de l’Est et du Sud, mais aussi du Vietnam et des Philippines.
Si plusieurs enquêtes réalisées à l’échelle locale ou régionale tendent à indiquer que le nombre de soignants a retrouvé son niveau d’avant la pandémie – voire aurait légèrement augmenté –, les prochaines années s’annoncent difficiles, le vieillissement de la population allemande nécessitant des besoins toujours croissants. Une étude publiée fin juin par le cabinet de conseil PwC estime qu’il pourrait y avoir 1,8 million de postes vacants dans l’ensemble du secteur en 2035, soit 35 %, contre environ 7 % aujourd’hui.
**Au Royaume-Uni, le NHS au bord de la crise**
L’hôpital public britannique est en crise. Le fameux National Health Service (NHS), acquis fondamental de l’après-guerre au Royaume-Uni, proposant un accès aux soins presque totalement gratuit, était déjà dans une situation difficile avant le Brexit et la pandémie, la conséquence de dix années de sous-investissement. Il comptait sur une forte proportion de citoyens étrangers pour pallier à son manque chronique de personnels – 14,6 % des équipes étaient non britanniques début 2021, dont 5,4 % venaient d’Europe.
Désormais, il craque de toutes parts. Une partie des personnels européens sont rentrés sur le continent, les listes d’attente pour les soins sont énormes : plus de 6,5 millions de Britanniques patientent pendant des semaines ou des mois pour un rendez-vous avec un spécialiste et de plus en plus d’entre eux sont obligés de se faire soigner dans le secteur privé, non remboursé, notamment en cas de diagnostic de cancer. En avril 2022, seuls 65,2 % des patients ayant consulté un spécialiste pour un soupçon de cancer avaient entamé un traitement dans les deux mois suivant ce rendez-vous, selon la British Medical Association, principal syndicat de médecins du pays.
Manque de lits dans les services d’urgence en aval, manque de médecins de ville en amont : tous les niveaux sont concernés. Les médecins étaient encore 29 364 en septembre 2015, moins de 28 000 au printemps 2022 pour une population de 65 millions d’habitants. Avant d’être poussé au départ, le 7 juillet, le premier ministre, Boris Johnson, avait promis le recrutement de 6 000 nouveaux médecins généralistes d’ici à 2024 et la construction ou la rénovation de 40 hôpitaux dans tout le pays.
Mais cette dernière promesse « avance à un rythme glacial », confiait, en juillet, au Guardian Saffron Cordery, directrice exécutive intérimaire de NHS Providers. Il y a des « interrogations autour du niveau des financements disponibles » pour ce programme, surtout depuis que le gouvernement Johnson, désormais intérimaire, n’est plus censé que gérer les affaires courantes.
**L’ambition d’une réforme des généralistes en Belgique**
Le manque de généralistes est l’un des principaux problèmes du système de santé belge et le ministre fédéral de la santé, Frank Vandenbroucke, un socialiste flamand, ambitionne de réformer en profondeur ce secteur. En Wallonie, une municipalité sur deux est jugée en pénurie et 40 en pénurie grave (moins de cinq médecins pour 10 000 habitants).
Le ministre entend toucher à un tabou en réformant le principe du financement à l’acte et en prenant en compte les autres rôles des médecins de première ligne, dans le domaine de la prévention notamment. Pour assurer la présence de généralistes sur tout le territoire, il veut créer des cabinets publics où des médecins pourraient s’installer. Il suggère aussi un allègement drastique des tâches administratives et une délégation des tâches incombant aux généralistes au profit d’autres acteurs (pharmaciens, infirmiers, employés administratifs, etc.). Autre idée encore : assurer la gratuité des soins pour les moins de 25 ans, à condition qu’ils ouvrent un dossier chez un médecin, ce qui les fidéliserait chez un seul praticien.
La carence d’infirmières et d’infirmiers est l’un des autres grands problèmes dans le royaume et il a été aggravé par la crise liée au Covid-19. Vingt mille postes sont aujourd’hui à pourvoir. Fatigués ou attirés par de meilleurs salaires (au Luxembourg voisin, notamment), les personnels ont délaissé la profession, obligeant parfois les hôpitaux à recourir à des filières douteuses, qui les contraignent, dans certains cas, à payer 10 000 euros par soignant recruté. La situation est inquiétante, selon les syndicats, qui affirment que le manque d’infirmières a entraîné de nombreux décès. « Il faut venir avec des preuves », riposte le ministre de la santé, sceptique.
**Grèves en Espagne pour protester contre le manque de ressources**
Plus de 700 000 Espagnols sont en attente d’une opération chirurgicale, selon le rapport trimestriel publié, début mai, par le ministère de la santé. Pour ces patients, le temps moyen d’attente est de 123 jours, avec de grandes disparités selon les régions autonomes, allant jusqu’à 183 jours en Aragon ou 156 en Catalogne, où 30 % des patients attendent, en moyenne, plus de six mois leur intervention.
Quant à la médecine de ville, elle ne se porte guère mieux : il n’est pas rare d’attendre entre quinze jours et trois semaines un rendez-vous chez le médecin à Madrid, ce qui pousse de nombreux malades à se rendre aux urgences, saturant un peu plus un système à bout.
Canicule, reprise de l’épidémie de Covid-19 et fermetures de lits habituelles en été se sont ajoutées pour provoquer de nouvelles saturations des urgences hospitalières dans plusieurs hôpitaux madrilènes, dénoncées ces derniers jours par les professionnels. La crise du système de santé espagnol est si criante que l’on ne compte plus les manifestations, lettres ouvertes et rassemblements des blouses blanches. Le 18 juin, plus de 8 000 infirmiers ont manifesté à l’appel de tous les syndicats de la profession pour dénoncer un « manque de ressources inacceptable » et une « charge de travail insoutenable ». A Madrid, les médecins généralistes de la capitale ont fait grève, le 25 juin, après l’annonce de la suppression d’une vingtaine de centres médicaux destinés aux urgences.
« Ce dont on manque, c’est de médecins disposés à travailler dans les conditions terribles qu’on leur offre, avec parfois plus de 50 patients par jour », corrige Angela Hernandez, porte-parole du principal syndicat médical de Madrid, Amyts, qui reconnaît que c’est le serpent qui se mord la queue : pour recruter, il faut améliorer les conditions travail. Or, pour cela, il faut recruter.
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Que ce soit dans les hôpitaux ou en médecine de ville, les pays européens vivent les mêmes difficultés que la France. La population est vieillissante, elle va nécessiter des soins, mais il manque de plus en plus de personnel et de moyens.
Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen), Marina Rafenberg(Athènes, correspondance), Sandrine Morel(Madrid, correspondante), Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale), Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante), Thomas Wieder(Berlin, correspondant) et Delphine Roucaute
Publié aujourd’hui à 06h45, mis à jour à 16h30
Temps deLecture 8 min.
La pénurie de soignants est généralisée, étendue au monde entier. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’il manquera 15 millions de professionnels de la santé d’ici à 2030. Si les pays à revenu faible sont particulièrement touchés, tous les pays, quel que soit leur niveau de développement, sont confrontés à des difficultés en matière de formation, de recrutement et de répartition de leur main-d’œuvre.
La tendance est connue depuis plusieurs années et les causes sont bien identifiées : la population mondiale est vieillissante, ce qui va nécessiter de plus en plus de soins, tout comme l’augmentation des maladies chroniques, alors qu’en parallèle le personnel de santé ne se renouvelle pas assez à la suite de départs en retraite, et que les capacités de formation sont limitées.
Tout cela a, de plus, été renforcé et aggravé par la crise sanitaire liée au Covid-19. Une étude de l’OMS publiée en juillet montre qu’au début de l’épidémie, en Europe, les services hospitaliers, les soins dentaires et les services de santé mentale ont été les plus perturbés. Désormais, ce sont les soins primaires et les soins d’urgence qui paient les conséquences de la crise. Tous les pays d’Europe sont concernés par cette désorganisation des soins et la pénurie de soignants. Tour d’horizon des principaux enjeux de la région.
**En Allemagne, recours massif à la main-d’œuvre étrangère**
En Allemagne, le manque de personnels soignants n’est pas un problème nouveau, mais il s’est aggravé au cours des dernières années. Selon une récente étude réalisée par le Centre de compétences pour travailleurs qualifiés pour le ministère de l’économie allemand, plus de 35 000 postes étaient inoccupés dans l’ensemble du secteur fin 2021, soit une augmentation d’environ 40 % en l’espace d’une décennie.
« La situation des personnels dans nos hôpitaux, nos maisons de retraite et nos centres de soins se détériore à vue d’œil. Si rien n’est fait, le système risque de s’effondrer », a alerté le président de la Chambre fédérale des médecins, Klaus Reinhardt, lors du dernier congrès annuel de la profession, en novembre 2021.
Face à cette pénurie, le recours à la main-d’œuvre étrangère est massif. Outre-Rhin, un médecin en exercice sur cinq est né à l’étranger. Les Syriens forment le groupe le plus important avec 5 000 médecins. Dans les maisons de retraite, plus du tiers des aides-soignants et des infirmiers vient de l’étranger, principalement des pays d’Europe de l’Est et du Sud, mais aussi du Vietnam et des Philippines.
Si plusieurs enquêtes réalisées à l’échelle locale ou régionale tendent à indiquer que le nombre de soignants a retrouvé son niveau d’avant la pandémie – voire aurait légèrement augmenté –, les prochaines années s’annoncent difficiles, le vieillissement de la population allemande nécessitant des besoins toujours croissants. Une étude publiée fin juin par le cabinet de conseil PwC estime qu’il pourrait y avoir 1,8 million de postes vacants dans l’ensemble du secteur en 2035, soit 35 %, contre environ 7 % aujourd’hui.
**Au Royaume-Uni, le NHS au bord de la crise**
L’hôpital public britannique est en crise. Le fameux National Health Service (NHS), acquis fondamental de l’après-guerre au Royaume-Uni, proposant un accès aux soins presque totalement gratuit, était déjà dans une situation difficile avant le Brexit et la pandémie, la conséquence de dix années de sous-investissement. Il comptait sur une forte proportion de citoyens étrangers pour pallier à son manque chronique de personnels – 14,6 % des équipes étaient non britanniques début 2021, dont 5,4 % venaient d’Europe.
Désormais, il craque de toutes parts. Une partie des personnels européens sont rentrés sur le continent, les listes d’attente pour les soins sont énormes : plus de 6,5 millions de Britanniques patientent pendant des semaines ou des mois pour un rendez-vous avec un spécialiste et de plus en plus d’entre eux sont obligés de se faire soigner dans le secteur privé, non remboursé, notamment en cas de diagnostic de cancer. En avril 2022, seuls 65,2 % des patients ayant consulté un spécialiste pour un soupçon de cancer avaient entamé un traitement dans les deux mois suivant ce rendez-vous, selon la British Medical Association, principal syndicat de médecins du pays.
Manque de lits dans les services d’urgence en aval, manque de médecins de ville en amont : tous les niveaux sont concernés. Les médecins étaient encore 29 364 en septembre 2015, moins de 28 000 au printemps 2022 pour une population de 65 millions d’habitants. Avant d’être poussé au départ, le 7 juillet, le premier ministre, Boris Johnson, avait promis le recrutement de 6 000 nouveaux médecins généralistes d’ici à 2024 et la construction ou la rénovation de 40 hôpitaux dans tout le pays.
Mais cette dernière promesse « avance à un rythme glacial », confiait, en juillet, au Guardian Saffron Cordery, directrice exécutive intérimaire de NHS Providers. Il y a des « interrogations autour du niveau des financements disponibles » pour ce programme, surtout depuis que le gouvernement Johnson, désormais intérimaire, n’est plus censé que gérer les affaires courantes.
**L’ambition d’une réforme des généralistes en Belgique**
Le manque de généralistes est l’un des principaux problèmes du système de santé belge et le ministre fédéral de la santé, Frank Vandenbroucke, un socialiste flamand, ambitionne de réformer en profondeur ce secteur. En Wallonie, une municipalité sur deux est jugée en pénurie et 40 en pénurie grave (moins de cinq médecins pour 10 000 habitants).
Le ministre entend toucher à un tabou en réformant le principe du financement à l’acte et en prenant en compte les autres rôles des médecins de première ligne, dans le domaine de la prévention notamment. Pour assurer la présence de généralistes sur tout le territoire, il veut créer des cabinets publics où des médecins pourraient s’installer. Il suggère aussi un allègement drastique des tâches administratives et une délégation des tâches incombant aux généralistes au profit d’autres acteurs (pharmaciens, infirmiers, employés administratifs, etc.). Autre idée encore : assurer la gratuité des soins pour les moins de 25 ans, à condition qu’ils ouvrent un dossier chez un médecin, ce qui les fidéliserait chez un seul praticien.
La carence d’infirmières et d’infirmiers est l’un des autres grands problèmes dans le royaume et il a été aggravé par la crise liée au Covid-19. Vingt mille postes sont aujourd’hui à pourvoir. Fatigués ou attirés par de meilleurs salaires (au Luxembourg voisin, notamment), les personnels ont délaissé la profession, obligeant parfois les hôpitaux à recourir à des filières douteuses, qui les contraignent, dans certains cas, à payer 10 000 euros par soignant recruté. La situation est inquiétante, selon les syndicats, qui affirment que le manque d’infirmières a entraîné de nombreux décès. « Il faut venir avec des preuves », riposte le ministre de la santé, sceptique.
**Grèves en Espagne pour protester contre le manque de ressources**
Plus de 700 000 Espagnols sont en attente d’une opération chirurgicale, selon le rapport trimestriel publié, début mai, par le ministère de la santé. Pour ces patients, le temps moyen d’attente est de 123 jours, avec de grandes disparités selon les régions autonomes, allant jusqu’à 183 jours en Aragon ou 156 en Catalogne, où 30 % des patients attendent, en moyenne, plus de six mois leur intervention.
Quant à la médecine de ville, elle ne se porte guère mieux : il n’est pas rare d’attendre entre quinze jours et trois semaines un rendez-vous chez le médecin à Madrid, ce qui pousse de nombreux malades à se rendre aux urgences, saturant un peu plus un système à bout.
Canicule, reprise de l’épidémie de Covid-19 et fermetures de lits habituelles en été se sont ajoutées pour provoquer de nouvelles saturations des urgences hospitalières dans plusieurs hôpitaux madrilènes, dénoncées ces derniers jours par les professionnels. La crise du système de santé espagnol est si criante que l’on ne compte plus les manifestations, lettres ouvertes et rassemblements des blouses blanches. Le 18 juin, plus de 8 000 infirmiers ont manifesté à l’appel de tous les syndicats de la profession pour dénoncer un « manque de ressources inacceptable » et une « charge de travail insoutenable ». A Madrid, les médecins généralistes de la capitale ont fait grève, le 25 juin, après l’annonce de la suppression d’une vingtaine de centres médicaux destinés aux urgences.
« Ce dont on manque, c’est de médecins disposés à travailler dans les conditions terribles qu’on leur offre, avec parfois plus de 50 patients par jour », corrige Angela Hernandez, porte-parole du principal syndicat médical de Madrid, Amyts, qui reconnaît que c’est le serpent qui se mord la queue : pour recruter, il faut améliorer les conditions travail. Or, pour cela, il faut recruter.
Merci ça fait du bien de dézoomer un peu.