
Beaucoup d’articles sont passés dans la presse il y a quelques semaines ([Le monde](https://www.lemonde.fr/campus/article/2022/06/25/a-polytechnique-et-a-sciences-po-vent-de-contestation-lors-des-remises-de-diplomes-face-a-l-urgence-climatique-et-sociale_6132043_4401467.html), [Ouest-France](https://www.ouest-france.fr/environnement/rechauffement-climatique/la-technique-ne-nous-sauvera-pas-diplomes-de-polytechnique-ils-alertent-sur-le-climat-e6aaaf6c-f3ca-11ec-977d-9e5658125e7d), [Usine Nouvelle](https://www.usinenouvelle.com/article/a-polytechnique-des-diplomes-s-insurgent-contre-le-technosolutionnisme-climatique.N2021082), [BFMTV](https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/les-etudiants-bousculent-les-grandes-ecoles-sur-les-questions-climatiques_AN-202207030154.html) et j’en passe) sur les “appels à déserter” qui ont notamment lieu lors des remises de diplômes dans les écoles d’ingés. Ca a suscité pas mal de réactions et j’aimerai revenir sur quelques unes. Les questions soulevées sont assez profondes et ça m’intéresserai d’avoir d’autres éléments, d’autant que ça pourrait nourrir mes plans de carrières.
*”Un ingénieur c’est fait pour trouver des solutions techniques au problème, donc vous n’avez rien à dire, et mettez vous au boulot”*. C’est en substance ce que dit cette tribune dans [Le Figaro](https://www.lefigaro.fr/vox/societe/ingenieurs-mes-camarades-la-france-attend-vos-solutions-pas-vos-etats-d-ame-20220627). Le problème, selon moi, c’est que ça suppose que la technique peut résoudre tous nos soucis. Or, ça reste à démontrer. Ca fait 200 ans qu’on est sur une courbe du progrès pharamineuse, et on a jamais autant pollué qu’aujourd’hui. Si on considère que la technologie c’est ce qui nous permet d’avoir plus, en faisant moins, ça veut dire qu’au fond c’est juste un moyen d’extraire plus d’énergie et de ressources de notre environnement. Les exemples les plus marquants du progrès ? La machine à vapeur, le moteur à explosion, l’agriculture intensive etc.. Pour reprendre un exemple d’Aurélien Barreau, déforester l’Amazonie avec un bulldozer qui fonctionne au diesel, ou un bulldozer qui fonctionne à l’énergie solaire, ça revient à peu près au même. La société “impose” une croissance de la population de 25% en 30 ans (10 milliards en 2050), une croissance du PIB par habitant de minimum 1% par an, soit 34% en 30 ans, et puis va s’en remettre à la technique pour compenser ces 68% d’augmentation de production par de l’efficacité énergétique et des éoliennes. C’est un peu de foutage de gueule de la part de ces boomers qui 1. contribuent à la création d’un problème, 2. n’ont pas envie de faire grand chose pour le résoudre parce-que oui de toutes façons ils seront déjà morts et 3. en font porter la responsabilité sur les jeunes étudiants qui veulent pas les aider à polluer plus (quels connards ces jeunes).
*”Il vaut mieux aller changer les choses de l’intérieur”*. Ca c’est probablement le truc qui m’énerve le plus, je me demande sur quelle planète ceux qui disent ça vivent. Si demain, Total m’embauche, je n’ai aucun pouvoir, je suis juste un ingénieur de 24 ans. L’idée de “changer les choses de l’intérieur” est un mythe. Qui a changé quoi que ce soit avant d’avoir 50 ans et d’accéder au board ? Si les actionnaires et l’équipe dirigeante a décidé de ne pas investir dans la R&D du renouvelable, c’est pas un X, ENS ou Mines qui va le convaincre du contraire à la machine à café. Aucun ingénieur ne refuserait de changer les choses de l’intérieur, sauf qu’il faut être honnête : une fois embauché, on a pas plus de pouvoir qu’un autre. 95% de la masse salariale chez Total travaille pour extraire et vendre du pétrole, et les 5% restant sur les éoliennes et 2/3 panneaux solaires, le jour où ça sera l’inverse, on pourra discuter. Le seul pouvoir qu’on a, c’est notre rareté. Et ce pouvoir il disparait le jour où on signe notre contrat de travail. La seule manière de l’utiliser, c’est de faire un doigt aux entreprises qui prennent pas nos revendications en compte.
*”Ce ne sont pas les employés qui décident, mais les consommateurs (ou les politiques, au choix)”*. C’est vrai mais c’est que 25% du problème. Les entreprises polluent parce que :
\- les clients achètent
\- les employés travaillent
\- les banques prêtent
\- la législation l’autorise
Si j’enlève un de ces 4 trucs, l’entreprise arrête de polluer. Le consommateur a le droit de faire pression, mais les employés (ou les pas-encore-employés pour être exact) aussi, tout comme les épargnants et les citoyens qui votent pour leurs représentations politiques.
Mon dernier point, c’est que les ingénieurs n’ont pas seulement le droit de refuser de rejoindre les modes de productions pollueurs, elles en ont le devoir. Si un X, qui pourra toujours gagner minimum 50k par an dans n’importe quelle boite, ne fait pas le choix de faire pression sur les entreprises pollueuses, qui le fera ? les smicards ? les mères de familles qui galèrent ? Pour moi, bosser dans une entreprise pollueuse et se faire plaisir avec du bio local et limiter sa consommation de viande à côté pour avoir bonne conscience, c’est de l’hypocrisie. Y’a 10 000x plus de consommateurs que d’élites dans en France, en refusant de faire pression en tant “qu’élite”, on perd 99.999% de notre impact potentiel.
2 comments
J’ai beaucoup aimé te lire. Gg gros cerveau, je t’encourage à continuer de faire ce que je ne peux pas faire en pressurisant total par ton refus de leur offre d’emploi
Bien sur quand tu es en poste, tu peux éviter les connards de premières genre l’armement et le pétrole, et essayer de rentrer sur des projets “utiles” genre *transmutation de déchets nucléaires* ou *vaccin contre le cancer.*
Sauf que à un moment il faut manger, et que si tu as le choix entre une SSII qui va te placer chez Total et le chômage, bah tu va plutôt prendre la première option,bien sur il y a des enfants de bourgeois qui peuvent se reconvertir cinéaste ou fermier bio plutôt que de créer une startup bullshit avec l’argent de leur famille. Mais la majorité des gens même ingénieurs ont besoin de travailler pour vivre.
L’autre problème, c’est que individuellement tu peux pas faire grand chose. Comme tu le dis très bien, entre le scientisme délirant de certains (*des scientifiques vont trouver la solution, ceux qui disent que ça viole les lois de la thermodynamique sont des défaitiste, si on peut ignorer la loi en matière fiscale on peut bien l’ignorer en matière physique non ? )* et notre addiction à la croissance (Soyons honnête, la décroissance, ça fait pas rêver mais par rapport à une recession subie qui va nous mener à la guerre c’est pas si mal)