Petits canaux contre « idéologie du tuyau », une guerre de l’irrigation

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  1. **Petits canaux contre « idéologie du tuyau », une guerre de l’irrigation**

    **Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de rationalisation de la ressource des services de l’État.**

    **Vallée de l’Altier (Tarn, Lozère et Ardèche), Perreux et Rive-de-Gier (Loire).**– Ce matin de la fin du mois de juin, pour arroser ses trois hectares de prairie, Laurent Veyrunes n’a pas eu de pompe à mettre en route. Depuis son enfance, cet éleveur perché dans la vallée de l’Altier, en Lozère, utilise le béal, un petit canal qui détourne une partie de l’eau de la rivière voisine. Ici, pas de vannes ni de robinets, mais une « martelière » pour ouvrir ou fermer le béal. Une simple lauze, une pierre plate, suffit ensuite à faire sortir l’eau pour submerger ses terres.

    Cette année, le printemps a été très sec. Sans le béal, l’éleveur n’aurait pas pu abreuver ni nourrir sa trentaine de vaches laitières et ses douze génisses. « Je n’aurais pas eu de foin pour mes bêtes. Les volumes d’eau que nous prélevons sont faibles, mais pour nous c’est vital », estime-t-il.

    Laurent Veyrunes partage le canal avec trois autres éleveurs. Lui peut l’utiliser du samedi matin au mardi midi. Puis le « tour d’eau » passe à ses voisins. Une gestion collective quasi inchangée depuis le XIXe siècle – « c’étaient déjà les quatre mêmes familles », raconte l’éleveur – aujourd’hui en péril.

    Très ancrés dans les zones montagneuses du sud de la France, les béals sont souvent mal vus par les services de l’État. « Ça fait vingt ans qu’on se bat pour garder le canal. La DDT [Direction départementale des territoires – ndlr] voulait nous mettre des tuyaux partout. Soi-disant parce que ça assécherait la rivière, rumine Laurent Veyrunes. À les entendre, on aurait juste le droit de regarder passer l’eau, sans l’utiliser ! »

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    Jérôme Besset cherche les restes du canal à proximité des sources du Gier. © Photo Mathieu Périsse pour Mediapart

    Aux yeux de l’administration, les « canaux de dérivation gravitaires » sont souvent vus comme une aberration dans un contexte de sécheresses plus fréquentes. Ils détournent l’eau en amont de la rivière, contribuent à diminuer les débits, font obstacle aux poissons… Pire, souvent fabriqués en pierre et en terre, ils ne sont pas complètement étanches.

    Une partie de l’eau est ainsi perdue avant même d’arriver à destination. Alors que près de la moitié des bassins versants de surface du quart sud-est de la France sont en déficit, selon les données de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, la tentation est grande de voir dans les béals des sources d’économies rapides.

    « C’est un usage, certes traditionnel, mais aussi gaspilleur. L’ancienneté n’est pas un gage de vertu environnementale », souligne Laurent Roy, directeur de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, qui gère une bonne partie du quart sud-est de la France. « Ces canaux prélèvent beaucoup plus que nécessaire. À choisir, je préfère que l’eau reste dans la rivière. Il faut optimiser, ce qui ne veut pas dire supprimer. »

    Depuis une dizaine d’années, les services de l’État cherchent à quantifier les volumes prélevés par les béals. Avant d’imposer parfois des travaux importants pour étanchéifier les réseaux, moderniser les prises d’eau au niveau de la rivière, voire fermer complètement certains canaux.

    « Pour l’instant, on nous laisse tranquilles », assure Nicolas Savajols, conseiller spécialisé sur le sujet de l’eau à la chambre d’agriculture de Lozère. Mais la menace de restrictions plane sur la région.

    Une étude lancée en 2020 dans le bassin versant de l’Ardèche, dans laquelle se jette l’Altier, tend pourtant à montrer que la grande majorité de l’eau prélevée par les béals est restituée « au milieu », c’est-à-dire à la rivière. « L’État associe les canaux à des pertes, mais en réalité l’eau s’infiltre tout le long des béals et dans les champs, en créant au passage des petites zones humides, avant de repartir dans le cours d’eau en aval », explique le salarié de la chambre d’agriculture.

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