> **Un an après la chute de Kaboul, des auxiliaires afghans de l’armée française toujours oubliés par Paris**
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> Parmi plus d’un millier de personnels civils recrutés localement entre 2001 et 2012 par la France en Afghanistan, seulement quelques centaines ont pu être rapatriés. Les autres attendent, dans la peur d’être tués, des nouvelles des autorités françaises.
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> par Léa Masseguin
> publié le 12 août 2022 à 20h19
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> Parmi plus d’un millier de personnels civils recrutés localement entre 2001 et 2012 par la France en Afghanistan, seulement quelques centaines ont pu être rapatriés. Les autres attendent, dans la peur d’être tués, des nouvelles des autorités françaises.
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> Ils s’appellent Safiullah, Ibrahim, Fatima ou Sher Ahmad. Ces Afghanes et Afghans sont d’anciens traducteurs, chauffeurs ou coiffeurs employés par l’armée française pendant sa présence en Afghanistan, mais les bons et loyaux services rendus à la France entre 2001 et 2012 n’ont pas suffi [à leur assurer une évacuation vers Paris](https://www.liberation.fr/international/moyen-orient/evacuation-dafghanistan-linterminable-attente-des-anciens-auxiliaires-de-larmee-francaise-20210817_LE4SS4UTYZFZREU2GLPNTMWCPI/) . Depuis que les talibans ont repris le contrôle du pays, il y a un an, ils vivent dans la peur d’être tués. Considérés comme des traîtres pour avoir collaboré avec une armée étrangère, [ils font partie des cibles privilégiées](https://www.liberation.fr/international/menaces-par-les-talibans-les-interpretes-afghans-plongent-dans-lincertitude-20210715_JGF2A6GP5BA4HDFGXU3D2SH3RI/) . Et attendent, en vain, des réponses des autorités françaises.
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> «Mes demandes de rapatriement sont toutes restées lettres mortes. On me répond que mes documents ne sont pas complets, mais j’en avais moi-même brûlé une partie lorsque les talibans ont pris le contrôle du pays. On m’avait dit que j’étais en danger», explique Safiullah dans des messages WhatsApp depuis Kaboul. En 2012, cet Afghan a travaillé huit mois comme conducteur de camion-citerne sur la base française de Tagab, dans la province de Kapisa, au nord-est de la capitale. C’est dans cette zone dangereuse, reprise par les talibans en juillet 2021, que la majorité des 90 soldats français tués au combat ont péri.
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> **«Vous êtes sur la liste»**
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> Le dernier courriel envoyé à Safiullah par son avocate date d’août 2021, quelques jours après la chute de Kaboul. [Un gigantesque pont aérien est alors mis en place](https://www.liberation.fr/international/asie-pacifique/afghanistan-la-france-a-mis-fin-a-son-operation-devacuations-20210828_JIGQSDPUE5CMJOMG4VKUTVWX4A/) par la France et d’autres pays dans l’urgence afin d’exfiltrer leurs ressortissants et les Afghans menacés. «Vous êtes sur la liste. N’envoyez pas de mails ni de messages. Attendez seulement les instructions», indiquait-il. Mais les instructions ne sont jamais arrivées. «Depuis, beaucoup d’anciens auxiliaires afghans de l’armée française, comme moi, ont été laissés-pour-compte. On a vraiment besoin d’aide.» En juin 2021, Abdul Basir, un ex-cuisinier de 34 ans qui travaillait dans la base de Warehouse, avait été retrouvé tué par balle, le visage tuméfié par les coups. La demande de visa de ce père de cinq enfants avait été rejetée à plusieurs reprises par l’ambassade de France à Kaboul.
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> Impossible de connaître avec certitude le nombre d’anciens auxiliaires de l’armée française toujours bloqués en Afghanistan. Paris estime que plus d’un millier de personnels civils recrutés localement (Pcrl) travaillaient à l’époque à ses côtés. Quelque 270 personnes ont été rapatriées avec leur famille entre le retrait militaire français du pays, en 2012, et la fin de l’opération d’évacuation d’urgence, le 27 août. «Il est très difficile de mesurer l’ampleur du phénomène. Certains ont par exemple pu être rapatriés sans nous en avertir», observe Magali Guadalupe Miranda, coordinatrice du collectif d’avocats qui défend les Pcrl. Les dernières données de cette avocate au barreau des Hauts-de-Seine indiquent qu’environ 200 familles sont toujours dans l’attente d’une évacuation vers la France. «Avant de pouvoir embarquer, les anciens auxiliaires doivent fournir l’ensemble de leurs documents au ministère des Affaires étrangères. A notre connaissance, on leur donne ensuite un rendez-vous dans un hôtel de la capitale pour leur remettre leur visa et leur carte d’embarquement.», poursuit-elle.
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> Contacté par Libération, le ministère français des Armées confirme que les autorités «font tout pour que les ex-Pcrl puissent être rapatriés en France» par l’intermédiaire des représentations diplomatiques en Iran et au Pakistan. Quelque 115 anciens auxiliaires de l’armée française et leur famille, soit 390 personnes, ont ainsi été relocalisés en France depuis septembre.
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> **«On espère qu’il est encore en vie»**
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> D’autres, comme Kassim, se sont volatilisés. «Cela fait quatre mois que ses proches n’ont plus aucune nouvelle. Il est terrorisé, il vit caché. On espère qu’il est encore en vie», souffle au téléphone Nicolas Delhopital, directeur de l’association Famille France-Humanité. L’homme se dit «atterré» par la lenteur du processus de rapatriement, en particulier pour Muslim, 39 ans, et Shamsulhuda, 52 ans, médaillés par l’armée française en 2007 et actuellement en Iran. Le dernier e-mail envoyé le 21 juillet par l’association à l’ambassade de France en Iran – certificats de l’obtention des médailles de la défense nationale à l’appui -, que Libération a pu consulter, n’a toujours pas reçu de réponse.
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> Deux autres Pcrl suivis par l’organisme ont eu plus de chance et viennent de regagner la France. Le coût des billets d’avion, très élevé, a été à leur charge. «Il vaut mieux faire des demandes de visa depuis l’Iran ou le Pakistan. D’autant que la répression talibane s’est accentuée ces derniers mois. Les contrôles sont devenus plus fréquents afin d’identifier les opposants et les anciens travailleurs pour des armées étrangères», poursuit Nicolas Delhopital. «Tout prend beaucoup de temps. Une partie de mes clients n’ont plus de nouvelles des autorités françaises depuis longtemps», confirme l’avocat Antoine Ory, qui estime qu’une quinzaine de familles qu’il suivait ont pu être rapatriées «au compte-gouttes» depuis un an. «Il y a une grande part de hasard dans la décision d’évacuer, ou non, certaines personnes, qui ont pourtant les mêmes droits.»
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> Le collectif d’avocats pointe un autre problème?: l’absence de passeport pour certains membres de la famille des anciens auxiliaires . «Même si la France acceptait notre demande de dispense de ce document, la législation des pays d’où les Afghans veulent partir leur interdirait de quitter le territoire, indique Magali Guadalupe Miranda. Mais on n’aurait jamais eu ces difficultés si la France les avait évacués à temps.»
« On ne doit rien aux Afghans qui ont travaillé pour nous. C’est eux qui nous doivent. Il y a 90 morts français. Les afghans qui ont travaillés pour la France ne sont pas les harkis, ils ne se sont pas battus pour nous »
Evidemment.
Toute politique impérialiste a ses supplétifs, mais puisque ce ne sont justement que des supplétifs ils ne peuvent que mal finir dès lors qu’un pouvoir indépendant (y compris un pouvoir indépendant arriéré et obscurantiste) émerge, parce que le propre d’une puissance impérialiste est qu’elle n’a rien à foutre des gens qui subissent son action.
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> **Un an après la chute de Kaboul, des auxiliaires afghans de l’armée française toujours oubliés par Paris**
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> Parmi plus d’un millier de personnels civils recrutés localement entre 2001 et 2012 par la France en Afghanistan, seulement quelques centaines ont pu être rapatriés. Les autres attendent, dans la peur d’être tués, des nouvelles des autorités françaises.
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> par Léa Masseguin
> publié le 12 août 2022 à 20h19
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> Parmi plus d’un millier de personnels civils recrutés localement entre 2001 et 2012 par la France en Afghanistan, seulement quelques centaines ont pu être rapatriés. Les autres attendent, dans la peur d’être tués, des nouvelles des autorités françaises.
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> Ils s’appellent Safiullah, Ibrahim, Fatima ou Sher Ahmad. Ces Afghanes et Afghans sont d’anciens traducteurs, chauffeurs ou coiffeurs employés par l’armée française pendant sa présence en Afghanistan, mais les bons et loyaux services rendus à la France entre 2001 et 2012 n’ont pas suffi [à leur assurer une évacuation vers Paris](https://www.liberation.fr/international/moyen-orient/evacuation-dafghanistan-linterminable-attente-des-anciens-auxiliaires-de-larmee-francaise-20210817_LE4SS4UTYZFZREU2GLPNTMWCPI/) . Depuis que les talibans ont repris le contrôle du pays, il y a un an, ils vivent dans la peur d’être tués. Considérés comme des traîtres pour avoir collaboré avec une armée étrangère, [ils font partie des cibles privilégiées](https://www.liberation.fr/international/menaces-par-les-talibans-les-interpretes-afghans-plongent-dans-lincertitude-20210715_JGF2A6GP5BA4HDFGXU3D2SH3RI/) . Et attendent, en vain, des réponses des autorités françaises.
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> «Mes demandes de rapatriement sont toutes restées lettres mortes. On me répond que mes documents ne sont pas complets, mais j’en avais moi-même brûlé une partie lorsque les talibans ont pris le contrôle du pays. On m’avait dit que j’étais en danger», explique Safiullah dans des messages WhatsApp depuis Kaboul. En 2012, cet Afghan a travaillé huit mois comme conducteur de camion-citerne sur la base française de Tagab, dans la province de Kapisa, au nord-est de la capitale. C’est dans cette zone dangereuse, reprise par les talibans en juillet 2021, que la majorité des 90 soldats français tués au combat ont péri.
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> **«Vous êtes sur la liste»**
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> Le dernier courriel envoyé à Safiullah par son avocate date d’août 2021, quelques jours après la chute de Kaboul. [Un gigantesque pont aérien est alors mis en place](https://www.liberation.fr/international/asie-pacifique/afghanistan-la-france-a-mis-fin-a-son-operation-devacuations-20210828_JIGQSDPUE5CMJOMG4VKUTVWX4A/) par la France et d’autres pays dans l’urgence afin d’exfiltrer leurs ressortissants et les Afghans menacés. «Vous êtes sur la liste. N’envoyez pas de mails ni de messages. Attendez seulement les instructions», indiquait-il. Mais les instructions ne sont jamais arrivées. «Depuis, beaucoup d’anciens auxiliaires afghans de l’armée française, comme moi, ont été laissés-pour-compte. On a vraiment besoin d’aide.» En juin 2021, Abdul Basir, un ex-cuisinier de 34 ans qui travaillait dans la base de Warehouse, avait été retrouvé tué par balle, le visage tuméfié par les coups. La demande de visa de ce père de cinq enfants avait été rejetée à plusieurs reprises par l’ambassade de France à Kaboul.
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> Impossible de connaître avec certitude le nombre d’anciens auxiliaires de l’armée française toujours bloqués en Afghanistan. Paris estime que plus d’un millier de personnels civils recrutés localement (Pcrl) travaillaient à l’époque à ses côtés. Quelque 270 personnes ont été rapatriées avec leur famille entre le retrait militaire français du pays, en 2012, et la fin de l’opération d’évacuation d’urgence, le 27 août. «Il est très difficile de mesurer l’ampleur du phénomène. Certains ont par exemple pu être rapatriés sans nous en avertir», observe Magali Guadalupe Miranda, coordinatrice du collectif d’avocats qui défend les Pcrl. Les dernières données de cette avocate au barreau des Hauts-de-Seine indiquent qu’environ 200 familles sont toujours dans l’attente d’une évacuation vers la France. «Avant de pouvoir embarquer, les anciens auxiliaires doivent fournir l’ensemble de leurs documents au ministère des Affaires étrangères. A notre connaissance, on leur donne ensuite un rendez-vous dans un hôtel de la capitale pour leur remettre leur visa et leur carte d’embarquement.», poursuit-elle.
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> Contacté par Libération, le ministère français des Armées confirme que les autorités «font tout pour que les ex-Pcrl puissent être rapatriés en France» par l’intermédiaire des représentations diplomatiques en Iran et au Pakistan. Quelque 115 anciens auxiliaires de l’armée française et leur famille, soit 390 personnes, ont ainsi été relocalisés en France depuis septembre.
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> **«On espère qu’il est encore en vie»**
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> D’autres, comme Kassim, se sont volatilisés. «Cela fait quatre mois que ses proches n’ont plus aucune nouvelle. Il est terrorisé, il vit caché. On espère qu’il est encore en vie», souffle au téléphone Nicolas Delhopital, directeur de l’association Famille France-Humanité. L’homme se dit «atterré» par la lenteur du processus de rapatriement, en particulier pour Muslim, 39 ans, et Shamsulhuda, 52 ans, médaillés par l’armée française en 2007 et actuellement en Iran. Le dernier e-mail envoyé le 21 juillet par l’association à l’ambassade de France en Iran – certificats de l’obtention des médailles de la défense nationale à l’appui -, que Libération a pu consulter, n’a toujours pas reçu de réponse.
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> Deux autres Pcrl suivis par l’organisme ont eu plus de chance et viennent de regagner la France. Le coût des billets d’avion, très élevé, a été à leur charge. «Il vaut mieux faire des demandes de visa depuis l’Iran ou le Pakistan. D’autant que la répression talibane s’est accentuée ces derniers mois. Les contrôles sont devenus plus fréquents afin d’identifier les opposants et les anciens travailleurs pour des armées étrangères», poursuit Nicolas Delhopital. «Tout prend beaucoup de temps. Une partie de mes clients n’ont plus de nouvelles des autorités françaises depuis longtemps», confirme l’avocat Antoine Ory, qui estime qu’une quinzaine de familles qu’il suivait ont pu être rapatriées «au compte-gouttes» depuis un an. «Il y a une grande part de hasard dans la décision d’évacuer, ou non, certaines personnes, qui ont pourtant les mêmes droits.»
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> Le collectif d’avocats pointe un autre problème?: l’absence de passeport pour certains membres de la famille des anciens auxiliaires . «Même si la France acceptait notre demande de dispense de ce document, la législation des pays d’où les Afghans veulent partir leur interdirait de quitter le territoire, indique Magali Guadalupe Miranda. Mais on n’aurait jamais eu ces difficultés si la France les avait évacués à temps.»
« On ne doit rien aux Afghans qui ont travaillé pour nous. C’est eux qui nous doivent. Il y a 90 morts français. Les afghans qui ont travaillés pour la France ne sont pas les harkis, ils ne se sont pas battus pour nous »
Evidemment.
Toute politique impérialiste a ses supplétifs, mais puisque ce ne sont justement que des supplétifs ils ne peuvent que mal finir dès lors qu’un pouvoir indépendant (y compris un pouvoir indépendant arriéré et obscurantiste) émerge, parce que le propre d’une puissance impérialiste est qu’elle n’a rien à foutre des gens qui subissent son action.