Dans l’entre-deux-guerres, la cocaïne passe de la lumière à l’ombre

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  1. Par Simon Piel et Thomas Saintourens
    Publié hier à 18h58, mis à jour à 11h34
    Temps deLecture 7 min.

    RÉCIT« Le roman noir de la coke » (3/5). Victime de la première guerre mondiale et des premières législations antidrogues occidentales, la cocaïne n’est plus en odeur de sainteté. Deux monarchies coloniales, le Japon et les Pays-Bas, vont tenter de faire main basse sur ce commerce devenu illégal.

    La chaleur moite et le désespoir engourdissent les champs de canne à sucre de la région de Kagi, dans le sud-ouest de Taïwan. Depuis la fin de la Grande Guerre, en 1918, la production tourne au ralenti : le sucre est devenu un produit de luxe et ses consommateurs se sont raréfiés. Les colons japonais ne savent plus que faire de cette île, annexée en 1895. L’entreprise Ensuiko, propriétaire des plantations, ayant besoin d’argent, l’un de ses jeunes dirigeants suggère le nom d’un investisseur idéal : son propre père, le baron Korekiyo Takahashi, ministre des finances de l’empereur Yoshihito. Takahashi consent à investir 100 000 yens et convainc un ami d’en débourser autant, mais à une condition : renoncer à la canne à sucre et lui préférer la coca. Cette plante andine, qui ne pousse pas naturellement en Asie, trouvera ici un terrain d’accueil fertile.

    De la raffinerie, spécialement érigée, sort bientôt une drogue, la cocaïne, dont les Japonais vont faire commerce. Et tant pis si cette substance est mise au ban des nations occidentales. Au contraire, le fait de s’arroger le monopole du marché noir est un atout inestimable aux yeux de l’empire. La société Ensuiko, rebaptisée Taiwan Shoyaku, n’est pas seule sur le créneau : une poignée d’entreprises pharmaceutiques obtiennent un label de l’Etat taïwanais pour se lancer.

    L’une d’elles, le laboratoire Sankyo, peut compter sur une recrue d’exception, fraîchement revenue d’Amérique : Jokichi Takamine. Découvreur de l’adrénaline et pionnier des médicaments laxatifs, ce scientifique a fait ses armes chez Parke-Davis, le leader de la cocaïne aux Etats-Unis, avant que la Prohibition ne gèle le marché. Car dans la foulée du Harrison Narcotics Tax Act américain de 1914, les traités internationaux ont mis à leur tour les drogues hors jeu. De maigres quotas, réservés à l’usage médical, brident la production et les échanges de cocaïne. Pérou et Bolivie, les fournisseurs historiques, sont délaissés. Qui voudrait exporter un fléau ? La terreur des overdoses l’emporte sur les vertus supposées de cette plante légendaire. La « coke » fait ainsi de l’Asie son « nouveau monde ». Une discrète conquête industrielle et commerciale, entamée par les Pays-Bas, forts de leurs colonies orientales, puis par le Japon, aux ambitions hégémoniques…

    Vol au-dessus d’un nid de « coco »
    Au début de la guerre, la coke était pourtant bien présente dans les « kits médicaux » des soldats britanniques ; elle était prisée des aviateurs français et allemands, et fournie aux troupes australiennes et néo-zélandaises en prévision de l’assaut des Dardanelles… Mais son interdiction – en 1916 en Angleterre et en France – l’a poussée dans la clandestinité. On retrouve bientôt sa trace dans les bars illégaux de l’East End londonien, où s’encanaillent les militaires en permission. A Paris, elle a les faveurs des prostituées de Montmartre. « Encore et toujours la coco », titre Le Populaire en septembre 1918. L’article raconte un trafic jugé au tribunal, où comparaissent « un Espagnol, Pepe Ortiz », un « déserteur belge, Laenens », « une femme de la butte », dite « Lina la Russe », « un pharmacien du quartier » et « une danseuse ». Scandalisé par les ravages de « la terrible, la déprimante, la funeste cocaïne », le reporter décrit « les regards vitreux, les démarches lasses » des consommateurs.

    Fini donc le temps où le principe actif de la coca était disponible, sous toutes ses formes, au comptoir des pharmacies et des épiceries. La poudre s’achète désormais auprès de dealeurs. Ils ventilent une drogue devenue sale. Les asiles des grandes villes européennes se remplissent de patients souffrant de délires paranoïaques. Même les vedettes, hier si promptes à la célébrer, la délaissent. Chez Agatha Christie, ce sont des aristocrates revêches qui la sniffent, quand elle n’est pas la cause directe de leur trépas, comme dans L’Affaire du bal de la Victoire (1923).

    Partout, la guerre à la « blanche » est déclarée. En France, les huit agents de la nouvelle unité antidrogue de la police parisienne multiplient les descentes – 70 kilos sont saisis en 1920. Aux Etats-Unis, les « Incorruptibles » du Federal Bureau of Narcotics perquisitionnent les arrière-boutiques. Même les mafieux italo-américains, champions du trafic d’alcool en période de Prohibition, évitent ce commerce à hauts risques.

    Ici ou là, à travers le monde, s’activent tout de même les premiers trafiquants internationaux. La « coco », comme disent les titis, est dissimulée dans des convois de fruits et légumes ou de fleurs, glissée dans des colis postaux ou des boîtes de médicaments. Ces cargaisons, dépassant les quotas pharmaceutiques légaux, sont arraisonnées, selon les registres de la Société des nations (SDN, l’ancêtre de l’ONU) dans les ports européens, en particulier Amsterdam et Rotterdam… Ces lieux n’ont rien d’étonnant : les Pays-Bas sont devenus, en une quinzaine d’années, les leaders du commerce maritime de narcotiques. Comme jadis, ils ont misé sur les épices et les bois précieux venus d’Asie, les Néerlandais jettent leur dévolu sur cette cocaïne dont le prix peut être multiplié par cent du producteur au consommateur.

    Nouvel eldorado
    Les Pays-Bas, qui n’ont pas ratifié les accords internationaux régissant l’import-export des narcotiques, bénéficient d’un avantage majeur : l’île de Java. Le premier à y croire a été, au siècle précédent, Justus Karl Hasskarl, chef de la mission hollandaise en Asie du Sud-Est et mâcheur de coca invétéré. Mandaté, sans grand succès, pour y développer la culture de la quinine, il rêvait de faire pousser la coca à la place. Après un refus de l’administration, soucieuse de la santé – et du contrôle – des populations locales, un test a été lancé, dès 1875, dans la station de recherche de Buitenzorg, à 800 mètres d’altitude. Comme alliés de circonstance, les Bataves ont pactisé avec des scientifiques anglais des Kew Gardens, l’institution botanique royale. La greffe a pris en quelques mois.

    Depuis, cette coca asiatique est un fabuleux filon. Elle offre quatre récoltes par an au lieu de trois dans les Andes, pour un taux de cocaïne deux fois supérieur à celui de la feuille des Incas, selon le chercheur Steven Karch, auteur d’A Brief History of Cocaine (« une brève histoire de la cocaïne », Routledge, 2006, non traduit). L’administration coloniale néerlandaise, en partenariat avec les cultivateurs de Java, crée des laboratoires, à Amsterdam et dans ses alentours, capables de produire 740 tonnes en 1927, contre à peine 45 tonnes en 1904.

    La simple signature des décrets internationaux va mettre un terme à ce business florissant. En 1929, les Pays-Bas rentrent dans le rang de la SDN. Mais leurs plantations javanaises vont vite trouver un repreneur ambitieux : le Japon. Le commerce « coca java », tellement rentable, serait plus discret encore si celle-ci pouvait être directement produite sur le sol nippon. C’est à ce moment que l’île occupée de Taïwan, touchée par la crise de la canne à sucre, va devenir le nouvel eldorado de la « blanche »…

    L’empire japonais s’emploie à préserver son propre territoire des méfaits de cette drogue, et se concentre sur un marché immense : la Chine continentale, dont la partie septentrionale, la Mandchourie, est annexée en 1931. Afin d’asservir de nombreux Chinois par la cocaïne, comme le firent jadis les Anglais au moyen de l’opium, les laboratoires bénéficient de l’appui logistique et financier de grandes entreprises liées à l’Etat – les zaibatsu. Parmi ces géants convertis à la coke, Mitsubishi peut compter sur sa filiale de transport maritime, NKY, pour convoyer la marchandise.

    Le grand sommeil
    A l’évidence, les chiffres transmis par l’administration japonaise au Comité de l’opium et des drogues de la SDN minorent l’ampleur de cette filière. En 1930, seulement 320 kilos sont inscrits dans les registres officiels au titre de la production de cocaïne de l’année précédente – dont seulement 28 kilos à Taïwan… Un chiffre qui correspond à peine à une seule journée de production. En réalité, les pochons de 700 grammes portant les logos de laboratoires reconnus par l’Etat s’écoulent de façon clandestine jusqu’en Inde, voire dans les ports européens… Quant au surplus, il est livré à l’armée japonaise. Cette drogue n’a-t-elle pas pour réputation de produire des surhommes, endurants au possible ? Une théorie qui rejoint certaines études menées en Allemagne.

    Si le régime nazi, au pouvoir depuis 1933, affiche une stratégie antidrogue implacable, menaçant les toxicomanes de stérilisation forcée ou d’internement, il soutient aussi la mise au point de nouveaux cocktails chimiques pour son armée. Ainsi, des expériences sont entreprises sur les prisonniers du camp de concentration de Sachsenhausen, au nord de Berlin. Ces cobayes humains sont utilisés pour tester à la fois les chaussures et les mélanges d’alcaloïdes lors de terribles marches forcées. La Pervitine, à base de cocaïne et de méthamphétamine, sera la substance choisie pour doper non seulement les soldats, mais aussi les hiérarques du régime, d’après Norman Ohler, auteur de L’Extase totale. Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue (La Découverte, 2016).

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