Opération intox : Avisa Partners a enquêté sur un journaliste anti-corruption basé en France

2 comments
  1. NB : L’opération intox d’Avisa Partners avait déjà été présentée et discutée [ici](https://www.reddit.com/r/france/comments/w4ghhu/op%C3%A9ration_intox_lencyclop%C3%A9die_wikip%C3%A9dia_a_%C3%A9t%C3%A9/) et [ici](https://www.reddit.com/r/france/comments/vltmsh/op%C3%A9ration_intox_une_soci%C3%A9t%C3%A9_fran%C3%A7aise_au_service/) sur le sub.

    _____________________________

    **L’ARTICLE :**

    **Présenté comme la « bête noire des oligarques », le journaliste bulgare Atanas Tchobanov, qui réside en France où il est régulièrement menacé, a fait l’objet d’un rapport d’Avisa Partners au printemps 2020. La société affirme avoir finalement abandonné ses investigations en cours de route.**

    Les activités d’Avisa Partners n’interrogent pas qu’au regard des nombreux soupçons de manipulation de l’information sur des blogs participatifs ou dans les pages de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. La société française, qui travaille pour le compte d’entreprises du CAC 40 comme de dictatures étrangères, a aussi mené des recherches concernant un journaliste menacé en raison de ses travaux sur la corruption, selon des informations de Mediapart.

    Des équipes d’Avisa Partners ont en effet épluché, au printemps 2020, une partie de la vie du reporter bulgare Atanas Tchobanov, ex-réfugié politique résidant en France, dont les révélations sur des scandales politico-financiers dans son pays d’origine lui valent d’être présenté comme la « bête noire des oligarques ».

    Sollicitée par Mediapart, la société française, qui revendique fièrement de travailler avec des institutions publiques telles que le ministère des armées, la gendarmerie nationale ou Interpol, a confirmé, « après recherche interne », avoir effectivement travaillé sur Atanas Tchobanov, tout en atténuant la portée des recherches menées.

    Selon Avisa Partners, cette opération a été lancée à la demande d’une « agence de relations presse », dont elle n’a pas donné le nom, « dans l’objectif de découvrir qui se cachait derrière les attaques dont son client avait fait l’objet ». Un « client » dont l’identité demeure tout aussi inconnue.

    D’après son récit, Avisa aurait ensuite collecté des informations concernant Atanas Tchobanov, mais celles-ci seraient toutes issues d’« éléments connus, que ces éléments aient été publiés en ligne, transmis par le prospect ou qu’ils aient été obtenus en consultant des bases de données économiques et juridiques internationales, ouvertes à tous ». L’entreprise a ensuite rédigé une « note d’analyse interne », qui n’aurait « pas été diffusée en dehors d’Avisa ».

    À l’issue de ces recherches préliminaires, l’entreprise aurait finalement décidé de ne pas aller plus loin. « [La note] nous a apporté une compréhension suffisamment complète de la situation pour ne pas donner suite à toute sollicitation commerciale liée à M. Tchobanov », explique Arnaud Dassier, co-dirigeant de l’entreprise (lire sa réponse en annexe).

    Victime depuis plusieurs années de menaces et intimidations dénoncées par des organisations internationales, Atanas Tchobanov avait également été ciblé par une campagne de dénigrement initiée, en 2016, par un faux blogueur potentiellement lié à Avisa Partners, selon des éléments recueillis au cours de notre enquête. Interrogée sur ce point, l’entreprise conteste formellement être liée à ce billet de blog.

    Informaticien de formation, Atanas Tchobanov, qui travaille en tant qu’ingénieur au CNRS, dirige en même temps depuis la France la rédaction de Bivol.bg, à l’origine d’enquêtes retentissantes portant notamment sur le détournement de fonds européens ou sur les liens entre des responsables politiques bulgares et le crime organisé.

    En 2019, ses révélations sur le scandale de l’« Appartementgate », montrant comment des personnalités proches du pouvoir ont acheté des biens de luxe à des prix défiant toute concurrence, [ont poussé quatre ministres à la démission](https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/02/en-bulgarie-un-scandale-de-detournements-de-fonds-europeens-secoue-le-gouvernement_5457393_3210.html). Bivol est aussi à l’origine d’enquêtes concernant les activités occultes de Delyan Peevski, « oligarque le plus puissant et le plus détesté de Bulgarie », [selon Le Monde](https://www.lemonde.fr/international/article/2020/11/04/delyan-peevski-oligarque-le-plus-puissant-et-le-plus-deteste-de-bulgarie_6058410_3210.html).

    « Nos enquêtes ont contribué à la prise de conscience de la corruption, mais on attend toujours une opération mains propres en Bulgarie », a témoigné Atanas Tchobanov, en février 2022, [dans La Croix](https://www.la-croix.com/Monde/Atanas-Tchobanov-bete-noire-oligarques-2022-02-01-1201197952). Mais ses révélations ont aussi valu de nombreuses inimitiés au journaliste, régulièrement attaqué par des membres de la nomenklatura bulgare.

    Début 2020, une nouvelle salve de révélations — portant [notamment sur des soupçons de dissimulation d’actifs en Espagne](https://bivol.bg/en/sic-boutique-and-house-in-barcelona.html) impliquant l’entourage du premier ministre de l’époque, Boïko Borisov — provoque d’importantes réactions en Bulgarie. Atanas Tchobanov est une nouvelle fois attaqué personnellement, ce qui oblige l’ONG Reporters sans frontières à réagir publiquement.

    « Il est affligeant de constater qu’en Bulgarie les attaques personnelles et offensantes de la part des plus hautes instances du pouvoir contre les journalistes ne sont pas des cas isolés mais bien une tendance durable », dénonce la rédactrice en chef de RSF, Pauline Adès-Mevel, [dans un communiqué de presse](https://rsf.org/fr/les-journalistes-bulgares-menac%C3%A9s-ou-moqu%C3%A9s-par-les-plus-hautes-autorit%C3%A9s-du-pays) diffusé le 13 février 2020.

    ette intervention publique n’a visiblement pas dissuadé les équipes d’Avisa Partners, qui ont effectué des recherches sur Atanas Tchobanov moins de deux mois plus tard. Les informations recueillies portaient notamment sur les « activités », les « sources de revenus », l’adresse personnelle ou encore les « relations » du journaliste.

    Auprès de Mediapart, Avisa Partners conteste le fait que cette opération, qui s’est conclue par la rédaction d’un rapport écrit, ait pu viser à recueillir des informations personnelles compromettantes pouvant être utilisées contre Atanas Tchobanov ou à identifier des sources potentielles du journaliste bulgare dans ses enquêtes. « Nous n’avons porté atteinte au secret d’aucune source journalistique », indique Arnaud Dassier.

    La société française, bien implantée en Bulgarie, n’a pas souhaité préciser le nom du client pour le compte duquel elle avait lancé ses investigations, qu’elle dit avoir finalement abandonnées à la suite de la rédaction de ce premier rapport interne.

    Ce n’est en tout cas pas la première fois qu’Avisa Partners a potentiellement croisé la route du journaliste anti-corruption bulgare. Des liens apparaissent en effet entre la société d’intelligence économique et un faux blogueur ayant diffusé, le 3 mars 2016 dans les colonnes du Club de Mediapart, un billet visant à ternir la réputation d’Atanas Tchobanov. Interrogée sur ce cas précis, Avisa Partners assure qu’elle n’a rien à voir avec le blogueur en question, et qu’elle est totalement étrangère à cette campagne de dénigrement.

    Sous couvert de s’intéresser au fonctionnement du CNRS, le billet de blog, rédigé par un contributeur anonyme caché derrière le pseudonyme « André Jalon », présentait le journaliste bulgare comme un possible employé fictif du centre de recherche, en posant la question suivante : « Est-ce le rôle du CNRS de financer l’engagement politique de chercheurs étrangers aux frais du contribuable ? »

    Rapidement dé-publié par nos équipes, le billet n’a eu aucun impact en France. En revanche, malgré sa faible visibilité, il a étonnamment été repéré et repris, le 6 juin 2018, par Trud, l’un des principaux journaux de Bulgarie, proche des autorités, [où il est toujours disponible](https://trud.bg/%D0%B0%D1%82%D0%B0%D0%BD%D0%B0%D1%81-%D1%87%D0%BE%D0%B1%D0%B0%D0%BD%D0%BE%D0%B2-%D0%BE%D1%82-%D0%B1%D0%B8%D0%B2%D0%BE%D0%BB%D1%8A-%D0%B3%D0%B5%D1%80%D0%BE%D0%B9-%D0%BD%D0%B0-%D1%84%D1%80%D0%B5/), et présenté comme une information du « site populaire Mediapart ».

    Or le compte « André Jalon », créé le 3 mars 2016 pour publier le billet mettant en cause Atanas Tchobanov, présente des caractéristiques communes avec d’autres profils qui ont été alimentés par Avisa Partners pour infiltrer le Club de Mediapart, et qui ont depuis été massivement dé-publiés. « Nous n’avons pas mené d’opération en 2016 sur ce sujet [Atanas Tchobanov — ndlr] », maintient Arnaud Dassier, en ajoutant que « ce serait faire preuve de mauvaise foi que de faire croire à vos lecteurs qu’Avisa serait derrière chaque blog du Club ».

Leave a Reply