**Dans plusieurs directions régionales de l’entreprise, les représentants du personnel perçus comme trop remuants affirment subir des pressions et écoper de multiples sanctions. La justice est saisie. Second volet de notre enquête.**
Troubles du sommeil, syndrome dépressif, traitement médicamenteux et suivi psychiatrique… Ces quatre dernières années, la santé de Nabila*, salariée en région parisienne chez Lidl, s’est dégradée au rythme des griefs, sanctions et mise au placard qu’elle dit avoir subis de manière répétée depuis qu’elle détient un mandat syndical.
Son avocate, Agnès Cittadini, dépeint « une dégradation fulgurante de ses conditions de travail » liée à ses fonctions de représentante du personnel, et attaque Lidl devant le conseil des prud’hommes pour « discrimination syndicale » et « harcèlement moral ».
Rattachée à la « DR 6 », la direction régionale de Barbery (Oise), et embauchée il y a 30 ans, Nabila n’avait jusqu’alors « jamais reçu la moindre sanction », souligne Agnès Cittadini. Au contraire, elle avait « bénéficié de promotions successives, jusqu’à obtenir la qualité de cadre en 2015 ».
Tout bascule en 2018, quelques mois après l’obtention d’un mandat syndical. Les griefs tombent en cascade. Au total, Nabila écope d’un avertissement, de deux mises à pied disciplinaires et d’une procédure de licenciement, refusée par l’Inspection du travail (qui doit valider les licenciements des représentants du personnel). La décision, que Mediapart a pu consulter, souligne que certains faits lui sont reprochés alors qu’ils ont eu lieu lorsqu’elle n’était pas présente dans l’entreprise.
Le récit de Nabila et de son avocate rejoint celui de nombreux autres militants syndicaux. Ils confirment qu’un peu partout en France, des salarié·es se sentent mis·es sous pression par leur hiérarchie et développent un fort mal-être, comme Mediapart l’a raconté dans le premier volet de cette enquête. Mais ils soulignent aussi que chez Lidl, le fait d’être syndiqué·e ou proche d’une organisation identifiée comme opposée à la direction peut avoir de lourdes conséquences.
Invitée à réagir aux nombreux récits rassemblés par Mediapart, la direction de l’entreprise nous a indiqué « regretter » que nos questions « se focalisent exclusivement sur des situations, pour certaines dramatiques, qui heureusement ne reflètent absolument pas [la] politique d’entreprise et le quotidien de [ses] 45 000 collaborateurs ».
« Nous ne nions pas que, au sein d’une communauté de cette taille, le dialogue social à l’échelle de certains magasins ou secteurs puisse être complexe, de même que certaines situations individuelles peuvent donner lieu à des conflits interpersonnels, des mesures disciplinaires et éventuellement des recours devant les juridictions compétentes », indique l’entreprise.
**« Placardisée » à son retour du confinement**
Mais elle insiste : « Il est évident que Lidl France n’approuve ni ne tolère en aucune manière des comportements contraires à la loi, aux valeurs de l’entreprise, susceptibles de porter atteinte au libre exercice du droit syndical et à la sécurité de ses salariés » (lire dans les annexes de l’article l’intégralité des réponses de Lidl, ainsi que toutes nos questions).
Outre la pluie de sanctions, Nabila raconte pourtant avoir été « placardisée » depuis son retour du confinement, au printemps 2020. Le télétravail lui avait d’abord été refusé pendant cette période, sans explication et en « violation directe de l’accord d’entreprise de la société », souligne Me Cittadini.
« Je suis revenue fin mai, se souvient Nabila. On m’a alors informée que mon collègue, exerçant les mêmes fonctions que moi, reprenait toutes les responsabilités et les tâches. Ils ont essayé de m’affecter à un autre bureau, dans un espace avec les secrétaires, et non plus avec les cadres. »
Plusieurs de ses collègues ont rédigé des attestations confirmant ses dires. Certains racontent qu’ils n’ont plus le droit de la solliciter et doivent uniquement se tourner vers le nouveau venu. Nabila n’est plus conviée aux réunions, comme en attestent des plannings que nous avons pu consulter.
« Le directeur régional m’a dit : “On ne veut plus travailler avec toi. On n’a plus confiance en toi, tu n’as plus confiance en nous” », relate-t-elle. Et elle ajoute : « Lidl, ce n’est pas le problème. L’entreprise est belle. Le problème, ce sont les dirigeants. »
*”J’ai tenu, j’ai tenu pour ne pas les laisser gagner. Mais au bout d’un moment, la mise au placard, c’est trop dur”*
Nabila, en arrêt maladie depuis peu
En septembre 2021, Nabila a écrit à Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France. Elle lui a décrit sa mise au placard et sa souffrance : « Aujourd’hui, je craque. Rejoindre mon poste chaque matin est devenu un supplice. » Le responsable politique lui a répondu dix jours plus tard et a adressé un courrier au directeur régional, lui demandant de « porter une attention particulière » à la situation de la salariée.
« Depuis ce courrier, et le déclenchement de la procédure prud’homale, je suis de nouveau invitée aux réunions, explique Nabila. Mais, au fond, rien n’a changé. Je suis là physiquement, mais je suis inexistante pour eux. Mon téléphone ne sonne jamais. Et au quotidien, je fais des factures. »
Jointe quelques jours avant la publication de cet article, la salariée nous a confié être en arrêt maladie depuis peu. « J’ai tenu, j’ai tenu pour ne pas les laisser gagner. Mais au bout d’un moment, la mise au placard, c’est trop dur. »
Et pendant ce temps là, le premier influenceur de France leur sert de VRP.
2 comments
*Second volet de l’enquête Mediapart sur les pratiques douteuses de l’employeur Lidl. Le premier volet est disponible (avec article complet) [ici](https://www.reddit.com/r/france/comments/ra2qml/chez_lidl_la_souffrance_%C3%A0_tous_les_rayons_article/)*
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**Dans plusieurs directions régionales de l’entreprise, les représentants du personnel perçus comme trop remuants affirment subir des pressions et écoper de multiples sanctions. La justice est saisie. Second volet de notre enquête.**
Troubles du sommeil, syndrome dépressif, traitement médicamenteux et suivi psychiatrique… Ces quatre dernières années, la santé de Nabila*, salariée en région parisienne chez Lidl, s’est dégradée au rythme des griefs, sanctions et mise au placard qu’elle dit avoir subis de manière répétée depuis qu’elle détient un mandat syndical.
Son avocate, Agnès Cittadini, dépeint « une dégradation fulgurante de ses conditions de travail » liée à ses fonctions de représentante du personnel, et attaque Lidl devant le conseil des prud’hommes pour « discrimination syndicale » et « harcèlement moral ».
Rattachée à la « DR 6 », la direction régionale de Barbery (Oise), et embauchée il y a 30 ans, Nabila n’avait jusqu’alors « jamais reçu la moindre sanction », souligne Agnès Cittadini. Au contraire, elle avait « bénéficié de promotions successives, jusqu’à obtenir la qualité de cadre en 2015 ».
Tout bascule en 2018, quelques mois après l’obtention d’un mandat syndical. Les griefs tombent en cascade. Au total, Nabila écope d’un avertissement, de deux mises à pied disciplinaires et d’une procédure de licenciement, refusée par l’Inspection du travail (qui doit valider les licenciements des représentants du personnel). La décision, que Mediapart a pu consulter, souligne que certains faits lui sont reprochés alors qu’ils ont eu lieu lorsqu’elle n’était pas présente dans l’entreprise.
Le récit de Nabila et de son avocate rejoint celui de nombreux autres militants syndicaux. Ils confirment qu’un peu partout en France, des salarié·es se sentent mis·es sous pression par leur hiérarchie et développent un fort mal-être, comme Mediapart l’a raconté dans le premier volet de cette enquête. Mais ils soulignent aussi que chez Lidl, le fait d’être syndiqué·e ou proche d’une organisation identifiée comme opposée à la direction peut avoir de lourdes conséquences.
Invitée à réagir aux nombreux récits rassemblés par Mediapart, la direction de l’entreprise nous a indiqué « regretter » que nos questions « se focalisent exclusivement sur des situations, pour certaines dramatiques, qui heureusement ne reflètent absolument pas [la] politique d’entreprise et le quotidien de [ses] 45 000 collaborateurs ».
« Nous ne nions pas que, au sein d’une communauté de cette taille, le dialogue social à l’échelle de certains magasins ou secteurs puisse être complexe, de même que certaines situations individuelles peuvent donner lieu à des conflits interpersonnels, des mesures disciplinaires et éventuellement des recours devant les juridictions compétentes », indique l’entreprise.
**« Placardisée » à son retour du confinement**
Mais elle insiste : « Il est évident que Lidl France n’approuve ni ne tolère en aucune manière des comportements contraires à la loi, aux valeurs de l’entreprise, susceptibles de porter atteinte au libre exercice du droit syndical et à la sécurité de ses salariés » (lire dans les annexes de l’article l’intégralité des réponses de Lidl, ainsi que toutes nos questions).
Outre la pluie de sanctions, Nabila raconte pourtant avoir été « placardisée » depuis son retour du confinement, au printemps 2020. Le télétravail lui avait d’abord été refusé pendant cette période, sans explication et en « violation directe de l’accord d’entreprise de la société », souligne Me Cittadini.
« Je suis revenue fin mai, se souvient Nabila. On m’a alors informée que mon collègue, exerçant les mêmes fonctions que moi, reprenait toutes les responsabilités et les tâches. Ils ont essayé de m’affecter à un autre bureau, dans un espace avec les secrétaires, et non plus avec les cadres. »
Plusieurs de ses collègues ont rédigé des attestations confirmant ses dires. Certains racontent qu’ils n’ont plus le droit de la solliciter et doivent uniquement se tourner vers le nouveau venu. Nabila n’est plus conviée aux réunions, comme en attestent des plannings que nous avons pu consulter.
« Le directeur régional m’a dit : “On ne veut plus travailler avec toi. On n’a plus confiance en toi, tu n’as plus confiance en nous” », relate-t-elle. Et elle ajoute : « Lidl, ce n’est pas le problème. L’entreprise est belle. Le problème, ce sont les dirigeants. »
*”J’ai tenu, j’ai tenu pour ne pas les laisser gagner. Mais au bout d’un moment, la mise au placard, c’est trop dur”*
Nabila, en arrêt maladie depuis peu
En septembre 2021, Nabila a écrit à Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France. Elle lui a décrit sa mise au placard et sa souffrance : « Aujourd’hui, je craque. Rejoindre mon poste chaque matin est devenu un supplice. » Le responsable politique lui a répondu dix jours plus tard et a adressé un courrier au directeur régional, lui demandant de « porter une attention particulière » à la situation de la salariée.
« Depuis ce courrier, et le déclenchement de la procédure prud’homale, je suis de nouveau invitée aux réunions, explique Nabila. Mais, au fond, rien n’a changé. Je suis là physiquement, mais je suis inexistante pour eux. Mon téléphone ne sonne jamais. Et au quotidien, je fais des factures. »
Jointe quelques jours avant la publication de cet article, la salariée nous a confié être en arrêt maladie depuis peu. « J’ai tenu, j’ai tenu pour ne pas les laisser gagner. Mais au bout d’un moment, la mise au placard, c’est trop dur. »
Et pendant ce temps là, le premier influenceur de France leur sert de VRP.