Zemmour, un infernal piège médiatique [Article en commentaires]

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  1. **Émaillé de violences, le premier meeting de campagne d’Éric Zemmour lui a permis de se poser en cible de la « meute » médiatique. Le candidat de l’ultradroite utilise la victimisation et des méthodes d’agit-prop qui ont déjà égaré les médias états-uniens lorsque Donald Trump a émergé. Il est urgent que les médias français prennent la mesure du piège immense auquel ils sont confrontés.**

    Sommes-nous vraiment étonnés ? Le premier meeting d’Éric Zemmour à Villepinte (Seine-Saint-Denis), dimanche 5 décembre, s’est terminé par une attaque violente menée par certains de ses partisans, chauffés à blanc, contre des militants de SOS Racisme. Un peu plus tôt, des journalistes de « Quotidien » avaient été pris à partie, et une équipe vidéo de Mediapart a reçu des coups.

    À la tribune, Éric Zemmour s’est posé en victime du « politiquement correct, [des] menaces de l’extrême gauche et [de] la haine des médias », évoquant le spectre d’une « meute désormais lancée à [ses] trousses ».

    Ces scènes, rares depuis des années de ce côté de l’Atlantique, peuvent surprendre. Elles ont pour moi, ancien correspondant de Mediapart aux États-Unis (de 2017 à 2020), un air de triste déjà-vu. L’ancien président Donald Trump faisait huer les médias dans ses meetings : certain·es de leurs employé·es couvraient les réunions publiques flanqué·es de gardes du corps. Les Proud Boys masculinistes et suprémacistes s’affichaient dans les meetings de Trump. Dans celui de Zemmour, selon Libération, « des membres du groupuscule de hooligans néonazi des Zouaves Paris et des militants identitaires étaient présents dans la salle ».

    Le parallèle ne s’arrête pas là : comme Trump, Zemmour profite de la faillite d’un écosystème médiatique qui l’a placé au centre de ses préoccupations. Sans prendre la mesure du piège qui lui est tendu.

    Rappelons-nous l’effarante chronologie de cette rentrée. Nous avons eu droit à du Zemmour du matin au soir, des heures d’antenne offertes sur un plateau alors même qu’il n’était pas encore candidat. On a eu droit à Zemmour sur Pétain, Zemmour sur Dreyfus, Zemmour qui prétend honorer les morts du Bataclan en les piétinant, Zemmour qui dévoile une femme musulmane en direct, Zemmour qui annonce à des millions de Français·es qu’il leur faudra changer de prénom. Zemmour qui pointe des journalistes avec un fusil du RAID – c’était pour rire voyons.

    Le soir de sa candidature, il s’est encore trouvé une forêt de micros pour l’écouter commenter avec fiel l’interview (ratée) qu’il venait de donner sur TF1.

    À chaque fois, Zemmour, suivi par une nuée de caméras, raconte l’histoire paranoïaque d’une victime du système censurée par la bien-pensance, le politiquement correct ou le supposé « gauchisme » médiatique, tandis qu’un bataillon de commentateurs d’extrême droite qui squattent les chaînes d’information et les matinales des radios ne cesse de relayer ses idées.

    Le plus étonnant n’est pas qu’un essayiste raciste, sexiste et homophobe (lire ici, regarder là) façonne des coups de com’ à partir de son idéologie décliniste et violente pour faire parler de lui. Ni même que la constellation des médias réactionnaires (l’empire Bolloré, la presse d’extrême droite) s’y livre avec délectation : Zemmour à l’Élysée (ou Marine Le Pen, cela leur ira aussi), c’est exactement leur agenda.

    Le plus étonnant est que des journalistes, même de bonne foi (oui, cela existe), relaient ses provocations sans trop y réfléchir, saisissant chacune de ses sorties comme le nouveau rebondissement alléchant d’une mauvaise telenovela.

    *« Inonder la zone de merde. » C’est le conseil que Steve Bannon avait donné à Donald Trump.*

    Candidat puis président des États-Unis, Donald Trump, auquel Éric Zemmour se réfère, s’est de la même façon échiné à tapisser le paysage médiatique d’immondices destinées à faire parler de lui. Chaque jour, chaque nuit : des tweets, des mots, des dispositifs, des images, des formules destinées à choquer, à s’offrir une place en haut de l’actualité.

    Il voulait nous forcer à nous intéresser à sa « Trump Fiction », la série la plus pénible du monde.

    « Inonder la zone de merde. » C’est justement le conseil que lui avait donné son directeur de campagne, l’idéologue suprémaciste Steve Bannon, qui a longtemps dirigé le média d’extrême droite Breitbart, producteur à la pelle de faux scandales et de fausses informations.

    Éric Zemmour a retenu la leçon. L’ex-journaliste et commentateur de RTL, du Figaro, de France 2, de Paris Première, de CNews, etc., polygraphe polémique depuis la fin des années 1990, connaît d’ailleurs bien les ingrédients principaux de cette recette infernale qui permet de scotcher nombre de médias à son récit. Cette recette est le carburant de sa campagne.

    Le parallèle avec les méthodes du trumpisme médiatique n’a évidemment pas frappé que moi. Dès le 27 octobre, Yasmeen Serhan, correspondante en Europe du magazine américain The Atlantic, publiait un article ainsi titré : [« Les règles du jeu de Trump arrivent en France »](https://www.theatlantic.com/international/archive/2021/10/france-trump-eric-zemmour/620484/). Sous-titre : « En couvrant trop le commentateur d’extrême droite Éric Zemmour, les médias prennent le risque de l’amplifier. »

    Serhan y remarquait l’étrange docilité des médias français à rapporter ses provocations. « Que Zemmour ait réussi à attirer davantage l’attention hors de France plutôt que les autres candidats est la preuve de sa capacité à rester provocateur […]. Comme Trump, il s’est hissé à la une des journaux et dans les prime times des télévisions en étant simplement le plus outrancier. […] Et pour l’heure, la presse française s’est montrée heureuse de lui rendre ce service. »

    Quelques jours après, j’ai parlé à Yasmeen Serhan. « Il y avait énormément d’articles sur lui alors même qu’il n’était pas candidat », explique-t-elle. Avant son élection, Donald Trump avait de même bénéficié d’un temps d’antenne disproportionné : « Je me suis dit que tout cela était décidément très familier. »

    Serhan a été frappée par l’« appréhension » des journalistes français, pour certains anonymes, qu’elle a eus au bout du fil. « On ne peut pas dire que la presse française ignore complètement le problème », me dit-elle. Elle les a pourtant sentis « piégés » par les provocations de Zemmour. « Certains pensent que c’est leur devoir de les rapporter à leur audience. D’autres pensent qu’on va les accuser de ne pas le faire parce que ce sont des propos qu’ils réprouvent. »

    Au début du mois de novembre, j’ai aussi contacté Jay Rosen. Critique des médias états-uniens, il enseigne le journalisme à l’université de New York.

    Depuis 2016, notamment sur son blog PressThink, Jay Rosen n’a cessé de pointer le temps d’antenne gratuit donné à Donald Trump et la façon dont les médias états-uniens, à commencer par les chaînes d’information, ont banalisé l’idéologie d’extrême droite.

  2. >Le candidat de l’ultradroite utilise la victimisation et des méthodes d’agit-prop qui ont déjà égaré les médias états-uniens lorsque Donald Trump a émergé. Il est urgent que les médias français prennent la mesure du piège immense auquel ils sont confrontés.

    Il est urgent de ne pas lui donner de cartouches pour qu’il puisse se poser en victime et il est urgent de ne pas en parler.

    Cet article qui se veut en opposition avec Zemmour le sert finalement en lui permettant de se poser à nouveau comme une victime et en braquant la lumière sur lui tout comme ce qu’il s’est passé pendant son meeting.

    Le meilleur moyen de le faire dégonfler, c’est l’indifférence, c’est ce qui le guettait avant l’annonce de sa candidature quand il commençait à moins faire parler de lui et qu’il baissait dans les sondages.

  3. Bien pour ça qu’il est utile de continuer à dresser des parallèles avec Trump, ce qu’il se passe en France s’est déjà passé ailleurs, avec les conséquences qu’on connaît.

    On avance pas complétement en terrain inconnu, on connaît déjà les méthodes qui vont être employées pendant la campagne par Zemmour et par ses trolls.

  4. Un point important à rappeler c’est les conséquences de cette outrance permanente dans le discours politique (et zemmour est pas le seul coupable) :

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Assassinat_de_Jo_Cox

    Parce que si pour ciotti ou zemmour c’est qu’une technique de communication comme une autre, de l’autre côté du poste il y a des gens qui y croient à 200%

  5. Zemmour se nourrit de l’indignation qu’il suscite, il fait glisser tout débat sur l’émotion et on se fait avoir car on se retrouve à son niveau. Chaque fois que je vois des gens se mettre dans tous leurs états parce que Zemmour a dit ceci ou cela, je réalise qu’ils sont submergés par leurs émotions. Pour Zemmour, c’est une manière de montrer son pouvoir.

    Quand je vois des journalistes ou chroniqueurs s’indigner et en faire des caisses pour dénoncer Zemmour, ils ne font que lui accorder ce qu’il désire: lui donner de l’importance.

  6. Du mediapart en somme, tout dans la nuance. Il arriverait quoi à des identitaires à un meeting de Melanchon ?
    Si quelqu’un fera élire zemmour c’est plus quotidien et mediapart que valeurs actuelles et cnews

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