Patrick Robert: «Par-delà le cas du Mali, pourquoi le sentiment anti-français augmente en Afrique»

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  1. **ENTRETIEN – Le Mali vient de saisir le Conseil de sécurité de l’Onu pour dénoncer un prétendu soutien de la France à des groupes djihadistes. Cette accusation fantasque illustre le sentiment anti-français qui croît en Afrique, où l’action de la France n’est pas appréhendée de façon équitable et dépassionnée, argumente le reporter-photographe.**

    _Reporter-photographe reconnu, Patrick Robert parcourt l’Afrique depuis 1980 et a «couvert» de nombreux conflits (le journaliste a été grièvement blessé par balles au Libéria en 2003). Son travail, publié par les plus grands magazines, a été récompensé par de nombreux prix internationaux dont deux Visa d’or au festival de photojournalisme à Perpignan._

    **LE FIGARO. – Dans une lettre au Conseil de sécurité de l’Onu, le gouvernement malien a dénoncé «des actes d’agression» de la France (sic) et accusé Paris de soutenir des groupes djihadistes. Pourquoi le Mali formule-t-il de telles accusations au lendemain du retrait des derniers soldats français présents sur son sol ?**

    Patrick ROBERT. – Ces accusations sont surréalistes. C’est une preuve du total amateurisme de la junte au pouvoir: comment peut-on, devant les Nations-Unies et le monde entier, soutenir des accusations aussi grotesques ?

    Il est notable que cette accusation du Mali au Conseil de sécurité soit portée par la Chine qui fait jeu commun avec la Russie. Pékin emploie les méthodes caricaturales soviétiques de désinformation et de propagande qui ressemblent à celles énoncées par Moscou pour justifier sa guerre en Ukraine. Mais l’Ukraine n’est pas plus «nazifiée» que la France «djihadiste». La Russie doit être très fière de son élève. La méthode est la même: il ne s’agit pas de convaincre, mais de distiller en permanence de nouvelles accusations inventées, qui finissent par mettre le doute et font diversion.

    Il est possible que la junte anticipe de prochaines défaites face aux djihadistes et qu’elle accuse préventivement les Français pour s’exonérer de ses responsabilités futures. On fait semblant d’ignorer que sans l’intervention de l’armée française, un califat étranger impérialiste et rétrograde aurait été installé à Bamako et menacerait toute la région. Les Français n’ont pas réussi à éradiquer le terrorisme au Mali (c’est une hydre qui se régénère sans fin), mais les Maliens n’ont pas su profiter du parapluie français pour consolider leur pays.

    De leur côté, les Russes tentent de prendre leur revanche d’un échec flagrant : avoir tenté de séduire l’Afrique pendant 70 ans à l’époque de l’URSS, avec le résultat que tous les pays tombés sous leur influence ont été des dictatures sanguinaires dont les peuples, misérables, ont connu pour la plupart des guerres sans fin (Mozambique, Angola, Éthiopie, Somalie…). Les Russes se vantent d’avoir soutenu les guerres d’indépendances dans les années 50, mais pas d’avoir assujetti les États d’Europe de l’est au prix de crimes de masse en faisant fi, à partir de 1945, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ces peuples leur font bien sentir aujourd’hui leur rejet résolu du modèle proposé par Poutine. Les Russes font valoir à leurs nouveaux alliés africains l’argumentaire de leur soutien aux luttes de libération d’antan pour leurs indépendances. Mais aujourd’hui comme hier, ce ne sont pas les peuples que soutient Moscou, ce sont les dictateurs, les putschistes.

    Au départ, les mercenaires de Wagner n’étaient que les gardes du corps du régime putschiste. Comme plusieurs coups d’État ont été perpétrés au Mali et que les colonels craignent d’être renversés par d’autres officiers – c’est ce que Goïta, le chef de la junte actuel, a lui-même fait–, les putschistes ont fait venir des étrangers qui obéissent à ceux qui les paient pour leur protection. Wagner c’était ça: l’assurance-vie du dernier putschiste qui les a sollicités. Mais le problème est que l’État russe pilote ces gens-là et mène une politique extrêmement agressive contre la France. Les mercenaires de Wagner sortent donc de leur rôle initial de gardes du corps, et deviennent le cheval de Troie d’une puissance étrangère hostile à Paris. Les putschistes maliens sont désormais l’instrument des ambitions russes.

    **Il semble pourtant que la dégradation de l’image de la France dans la région soit incontestable. Comment l’expliquer ?**

    Il faut analyser la frustration des Africains pour comprendre pourquoi le dénigrement de la France a atteint un tel niveau. Ils se rendent bien compte qu’ils ne s’en sortent pas, et les voies de l’immigration sont coûteuses et aléatoires. Une partie des opinions de la région cherche donc un bouc émissaire. Évidemment, la France constitue un coupable facile, parce qu’elle est perçue comme puissante, qu’elle était là par le passé et qu’elle se défend très mal.

    La France ne sait pas communiquer sur ce qu’elle fait en Afrique. Les diplomates pensent que ce n’est pas leur métier de faire le marketing de l’action de la France destiné à l’opinion du pays où ils se trouvent. Ils méprisent cet aspect et ne savent pas le faire.

    En outre, en tant qu’amoureux de l’Afrique qui lui consacre sa vie professionnelle, je me sens en droit d’aborder un sujet qui fâche: notre presse, qui est très suivie en Afrique – RFI par exemple – pense être dans son rôle en posant un regard perpétuellement critique sur l’action de la France. Certes, son rôle n’est pas de faire le «service après-vente» du gouvernement français, mais son obsession est de ne pas être soupçonnée de connivence avec lui. C’est particulièrement vrai pour le service public audiovisuel. On ne s’en rend pas compte mais notre presse est une presse d’opposition: il n’existe pas de grand journal d’information français qui ne se montre pas sévère avec les gouvernements successifs de notre pays. Ce trait de notre caractère national, de notre psychologie collective, a des conséquences importantes en termes d’image : cela fait des dégâts importants en Afrique.

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