Alexandre Douguine, inspiration idéologique de l’extrême droite française prorusse

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  1. **Alexandre Douguine, inspiration idéologique de l’extrême droite française prorusse**

    Par Abel Mestre

    Samedi 20 août, près de Moscou, Daria Douguina, âgée de 29 ans, mourait dans l’explosion de la voiture de son père, l’idéologue néo-eurasiste Alexandre Douguine. C’est elle qui était au volant du véhicule. La disparition brutale de cette militante et journaliste n’est pas sans conséquence en France. Elle et son père sont des figures connues et appréciées d’une partie de l’extrême droite radicale dans l’Hexagone.

    Depuis samedi, les hommages se multiplient. « Les Occidentaux voulaient la tête du père depuis 2014, date d’une interdiction de séjour inique sur le sol de l’Union européenne, ils viennent d’avoir celle de la fille du “cerveau de Poutine”, selon la terminologie moutonnière des médias, de la manière la plus honteuse et lâche possible » , peut-on ainsi lire sur le site d ‘Eléments , revue-phare de la « nouvelle droite ».

    Au contraire de Marine Le Pen ou d’Eric Zemmour, qui n’ont pas réagi, Florian Philippot, ancien numéro deux du Front national (FN, ancêtre du Rassemblement national), aujourd’hui dirigeant des Patriotes, a déclaré sur Twitter : « Fille de Douguine assassinée, saillies guerrières de Macron, provocations de Zelensky autour des sites nucléaires à la recherche d’un incident… Il est clair que le camp washingtonien veut la guerre ! Et Macron n’attend que ça ! » Egalement ancien du FN, Aymeric Chauprade a lui aussi rendu hommage à Daria Douguina.

    Pour mesurer l’importance de la pensée d’Alexandre Douguine au sein de l’extrême droite française favorable à Moscou, il ne faut pas scruter les réactions des officiels, mais bien se plonger dans les marges de cette famille politique avec laquelle le Russe entretient des relations suivies depuis plus de trente ans.

    Si l’émotion est aussi forte dans une partie de ce camp politique (une autre, pro-ukrainienne et se réclamant du régiment Azov, est loin de partager leur peine), c’est qu’Alexandre Douguine a su lier à la fois des liens intellectuels et amicaux avec la France. Sa fille, Daria, très proche de lui politiquement, était également très appréciée, elle qui a suivi une partie de ses études en France, à l’université de Bordeaux. Les liens sont donc anciens, profonds et solides.

    **Lutte contre la puissance anglo-saxonne**

    Le « douguinisme » est pourtant complexe et très éloigné des standards occidentaux. Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, le définit même comme « a-occidental » . Mystique orthodoxe, traditionaliste ésotérique, Douguine est le pape du néo-eurasisme, doctrine qui promeut la constitution d’un grand bloc continental eurasien pour lutter contre la puissance anglo-saxonne. L’une des phrases du théoricien russe qui résume le mieux sa pensée politique, selon le chercheur spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg, est la suivante : « La troisième Rome, le IIIe Reich et la IIIe Internationale sont des éléments qu’il faut connecter dans la révolte contre le monde moderne. »

    Dans un article de 2001 publié dans la Revue d’études comparatives Est-Ouest, l’universitaire Marlène Laruelle, spécialiste de l’eurasisme, expliquait que cette pensée « présuppose l’existence d’un troisième continent entre Occident et Orient, l’Eurasie, et sous-entend l’unité organique des cultures nées dans cette zone de symbiose entre mondes russe et turco-musulman, voire chinois » . Douguine et les néo-eurasistes défendent ainsi la notion d’empire.

    Cependant, poursuit Marlène Laruelle, Alexandre Douguine « occupe une position particulière au sein de cette mouvance et est violemment rejeté par les autres courants. Il déforme l’idée d’Eurasie en la conjuguant à des éléments empruntés à une pensée d’extrême droite plus classique, que ce soit dans le champ politique de la révolution conservatrice, dans celui d’une géopolitique inspirée de l’Allemagne des années 1920-1930 ou dans son discours occultiste et raciste sur la mission nationale de la Russie ».

    Ainsi, au-delà de l’aspect purement géopolitique d’affrontement avec le monde occidental « décadent » , Douguine mêle plusieurs sources d’inspiration : la révolution conservatrice allemande de l’entre-deux-guerres (définie par l’universitaire Stéphane François comme « un courant de pensée, avant tout culturel, qui s’est développé en Allemagne, après 1918, et qui se caractérisait par un refus de la démocratie et du parlementarisme » ) , mais aussi ce que l’on nomme la « tradition primordiale », notion issue des travaux du Français René Guénon (1886-1951) et de l’Italien Julius Evola (1898-1974). C’est l’idée de « révolte contre le monde moderne » . « La tradition entend s’opposer à la modernité qui serait forcément décadente , explique Jean-Yves Camus. Il y aurait une sagesse primordiale, transcivilisationnelle, qui se transmettrait à travers les âges. » Il s’agit de revenir à un âge d’or, à une chevalerie, aux Templiers.

    **« Projet géopolitique »**

    Autre source d’inspiration pour le penseur russe : Jean Thiriart (1922-1992), un ancien collaborationniste belge. « Thiriart a développé un projet géopolitique à partir des années 1960 qui l’a amené à prôner un Etat jacobin et eurasiatique dominant également une part de l’Afrique. Au début des années 1980, Thiriart considère que c’est l’URSS qui peut le rendre possible » , souligne Nicolas Lebourg, dans un entretien au site Streetpress.com.

    Dans son article « Alexandre Douguine et la droite radicale française », Stéphane François détaille : « Thiriart était un militant nationaliste révolutionnaire paneuropéen. Son ambition était de créer un Etat européen unifié promouvant un système social appelé le “national-communautarisme”, non fondé ethniquement. Il souhaitait créer une “Grande Europe”, de Reykjavik à Vladivostok. »

    Très hostile aux Etats-Unis et à Israël, Jean Thiriart était favorable à une alliance entre l’Europe et le monde arabe. « Les thèses de Jean Thiriart ont manifestement influencé la géopolitique “douguinienne”, de fortes analogies existant entre le néo-eurasisme de Douguine et le nationalisme paneuropéen de Thiriart », continue M. François. Cette influence se retrouve dans sa conception d’un espace géopolitique qui « n’est pas un espace blanc. Il n’y a pas de répulsion de Douguine envers l’islam », précise encore Jean-Yves Camus.

    Cette multiplicité de références fait que Douguine réussit à séduire plusieurs courants de l’extrême droite radicale. D’abord, les nationalistes révolutionnaires (qui se définissent comme nationalistes, anticapitalistes et anticommunistes, mais aussi antiaméricains par rejet du système libéral et du « cosmopolitisme »), dont les analyses sont très proches de celles de Douguine. Il est vrai que ce dernier a cofondé le Parti national-bolchevique en 1993, tentative de synthèse entre les « rouges » communistes et les « bruns » fascistes contre le système capitaliste. Ce parti avait beaucoup séduit les nationalistes révolutionnaires.

    C’est Christian Bouchet, figure de cette famille, qui édite d’ailleurs les livres du Russe en France, avec ses éditions Ars Magna. « Je connais Alexandre Douguine depuis la fin des années 1980. Il reprend à son compte la théorie de l’opposition des puissances de la mer et de celles de la terre. Il y rajoute un côté mystique » , avance M. Bouchet, qui parle de « convergence de pensée » avec le Russe.

    **Proche d’Alain Soral**

    En France, Alexandre Douguine est aussi proche d’Alain Soral, polémiste antisémite, avec qui il a tenu de nombreuses conférences à Moscou, au Brésil ou encore à Paris. C’était le cas en 2011, dans un café « ami » du Quartier latin où l’on pouvait croiser de nombreuses personnalités d’extrême droite dans l’assistance, y compris des membres du FN, comme David Rachline, devenu, depuis, maire de Fréjus (Var). La librairie en ligne de M. Soral a d’ailleurs longtemps vendu les ouvrages du Russe. Plus récemment, en 2016, Daria Douguina a également interviewé Alain Soral à Moscou.

    M. Douguine a aussi tissé des liens avec le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) – cette structure de la « nouvelle droite », à mi-chemin entre le club de pensée et l’association politique, élitiste, antiégalitaire, antidémocratique, a toujours eu pour objectif de réarmer idéologiquement la droite et l’extrême droite.

    C’est chez eux que Douguine s’est présenté lors de ses premiers voyages en France, au début des années 1990. « Il n’avait jamais parlé à des Français, il est venu nous voir car on avait publié des articles géopolitiques sur le rôle de la Russie. Une amitié s’est formée. Mais on n’est pas du tout sur l’eurasisme , explique Patrick Lusinchi, un des piliers d’ Eléments . Il y a une sorte de quiproquo sur nos relations avec lui. Ce n’est pas la “nouvelle droite” qui s’intéresse à Douguine, mais Douguine qui s’intéresse à la “nouvelle droite”. »

    Les néodroitiers feront pourtant le voyage en Russie en 1992 sur invitation de M. Douguine. De même, ce dernier est intervenu lors de colloques du Grece, il écrira dans Eléments et lancera même une version russe de la revue, Elementy . Un choix de titre contesté, d’ailleurs, par Alain de Benoist, principale figure de ce courant. Reste que les deux hommes sont « liés par une grande amitié » , selon Elements. M. de Benoist a ainsi été invité en 2008 en Russie à s’exprimer lors d’une rencontre organisée par Alexandre Douguine.

    Enfin, Stéphane François souligne que Douguine et la « nouvelle droite » « partagent une conception impériale de l’Europe ». Patrick Lusinchi concède ce point : « Il y a des convergences sur l’hostilité vis-à-vis des Etats-Unis, de la volonté d’avoir un équilibre avec une Russie alliée à l’Europe contre le système anglo-saxon. La multipolarité est intéressante, on se rejoint là-dessus. »

    Une chose est sûre : malgré leurs divergences et leurs nuances, l’extrême droite française prorusse est désormais persuadée d’avoir une martyre, Daria Douguina, morte pour leurs idé es.

  2. Oui mais je crois que la nièce de Melenchon a fait une soirée au Macumba avec la demi soeur de la fille de Douguine une fois, donc bon voilà hein.

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