«Le triomphe de la laideur: la beauté disparaît de l’architecture et de l’urbanisme»

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  1. *TRIBUNE – L’enlaidissement du cadre de vie des Français est aussi criant que peu débattu. Or, cet enlaidissement a des effets catastrophiques sur la société et est source de malheur public, explique Tristan Claret-Trentelivres.*

    Le charme de l’ancien. Cette phrase stéréotypée utilisée pour vanter un bien immobilier à de potentiels acheteurs en dit long, si l’on y regarde bien, sur une réalité unanimement ressentie mais dont l’aveu apparaît pourtant inconfortable à la plupart de nos contemporains. Elle trahit en effet un consensus discret mais général sur la supériorité esthétique du passé sur le présent, qui se manifeste de façon particulièrement éclatante dans les prix immobiliers, comme souvent bons révélateurs de nos hypocrisies collectives. Progressivement, et paradoxalement dans une époque globalement peu suspecte de traditionalisme, nous nous sommes en effet habitués à l’idée qu’en matière d’architecture et, plus généralement, d’urbanisme et de décoration, non seulement l’ancien est esthétiquement bien supérieur au contemporain, mais ce dernier est presque toujours laid, insipide au mieux.

    Ce qu’il faut bien se résoudre à nommer notre consensus esthétique réactionnaire offre matière à réflexion dans la mesure où, contrairement à ce qu’on pourrait penser au premier abord, il marque une particularité de notre époque. En 1890, un immeuble parisien tout juste construit dans le style haussmannien, loin de subir une décote par rapport à son voisin bâti en 1840, bénéficiait au contraire d’une prime découlant du goût pour le style du temps. Ce n’est donc pas l’ancienneté en soi qui a du cachet, et l’on peut d’ores et déjà prévoir sans prendre trop de risque que les immeubles en béton de 1960 ne bénéficieront pas d’une telle faveur en 2100, signe que nous sommes en présence d’une véritable rupture esthétique, instinctivement ressentie.

    Celle-ci est d’autant plus intrigante que nous sommes collectivement bien plus riches qu’en 1900 et que nos capacités théoriques à embellir notre environnement ont donc crû depuis de façon spectaculaire. Pourquoi dès lors, alors même que nous recherchons toujours autant la beauté, semblons-nous avoir perdu notre faculté à la créer à grande échelle?

    Si les «gestes architecturaux» contemporains provocateurs concentrent aujourd’hui les critiques les plus acerbes, ils nous semblent dissimuler la principale origine de la laideur contemporaine, que son omniprésence rend source de malheur public dans des proportions infiniment plus grandes: l’indifférence fonctionnaliste. Ce qui enlaidit notre environnement quotidien n’est pas tant la laideur spectaculaire que la laideur tranquille et fonctionnelle. C’est celle des entrepôts en tôle des zones d’activité, des couloirs de bureaux anonymes ou des rues mornes et interchangeables avec leur mobilier urbain désespérant.

    Parmi la liste presque infinie des exemples de cette disparition de l’attention esthétique dans l’architecture ou le mobilier urbain, on peut citer les bouches de métro parisien de style Art nouveau mises en regard de celles, parfaitement sans âme, des nouvelles stations, les rambardes en métal des immeubles neufs contrastant vivement avec les garde-corps en fer forgé des balcons haussmanniens ou encore les réverbères contemporains, propres à faire passer tout environnement pour un parking de supermarché, comparés à ceux de la place de la Concorde. Ce n’est pas le mauvais goût qui rend nos constructions laides et nos nouvelles rues peu agréables à la promenade, c’est l’indifférence de leur conception à la beauté et au détail.

    Confusément, dans cet univers froid et sans charme, chacun se sent privé de quelque chose d’essentiel. C’est cette disparition de l’attention à rendre notre environnement quotidien aimable qui conduit les Français à se précipiter, l’été venu, dans les «plus beaux villages de France», sentant bien qu’ils y trouvent non la splendeur du Grand Trianon ou de la cathédrale de Strasbourg, mais la recette perdue d’un environnement délicat, fait pour les hommes et les femmes qui y vivent.

    Tout se passe comme si, aux alentours de 1930, plaçant la limitation des coûts au-dessus de toute autre considération – ouvrant ainsi la voie au triomphe du béton – nous avions progressivement cessé de prêter attention à cette dimension essentielle de l’arrangement du monde. Toute exigence esthétique a alors peu à peu disparu des cahiers des charges soumis par les maîtres d’ouvrage publics et privés ainsi que, pire encore, de l’esprit des décideurs comme des architectes. Trois quarts de siècle après cette révolution esthétique, nous avons été tant habitués à faire du caractère fonctionnel l’alpha et l’oméga du neuf que l’architecte qui se risquerait aujourd’hui à ouvrager les détails dans un souci de beauté se sentirait probablement mal à l’aise pour justifier ce qui passerait pour une lubie.

    Quelles qu’en soient les causes, intervenant au pire moment où, aiguillonnés par une forte croissance économique et démographique, les besoins de construction étaient plus grands que jamais, cette disparition de l’attention au beau a conduit à un enlaidissement progressif, mais massif de notre cadre de vie qui emporte de lourdes conséquences sur le bien-être de la population.

    L’intuition selon laquelle la beauté de l’environnement, toutes choses égales par ailleurs, contribue au bonheur se trouve en effet confirmée par les études réalisées sur le sujet, qui mettent en évidence un effet substantiel sur le bien-être individuel. Au niveau collectif, la beauté quotidienne d’un cadre de vie produit également des externalités positives et la laideur, au contraire, des externalités négatives sur les liens sociaux. Plus un environnement sera charmant et accueillant, incitant à la promenade et à l’usage public de l’espace, plus ses habitants auront tendance à se l’approprier collectivement et en prendre soin. À l’inverse, la laideur fonctionnelle et sans âme ne génère que des lieux de passages et des quartiers dortoirs, où l’on ne passe que le temps nécessaire.

    Si le triomphe du fonctionnalisme est cause de malheur public, il contribue également inévitablement à accroître les inégalités. Si nous sommes devenus incapables de créer le genre de beauté quotidienne qui était encore banale il y a un siècle, il faut considérer qu’il en existe désormais un stock fini, inévitablement voué à s’amenuiser avec l’usure du temps. Si cette beauté demeure pourtant recherchée comme essentielle au bonheur, alors elle est vouée à se concentrer de façon croissante entre les mains des plus aisés qui seront les seuls à en jouir, les plus modestes étant condamnés à vivre au milieu de la laideur. La hausse vertigineuse des prix de l’immobilier dans les charmants villages de France, qui chasse progressivement les locaux, augure de cette tendance générale. Ainsi, la beauté devient un luxe, réservé à ceux qui peuvent se l’offrir.

    En dépit de ses lourdes conséquences sur le bien-être social, cette disparition silencieuse du beau semble passer inaperçue, ou à tout le moins être largement tue dans le débat public. Aucune question importante ne semble plus absente de la réflexion politique de nos gouvernants que celle des moyens de redevenir collectivement capables de créer ce type de beauté, et d’embellir ainsi notre environnement. La République, qui porte en elle une certaine idée de l’aristocratie pour tous, ne devrait-elle pourtant pas avoir aussi pour objet de démocratiser la beauté en œuvrant à étendre son règne?

    Aux gouvernants conscients du problème et qui, ayant trouvé la France de béton, souhaiteraient la laisser de pierre et de fer, permettons-nous de suggérer quelques pistes. L’État aurait en effet un vaste rôle à jouer pour réhabituer la société à faire preuve d’exigences esthétiques. La commande publique et surtout les règles d’urbanisme, dont chacun sait combien elles sont un redoutable instrument de contraintes sur les nouvelles constructions, constitueraient à cette fin de puissants leviers. Contraintes par l’adoption de nouvelles règles, où de leur propre chef, les communes pourraient, de façon systématique, tâcher d’employer à leur aménagement des matériaux plus nobles et durables, s’efforcer de se doter d’un mobilier urbain recherché et avenant, remplacer le bitume par des pavés ou encore planter de beaux arbres, regardés comme des ornements publics et non d’abord comme des machines à absorber du CO2.

    L’essentiel serait avant toute chose de poser clairement le problème en rejetant l’hégémonie fonctionnaliste pour retrouver le souci de notre empreinte esthétique. Il ne nous en coûterait pas si cher. L’attention à l’esthétique et au détail qui était jadis la nôtre peut se traduire simplement et n’a rien de nécessairement luxueux ou dispendieux, d’autant qu’elle bénéficierait des gains de productivité du siècle passé. On peut même penser qu’en favorisant des constructions plus durables et mieux entretenues, elle serait financièrement avantageuse à long terme. Alors, il serait possible de bâtir à nouveau de belles choses, en commençant sans doute par nos équipements publics. Pour entamer un tel effort, qui ne pourrait porter ses fruits que dans la durée, rien ne semblerait plus adapté que les maisons de retraite, dont la laideur sans âme nourrit trop souvent la désespérance de nos aînés et la mauvaise conscience de la nation.

    En tout état de cause, si l’on veut bien regarder le problème en face, il ne nous semble revêtu d’aucune fatalité. Pas plus que nos ancêtres, nous ne sommes condamnés à la laideur et, avec un peu d’efforts collectifs bien coordonnés, nous pouvons espérer laisser à nos enfants une France plus belle que nous l’avons trouvée et non moins belle, comme chaque génération depuis un siècle. À nos gouvernants d’en prendre la mesure, eux à qui, selon le mot prêté à Hadrien par Yourcenar, il appartient de se sentir responsable de la beauté du monde.

  2. Je m’attendais à une tribune construisant tout son argumentaire sur une donnée totalement subjective (= ce qui est beau), mais en fait je dois lui reconnaître de fournir un argument assez efficace :

    > En 1890, un immeuble parisien tout juste construit dans le style haussmannien, loin de subir une décote par rapport à son voisin bâti en 1840, bénéficiait au contraire d’une prime découlant du goût pour le style du temps. Ce n’est donc pas l’ancienneté en soi qui a du cachet, et l’on peut d’ores et déjà prévoir sans prendre trop de risque que les immeubles en béton de 1960 ne bénéficieront pas d’une telle faveur en 2100, signe que nous sommes en présence d’une véritable rupture esthétique, instinctivement ressentie.

    Cela dit, je trouve le texte assez aveugle à un certain nombre de choses, notamment à ce qui peut définir ce qui est beau, ou même à la place du beau. Par exemple, ce passage…

    > Trois quarts de siècle après cette révolution esthétique, nous avons été tant habitués à faire du caractère fonctionnel l’alpha et l’oméga du neuf que l’architecte qui se risquerait aujourd’hui à ouvrager les détails dans un souci de beauté se sentirait probablement mal à l’aise pour justifier ce qui passerait pour une lubie.

    … n’a pas l’air d’imaginer que ce qui caractérise le beau puisse aussi avoir changé, par exemple se caractériser par l’absence de fioritures des bâtiments (perso les bâtiments Hausmaniens me laissent un peu froids) mais que leur apparence fonctionnelle, utile, puisse être devenu un critère de beauté. Certes la plupart des barres HLM sont moches, mais je suis pas sûr que j’en dirais autant de certains logement étudiants collectifs, par exemple. Un autre cas d’école est l’éolienne : beaucoup des générations qui y voient la destruction de leur paysages d’antan les trouve moches, quand beaucoup des nouvelles qui y voient un élément positif les trouvent belles.

    Par ailleurs, les “charmants villages” dont il parle souvent regorgent de constructions modestes qui ne témoignent pas tant d’une recherche esthétique, que d’une pure fonctionnalité. De la couleur des bâtisses aux matériaux des toits, leurs caractéristiques viennent souvent uniquement d’une adaptation fonctionnelle au milieu ou aux matériaux disponibles à leur époque. C’est aussi leur systématisme et réplication automatique qui a fait la personnalité de ces endroits qu’il trouve beaux.

    > Au niveau collectif, la beauté quotidienne d’un cadre de vie produit également des externalités positives et la laideur, au contraire, des externalités négatives sur les liens sociaux. Plus un environnement sera charmant et accueillant, incitant à la promenade et à l’usage public de l’espace, plus ses habitants auront tendance à se l’approprier collectivement et en prendre soin.

    Je peux rejoindre ça instinctivement, mais j’aimerais bien voir l’étude dont ils parlent. Par ailleurs, l’article semble faire l’impasse sur toutes les constructions liées à l’usage collectif, justement. Quand on refait une place, quand on adapte ou restaure un lieu commun, la données esthétique est toujours entièrement présente. Ce dont il parle concerne uniquement l’immobilier individuel.

  3. Et pourtant tu trouveras des architectes influents qui te défendent *la beauté de la Tour Montparnasse* la comparant même à *une future tour Eiffel*.

    La laideur du brutalisme et d’une grosse partie des mouvements modernes et post-modernes était dénoncée du temps même de l’existence de Le Corbusier. Paradoxalement les nombreux sous qui parlent d’architecture où trainent de nombreux architectes tiennent un discours relativement conforme et unanime sur ce point.

  4. Ligne éditoriale du figaro : plutôt que dire “j’aime pas” faites en un sujet sur la décadence de la société.

  5. On parcourait un peu Rennes avec mon frère cet été (on y a grandi) et on se demandait : pourquoi toutes ces nouvelles grandes places vides minérales (mail François Mitterrand, la nouvelle Gare, Place Saint-Germain etc)? Quel putain d’intérêt (les marchés de Noël une fois par an, ok) ? Pourquoi ne pas mettre plus de verdure et d’espaces verts?

  6. Je comprends qe pendant longtemps on étais obligé de construire rapide et pas cher pour loger les gens, mais je suis désolé quand tu fait de l’architecture tu peut pas te permettre de faire n’importe quoi sous prétexte que c’est de l’art.

    OK, je veux bien ça pour la peinture et pour la musique, soit aussi “avant-garde” et “révolutionnaire” que tu veut, et on s’en fout parce que personne est obligé d’écouter une musique ou de regarder un tableau. L’architecture, t’as pas le choix. Elle est là, au milieu de l’espace public, et des gens passent devant tout les jours et c’est utilisé par énormément de gens.

    Selon moi (sauf dans certains cas) l’architecture devrait toujours être dans ce qui est à la mode dans la population. Pour faire un parallèle, OK, la musique pop c’est pas ouf, mais ça passe partout, imaginez si on passait du Xenakis et du Cage toute la journée à la radio, ça allienerait complètement les gens. Pareil avec l’architecture selon moi.

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