Ilarbore une mine désabusée, en cette fin de journée d’hiver. Arnaudallume une cigarette et se remémore les événements de l’été dernier. Lajoie de quitter enfin un poste qui ne lui correspond plus, après seizeans passés dans le journalisme. L’obtention du concours pour devenirprofesseur des écoles, un métier « plus utile » avec « un côté transmission aux gamins »qui lui avait plu, lorsqu’il faisait de l’accompagnement scolairebénévolement. La légère déception, en apprenant qu’il s’occupera d’uneclasse double niveau CE1/CE2 le jeudi et d’un CM1 le vendredi. Et lesdoutes, enfin : faut-il préparer les cours avant la rentrée ? Comments’y prendre, lorsque l’on travaille encore et que l’on n’a reçu niconseil, ni méthode ?Comme quatorze personnes dans l’académie d’Amiens – où exercenttoutes les personnes citées dans cette enquête – et 688 autres au niveaunational en 2021, Arnaud est passé par la voie du concours deprofesseur des écoles réservée aux personnes ayant déjà travaillé cinqans dans le privé. Après avoir été reçu, il doit effectuer une année destage avant d’être titularisé. Il passe donc la moitié de la semaine enformation à l’INSPE, « l’école des profs », l’autre moitié seul devantses classes.Pour accompagner ces nouvelles recrues dans leurs premiers pasd’enseignants, un professeur fait cours l’autre moitié de la semaine.« Jetés dans le grand bain sans savoir nager »Avant le concours, La plupart des néo-professeurs ont suivi une annéede formation en première année de master, ou depuis la licence avec unparcours pré-professionnalisant au cours duquel ils ont effectué desstages obligatoires. Les lauréats issus d’une reconversion arrivent,eux, directement dans cette formation hybride. Et cette année, leurpremier jour était devant les élèves, pour la rentrée scolaire.Brutalement confrontés à la gestion d’un groupe d’une trentaine d’enfants, la plupart tombe alors de haut. « C’est ultra-violent », « on est jetés dans le grand bain alors qu’on ne sait pas nager », « on est largués en bonne et due forme »… Le sentiment est partagé presque unanimement.« On a beau avoir prévu, préparé quelques cours en allant sur desforums sur Internet, regardé le fonctionnement d’une classe, etc. Onn’a jamais eu d’élève face à soi ! », témoigne Elisa, 47 ans, qui a laissé derrière elle sa carrière dans le commerce international pour enseigner à des CE2 et CM1.C’est ce que déplorent la plupart des professeurs reconvertis : lemanque d’expérience et l’impression « d’apprendre sur le tas ».Concernant la formation, les critiques fusent contre l’INSPE. « Cette formation n’est pas adaptée à des personnes comme nous ! », fustige Barbara, une assistante commerciale de 47 ans tout juste reconvertie.En théorie, elle doit mêler apprentissage théorique et pédagogique.Mais tous pointent un manque de cours didactiques, de gestion de classe.« Il y a des cours qui ne servent à rien et font perdre beaucoup de temps », poursuit cette mère de trois enfants et à ce titre dispensée de valider le master. « A l’INSPE, on ne voit que la théorie, je n’ai jamais appris à construire un cours, une séance. ».Le président de la République l’a reconnu lui-même ce jeudi : « Il est clair que nous devons repenser la formation de nos enseignants »,a déclaré Emmanuel Macron devant les recteurs réunis à la Sorbonne.Mais cet élan réformateur prendra-t-il en compte la situation spécifiquede ces néo-convertis ?Au sein des instituts, on reconnaît qu’il y a « plus de difficultés au départ pour les reconvertis », mais c’est pour ajouter aussitôt « qu’ils peuvent rattraper très vite en fonction de leur expérience ».« Sur le mois de septembre, ils doivent tout mettre en œuvrecomme des professeurs normaux, tout faire en même temps. Or, ce n’estpas possible ! », admet Sabine Evrard, ex-directrice adjointe del’INSPE de l’académie d’Amiens et vice-présidente de l’universitéPicardie-Jules Verne. « Un étudiant “traditionnel” aura vu depuis salicence tout l’environnement de l’école au cours des stages, il sauraoù aller chercher, aura été accompagné, saura mieux construire uneséance. »Car beaucoup de ceux reconvertis entrent dans un monde dont ilsconnaissent peu les codes. Le vocabulaire spécifique de l’école et sonfonctionnement leur sont rarement familiers, contrairement à ceux quiont suivi un cursus habituel. Barbara blâme la formation :« L’INSPE ne fait pas la différence entre nous, qui sommes enreconversion, et les autres. On nous dit : “Il faut que tu travaillesavec un cahier-journal”. C’était la première fois que j’entendais ceterme ! Les étudiants classiques le savent depuis leur première année defac. C’est la forme, les termes, que l’on ne nous apprend pas. »Cindy, qui partage sa classe avec une autre professeur-stagiaire ayant suivi un parcours classique, confirme : « On sent que ma binôme arrive mieux à cibler les compétences visées, qu’elle est très au courant de ce qu’il faut faire, le cahier d’appel,etc… »
Des dispositifs d’aide mal vécus
Comment combler ces manques ? Sabine Evrard concède que leprofesseur-stagiaire est désormais perçu par l’institution comme unmoyen d’enseignement, « alors qu’il ne devrait pas l’être, il devrait être encadré puisqu’il est en train d’apprendre son métier ».
Elle dit comprendre le sentiment d’abandon régulièrement évoqué parles personnes en reconversion, souvent en difficulté les premiers mois, mais nie le manque d’accompagnement dans le système actuel.
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Ilarbore une mine désabusée, en cette fin de journée d’hiver. Arnaudallume une cigarette et se remémore les événements de l’été dernier. Lajoie de quitter enfin un poste qui ne lui correspond plus, après seizeans passés dans le journalisme. L’obtention du concours pour devenirprofesseur des écoles, un métier « plus utile » avec « un côté transmission aux gamins »qui lui avait plu, lorsqu’il faisait de l’accompagnement scolairebénévolement. La légère déception, en apprenant qu’il s’occupera d’uneclasse double niveau CE1/CE2 le jeudi et d’un CM1 le vendredi. Et lesdoutes, enfin : faut-il préparer les cours avant la rentrée ? Comments’y prendre, lorsque l’on travaille encore et que l’on n’a reçu niconseil, ni méthode ?Comme quatorze personnes dans l’académie d’Amiens – où exercenttoutes les personnes citées dans cette enquête – et 688 autres au niveaunational en 2021, Arnaud est passé par la voie du concours deprofesseur des écoles réservée aux personnes ayant déjà travaillé cinqans dans le privé. Après avoir été reçu, il doit effectuer une année destage avant d’être titularisé. Il passe donc la moitié de la semaine enformation à l’INSPE, « l’école des profs », l’autre moitié seul devantses classes.Pour accompagner ces nouvelles recrues dans leurs premiers pasd’enseignants, un professeur fait cours l’autre moitié de la semaine.« Jetés dans le grand bain sans savoir nager »Avant le concours, La plupart des néo-professeurs ont suivi une annéede formation en première année de master, ou depuis la licence avec unparcours pré-professionnalisant au cours duquel ils ont effectué desstages obligatoires. Les lauréats issus d’une reconversion arrivent,eux, directement dans cette formation hybride. Et cette année, leurpremier jour était devant les élèves, pour la rentrée scolaire.Brutalement confrontés à la gestion d’un groupe d’une trentaine d’enfants, la plupart tombe alors de haut. « C’est ultra-violent », « on est jetés dans le grand bain alors qu’on ne sait pas nager », « on est largués en bonne et due forme »… Le sentiment est partagé presque unanimement.« On a beau avoir prévu, préparé quelques cours en allant sur desforums sur Internet, regardé le fonctionnement d’une classe, etc. Onn’a jamais eu d’élève face à soi ! », témoigne Elisa, 47 ans, qui a laissé derrière elle sa carrière dans le commerce international pour enseigner à des CE2 et CM1.C’est ce que déplorent la plupart des professeurs reconvertis : lemanque d’expérience et l’impression « d’apprendre sur le tas ».Concernant la formation, les critiques fusent contre l’INSPE. « Cette formation n’est pas adaptée à des personnes comme nous ! », fustige Barbara, une assistante commerciale de 47 ans tout juste reconvertie.En théorie, elle doit mêler apprentissage théorique et pédagogique.Mais tous pointent un manque de cours didactiques, de gestion de classe.« Il y a des cours qui ne servent à rien et font perdre beaucoup de temps », poursuit cette mère de trois enfants et à ce titre dispensée de valider le master. « A l’INSPE, on ne voit que la théorie, je n’ai jamais appris à construire un cours, une séance. ».Le président de la République l’a reconnu lui-même ce jeudi : « Il est clair que nous devons repenser la formation de nos enseignants »,a déclaré Emmanuel Macron devant les recteurs réunis à la Sorbonne.Mais cet élan réformateur prendra-t-il en compte la situation spécifiquede ces néo-convertis ?Au sein des instituts, on reconnaît qu’il y a « plus de difficultés au départ pour les reconvertis », mais c’est pour ajouter aussitôt « qu’ils peuvent rattraper très vite en fonction de leur expérience ».« Sur le mois de septembre, ils doivent tout mettre en œuvrecomme des professeurs normaux, tout faire en même temps. Or, ce n’estpas possible ! », admet Sabine Evrard, ex-directrice adjointe del’INSPE de l’académie d’Amiens et vice-présidente de l’universitéPicardie-Jules Verne. « Un étudiant “traditionnel” aura vu depuis salicence tout l’environnement de l’école au cours des stages, il sauraoù aller chercher, aura été accompagné, saura mieux construire uneséance. »Car beaucoup de ceux reconvertis entrent dans un monde dont ilsconnaissent peu les codes. Le vocabulaire spécifique de l’école et sonfonctionnement leur sont rarement familiers, contrairement à ceux quiont suivi un cursus habituel. Barbara blâme la formation :« L’INSPE ne fait pas la différence entre nous, qui sommes enreconversion, et les autres. On nous dit : “Il faut que tu travaillesavec un cahier-journal”. C’était la première fois que j’entendais ceterme ! Les étudiants classiques le savent depuis leur première année defac. C’est la forme, les termes, que l’on ne nous apprend pas. »Cindy, qui partage sa classe avec une autre professeur-stagiaire ayant suivi un parcours classique, confirme : « On sent que ma binôme arrive mieux à cibler les compétences visées, qu’elle est très au courant de ce qu’il faut faire, le cahier d’appel,etc… »
Des dispositifs d’aide mal vécus
Comment combler ces manques ? Sabine Evrard concède que leprofesseur-stagiaire est désormais perçu par l’institution comme unmoyen d’enseignement, « alors qu’il ne devrait pas l’être, il devrait être encadré puisqu’il est en train d’apprendre son métier ».
Elle dit comprendre le sentiment d’abandon régulièrement évoqué parles personnes en reconversion, souvent en difficulté les premiers mois, mais nie le manque d’accompagnement dans le système actuel.