Xavier Piechaczyk (RTE) : « Nous avons perdu toutes nos marges pour répondre à la demande d’électricité »

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  1. **On nous promet une crise de l’énergie cet hiver. Allons-nous manquer d’électricité ?**

    Nous sommes en train de finaliser nos prévisions pour le passage de l’hiver, mais ce qui est certain c’est qu’on sera au mieux dans la même situation que l’hiver dernier, c’est-à-dire sous vigilance particulière. Jusqu’à récemment la France vivait dans une situation d’abondance d’électricité. Mais avec la fermeture de la plupart des centrales au fioul et au charbon pour des raisons climatiques, les retards dans les mises en service des énergies renouvelables, du réacteur EPR de Flamanville et, aujourd’hui, le problème de corrosion sous contrainte qui touche plusieurs réacteurs nucléaires, nous avons perdu toutes nos marges pour répondre à la demande d’électricité. Le manque potentiel de gaz cet hiver risque encore d’aggraver la situation.

    **Cette crise percute-t-elle nos objectifs long terme ?**

    Non. Il faut avoir conscience que la consommation énergétique de la France est à 60 % basée sur les hydrocarbures, le gaz et le pétrole. L’électricité ne représente aujourd’hui que 25 % de notre mix énergétique. Au-delà du problème transitoire de l’électricité française, nous avons pris l’engagement, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique, de sortir des énergies fossiles. Et, à moyen terme, c’est l’électricité qui doit être notre énergie de substitution majoritaire, aux côtés des bioénergies. Nous allons électrifier nos modes de vie et nos modes de production. L’enjeu d’ici à 2050 sera donc de produire beaucoup plus d’électricité.

    **Comment va-t-on produire cette électricité ?**

    Nous avons des défis à relever. Nous devons déjà entretenir notre parc nucléaire existant et demain le remplacer par beaucoup de nouveaux moyens de production, car notre consommation électrique va progresser. Il existe plusieurs chemins possibles comme nous l’avons montré dans Futurs énergétiques 2050. Celui qui a été retenu par le président de la République passe par la construction de 14 nouveaux réacteurs nucléaires d’ici à 2050. En parallèle, nous devons fortement accélérer le déploiement des énergies renouvelables car la nouvelle génération de réacteurs, les EPR 2 , ne sera pas opérationnelle, au mieux, avant 2035. Et dans ce monde très électrique, il y a une infrastructure centrale : le réseau. Lui aussi doit se développer plus et plus vite. Il est impératif que la France simplifie ses procédures pour combler son retard.

    **Mais cela risque de coûter une fortune…**

    Cela coûtera entre 750 et 1.000 milliards d’investissements au total pour tout notre système électrique. En prenant en compte la production mais aussi les réseaux, qu’il faut moderniser et repenser pour s’adapter aux nouveaux modes de production et aux nouveaux usages, le stockage, les interconnexions… Au total, nous allons devoir investir durablement deux fois plus qu’aujourd’hui. Et encore davantage si on prend en compte l’indispensable rénovation thermique des bâtiments. C’est accessible car il faut avoir en tête que le système électrique, qui couvrira environ 55 % de la consommation énergétique française en 2050, sera plus gros, plus moderne et plus efficace. On estime que le coût du mégawattheure produit n’augmenterait que d’environ 15 % d’ici 2060.

    **Mais la crise actuelle ne change-t-elle pas totalement la donne ?**

    La crise actuelle joue le rôle d’accélérateur de l’histoire. Elle renforce la nécessité de sortir des énergies fossiles. Nous étions animés jusque-là par la lutte contre le réchauffement climatique. Désormais cette transition est également une nécessité pour des raisons de souveraineté. Nous prenons conscience que nous devons accélérer notre décarbonation. Nous devons consommer moins de gaz fossile et de pétrole pour des raisons géostratégiques et économiques.

    **L’Europe est-elle un facilitateur ?**

    Nous avons un besoin vital de l’Europe. Un système électrique pensé à l’échelle européenne c’est un système moins coûteux, plus robuste et qui assure notre souveraineté collective. L’Europe a fixé beaucoup d’objectifs de transition que la France a d’ailleurs du mal à respecter. Mais quand on est dans une aventure aussi ambitieuse, c’est nécessaire d’être challengé.

    **Mais la crise actuelle risque de fragiliser la solidarité européenne, en particulier cet hiver quand l’énergie risque de manquer…**

    Aujourd’hui nous n’avons aucune raison de penser qu’il n’y aura pas de solidarité sur le plan électrique en Europe dans les mois à venir. Il y a des règles d’exploitation des réseaux et personne n’a le droit ni intérêt à garder son énergie pour lui. Il y a deux mondes possibles. Un monde où les marchés fonctionnent, même avec des prix très hauts, sans intervention des pouvoirs publics sur les flux. Un autre monde, si la crise s’aggrave, où les flux seraient décidés par les Etats eux-mêmes, chacun pour soi. C’est un monde que je ne souhaite pas si cela est synonyme de repli. Mais je ne crois pas qu’on arrivera à cette extrémité car, précisément, l’Union européenne est là pour éviter les réflexes nationalistes et nous pousse à agir ensemble. La crise du Covid l’a montré.

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