Hamé, membre de La Rumeur : « Nous sommes nombreux à sentir que le poison de la division est en train de faire son taf »

13 comments
  1. **Mohamed Bourokba déplore que la « guerre des identités » occupe tout l’espace médiatique, occultant la conquête de droits sociaux et politiques.**

    En cette époque de lorgnettes et de minuscules variants, on a éloigné les grands sujets à une telle distance que c’est à peine si on les distingue encore, au loin, avec des lentilles grossissantes.

    On sait très bien cultiver, en revanche, les vrais faux sujets, les belles pommes de discorde bien pourries, avec ce soin tout méticuleux, cette application toute quotidienne que l’on retrouve dans l’art de gaver les oies.

    Comme s’il fallait reconnaître aux myopes qui monopolisent les médias de masse l’avantage d’avoir, de très près, la vue d’autant plus perçante. Et aux millions de spectateurs qui assistent hébétés au matraquage l’envie décomplexée d’écouter encore jusqu’à la coupure publicitaire…

    Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, il semble n’exister qu’une préoccupation centrale. Une seule en tout cas qui vaille la peine qu’on répande sur elle des pluies d’or depuis quelques années déjà, et davantage encore depuis l’ouverture de la chasse à la présidentielle. Il s’agit bien sûr de la fameuse « guerre des identités ». Avec d’un côté la défense d’une identité « majoritaire menacée d’extinction », inspirée par une droite qui ne sait plus très bien faire la différence entre le fantôme du général de Gaulle et celui de Tixier-Vignancour ; et de l’autre côté, la défense d’identités « minoritaires et dominées », inspirée par une gauche qui a enterré si profondément ses prolos qu’elle s’acharne d’autant plus à réétiqueter sa clientèle électorale.

    **Tirs aux pigeons**

    Nous obtenons alors un clivage de type apparent « progressistes vs réactionnaires », mettant en scène des représentants autoproclamés et médiatiques qui, au nom des Blancs en général, des Noirs en général, des femmes, des jeunes, des vieux, des homos, des juifs ou des musulmans en général, se lancent dans d’interminables parties de tirs aux pigeons.

    Les uns et les autres de ces « groupes à défendre » n’ayant désormais rien de mieux à s’échanger que le sentiment de leur détestation mutuelle ; rien d’autre à faire en commun que se surveiller et veiller à la robustesse de leurs revendications réciproquement inconciliables.

    Il n’y a qu’à allumer n’importe quel écran pour s’en faire une idée cuisante : fini les questions fondamentales lancées à l’adresse ou à l’initiative de l’ensemble du peuple français ; fini le progrès collectif, la conquête de droits sociaux et politiques universels – ces vieilles lunes ! –, nous n’avons plus rien à faire ensemble, plus rien à entretenir d’autre que des fragments de niches, des relativismes ad nauseam, auxquels les algorithmes préférentiels de nos petits smartphones sauront d’ailleurs nous renvoyer inlassablement.

    Et bienvenue aux pléthores de télescopages d’opinions courtes et d’avis tranchants comme des lames, aux « sensibilités particulières » définitives et saignantes. Bienvenue aux clashs de points de vue symétriquement aveugles et assassins ; aux arbitrages de punchlines faites pour tuer ; aux ligues de défense de ceci, aux fiertés de cela ; aux index inquisiteurs pointés sur telle ou telle minorité religieuse, sexuelle ou ethnique ; aux diatribes accusatrices émanant de tel ou tel membre de ces mêmes minorités passé à son tour du côté des lyncheurs ; bienvenue à tout ce qu’il faut pour mettre le feu à la plaine, aux villes, aux barres d’immeubles et au clocher du village.

    **Oppositions brutales et binaires**

    Entrez-y, de force ou de gré, carrez-vous ce nouveau paradigme dans le crâne et jetez-vous-y ! Que l’on s’empoigne jusqu’au sang dans ces oppositions identitaires brutales et binaires, qu’elles prennent toute la place sur les chaînes et les fils de posts ; et que chacune et chacun d’entre nous, s’installe comme chez elle ou chez lui dans son ontologie « de souche », « de genre », « de race », « d’orientation X », « de confession Y », « de tradition Z »…

    De quoi frissonner, rire et pleurer tout à la fois. De quoi nous étouffer pour de bon, derrière nos masques FFP2 usés, avec nos difficultés à respirer cet air déjà saturé de crises économiques qui nous environne.

    Jusqu’où peut-on émietter un peuple ? A quel degré d’absurdité peut-on lui brouiller la vue ?

    Toi qui entres ici, abandonne tout espoir de mieux connaître un jour le monde et les hommes, et résous-toi à choisir ton venin.

    Nous sommes nombreuses et nombreux, en dépit de nos appartenances réelles ou supposées, à partager cette conviction que c’est la noblesse des peuples de se poser collectivement l’impératif de « vivre libres et ensemble sur une terre libre », comme un arc tendu vers notre émancipation. Nous sommes nombreuses et nombreux à sentir aussi que quelque chose se fragmente aujourd’hui, que le poison de la division est en train de faire son taf et qu’il nous mène lentement vers un embarcadère où les mots ne voudront plus rien dire. Celui de la guerre civile.

    On peut se remettre de tout, bien sûr. Mais plus difficilement des pactes que l’on scelle avec le diable.

    *Mohamed Bourokba dit Hamé est rappeur, auteur et réalisateur. Il est membre du groupe La Rumeur.*

  2. Merci, ça me rappelle que le Monsieur a écrit l’un, si ce n’est le IMO, des plus beaux couplets du rap français :

    Je suis l’ombre sur la mesure à la pointe d’une écriture

    L’ombre de ces murs aux milles blessures que des bouches murmurent

    Entre deux rondes de furies bleues du plus criard au blafard d’un gyrophare

    Je tisse ma toile noire sur des coeurs hagards et je traîne mes guêtres

    Sous les fenêtres de ces ruelles qui ont la lèpre

    Mon coeur au fond de la cour des miracles en debacles

    Sous les arcades malades où crissent

    Les voies croisées de la faim et du vice

    Je suis l’ombre cerclée de gris rouillé, verrouillé

    Sur une aire où rien ne brille où les corps se compriment

    Où le vue décline et où brigadiers fulminent regarde ces silhouettes grises

    Dont les rêves gisent sur le pavé couvert de pisse

    Elles poussent toutes la même porte en crachant sur le trottoir de leur illusions mortes

    Nous n’avons à perdre (perdre) que nos pensées ternes (ternes)

    Te diront-elles avec le feu dans les yeux de ceux

    Qui sont près à tenter la diable pourvu qu’il garnisse leurs tables

    Et conjurent la misère le fer et la pierre qui les enserrent
    Je suis l’hombre sur la mesure (sur la mesure)

    Et je sature dans les graves de cette basse qui montent d’une cave

    Parmi la crasse et l’éther d’une trop vieille poudrière

  3. Wow “la guerre des identites” !!

    Cette take de gros centriste le monde !!

    Comme si ce combat parlait de la meme chose, comme si les “identites de gauche” ne voulait pas qu une chose, l egalite.

    Comme si celle qui soutiennent le Z ne demande qu a etre raciste et mysogines.

  4. bolloré et sa marionette zemmour , poutine et sa marionette le pen … diviser pour prendre un max de fric sur le dos des français voici le programme de l’extrème droite …

  5. Excellent article, merci du partage.

    La conclusion est sans équivoque.

    >Nous sommes nombreuses et nombreux, en dépit de nos appartenances réelles ou supposées, à partager cette conviction que c’est la noblesse des peuples de se poser collectivement l’impératif de « vivre libres et ensemble sur une terre libre », comme un arc tendu vers notre émancipation. Nous sommes nombreuses et nombreux à sentir aussi que quelque chose se fragmente aujourd’hui, que le poison de la division est en train de faire son taf et qu’il nous mène lentement vers un embarcadère où les mots ne voudront plus rien dire. Celui de la guerre civile.

  6. Pour d’autres personnes et moi, c’est le gouvernement qui passe son temps à reprendre les thèmes de l’extrême droite comme pour s’assurer d’un duel bien avant que n’arrive l’heure du barrage. Je reprends ici les propos de François Héran, car cette parole devrait porter davantage :

    > […] Que des discriminations massives en fonction d’un patronyme ou d’une couleur de peau persistent en dépit des incantations républicaines, explique le titulaire de la chaire «migrations et sociétés» au Collège de France. Pourtant, les conceptualiser sous les mots de «race» ou «racisme systémique» suffit à déclencher des tombereaux d’attaques, instrumentalisées par les discours gouvernementaux.

    C’est quand même quelqu’un qui dépeint la société comme un rappeur.

  7. Je suis plutôt d’accord avec tout ceux qui accusent la “guerre des identités” d’être un prétexte monté en épingle pour invisibiliser la lutte des classes et diviser les gens.

    Mais pourquoi ensuite pour tant de personnes ça se traduit par un désir immédiat d’attaquer le boucs-émissaire plutôt que les structures dominantes qui attisent cette division ?!

  8. Un texte qui tape juste..

    Il y a encore tout juste quelques années, les discours racistes et identitaires étaient tabous en France et le FN – même si il en mourrait d’envie- devait marcher sur des œufs avec eux.

    Puis vint le wokisme venu des US qui a complètement normalisé ces discours avec son racisme hallucinant et totalement décomplexé. Mais comme il était dirigé contre les blancs vu comme la “race dominante” c’était du coup acceptable, un racisme “normal” quoi. La gauche française – manifestement à court d’idées – s’est dit que ce serait une idée géniale d’embrasser cette idéologie toxique et d’en faire son cheval de bataille, quitte à se dévoyer et se renier entièrement par ailleurs. Avec le splendide résultat actuel.

    Tout ça pour le plus grand bonheur de l’ED qui maintenant n’a plus du tout besoin de marcher sur des oeufs avec ses discours identitaires, xénophobes et racistes ou d’avancer masquée vue que le wokisme a déjà sonné le signal de la curée.

    Franchement, je ne sais pas où l’on va à partir de là en tant que société mais c’est une énorme boîte de Pandore qu’on a ouverte et – historiquement- l’une des plus dangereuses. Et il va être compliqué de la refermer sans casse. En ce qui me concerne, tout candidat de droite ou de gauche qui fera des questions identitaires son cheval de bataille pendant la campagne, ce sera un grand non.

  9. Texte très bien écrit mais je déplore qu’à prendre un point de vue si “surplombant” il en perd de sa force… il attaque tout le monde à la fois mais ça revient à ne désigner aucun responsable.

    Après, il y a quelques années, il avait dans un texte attaqué frontalement et nommément ceux qu’ils considéraient alors comme responsables de la situation des banlieues. Ça lui avait valu plusieurs années de procès, à l’initiative d’un certain Sarkozy : [https://lmsi.net/Insecurite-sous-la-plume-d-un](https://lmsi.net/Insecurite-sous-la-plume-d-un)

    On peut comprendre que plusieurs années de procédures l’aient un peu refroidi.

  10. Quand ont vois que Zemmour coche toutes les cases du fachisme ont peut s’inquiéter de l’avenir de la France.

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