**En Ukraine, l’intégration de facto par la Russie des territoires occupés** – Par Julie Malfoy, publié le 3 septembre 2022 à 12h00
Nouveau programme scolaire, distribution de passeports ou encore annexion par référendum… La Russie a déjà commencé à s’approprier les territoires sous leur contrôle, malgré les menaces de sanctions supplémentaires.
La «russification» de l’Ukraine a commencé et le Kremlin avance ses pions indiscutablement. Dans les territoires occupés – les républiques autoproclamées de Donetsk (DNR) et Louhansk (LNR), les régions de Kherson et de Zaporijia –, la Russie s’établit comme le nouveau propriétaire des lieux. Comme un nouveau syndic d’immeuble, affichant de-ci de-là différents prospectus sur les nouvelles règles de vie de la copropriété. Et contre l’avis de l’actuel chef des lieux.
«*Les envahisseurs ont amené la dégradation et la mort. Et ils pensent qu’ils sont là pour toujours. Mais ce n’est pas le cas», a promis Volodymyr Zelensky le 28 août dans son allocution quotidienne, annonçant que l’Ukraine reprendrait «toutes les régions sous occupation russe*», Crimée comprise. Une contre-offensive ukrainienne a bien tenté de regagner du terrain le lendemain, après avoir coupé les routes d’approvisionnement russes et en bombardant des ponts qui alimentaient les troupes depuis la Crimée. Mais c’est une petite victoire face à une tâche qui s’avère ardue : Moscou considère déjà les territoires comme siens, variant les approches selon les régions.
**Un air de déjà-vu**
Le 8 août, les autorités locales de la région de Zaporijia installées par Moscou annoncent la tenue d’un référendum sur l’appartenance de la région à la Fédération de Russie, prévu au début de l’automne. L’idée avait déjà été avancée à la mi-juillet par le chef de l’administration civile et militaire mise en place, Evgueni Balitski. «J’ai signé un ordre pour que la Commission électorale centrale commence à travailler à l’organisation d’un référendum sur le rattachement de la région de Zaporijia à la Russie», avait-il déclaré lors d’un évènement pro-russe, à Melitopol.
La nouvelle a comme un air de déjà-vu : le 27 février 2014, la tenue d’un référendum en Crimée, qui venait d’être prise par Moscou, était votée dans le Parlement de Simferopol, aux mains d’un commando russe. Les résultats tombent le 17 mars. 96,7 % des 86 % de votants approuvent le rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie. Les chiffres exacts sont contestés, moins le résultat final, car une majorité de la population était favorable à l’annexion.
Un goût amer donc, de ceux qui restent longtemps en bouche. Le président ukrainien y voit un point de non-retour : «*Si les occupants suivent la voie de ces pseudo-référendums, ils se fermeront toute possibilité de négociations avec l’Ukraine et le monde libre, dont ils auront certainement besoin à un moment donné.*» Ceux qui participeront au vote seront, selon ses mots, «*tenus pour responsables*». En Occident, on s’inquiète : la Russie est connue pour ses élections truquées, sans parler du fait qu’elle ne dispose d’aucun droit pour proposer la tenue d’un référendum à Zaporijia, qui reste un territoire ukrainien dans un Etat souverain. «*Ce n’est pas nous qui organisons le référendum*, riposte Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin. *Ce sont les habitants de ces régions qui ont de tels projets. Il faut que* [le président Zelensky] *demande à ses citoyens pourquoi beaucoup d’entre eux ne veulent pas vivre dans son pays*.» La méthode est presque la même qu’en 2014. Sauf que cette fois, l’Ukraine résiste et complique les choses pour le Kremlin, qui espérait une prise des territoires aussi rapides qu’en Crimée.
Les réactions occidentales ne se sont pas fait attendre. Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a par exemple considéré que Vladimir Poutine «*veut faire à toute l’Ukraine ce qu’il a fait à la Crimée*». «*Nous ne pouvons permettre que les frontières soient modifiées par la force des armes. Nous ne reconnaîtrons jamais l’annexion par la Russie du territoire de l’Ukraine*», a-t-il poursuivi. Outre-Rhin, le chancelier, Olaf Scholz, a lui aussi apporté son soutien à Kyiv, en «*condamnant*» la Russie. Il a martelé «*qu’aucun simulacre de référendum ne sera reconnu*» : «*Nous ne reconnaîtrons jamais aucune tentative de changer le statut de quelque partie de l’Ukraine que ce soit*.» Mais pour l’heure, les sanctions n’ont pas arrêté le Kremlin dans son projet.
**L’ukrainien, une «forme de russophobie»**
La «russification» se joue aussi dans les détails, notamment dans le domaine de l’éducation. Chaque année, pour accéder aux programmes scolaires, les enseignants s’identifient sur un site. La grande nouveauté ? Dans les informations requises, peu après les traditionnels «nom» et «prénom», se trouve la région de l’emploi, parmi lesquelles Zaporijia, Kherson, Louhansk et Donetsk. Les villes de ces territoires qui n’ont pas été prises ne figurent pas sur les listes qui en découlent. A l’instar de la région de Kharkiv, par exemple.
La liste de documents à remplir a été «réduite au minimum» par le ministère de l’Education russe, qui se félicite sur le réseau social Vkontakte : «*Cela permettra de diminuer autant que possible la charge bureaucratique pesant sur les enseignants. Ils travailleront avec des documents directement liés au processus éducatif.*» En parallèle, les rencontres pédagogiques annuelles qui précèdent la rentrée du 1er septembre se sont poursuivies «*dans tout le pays, dans la DNR, la LNR et dans les territoires libérés*». Si l’Ukraine hésite à rouvrir ses écoles, la question a été déjà tranchée côté Kremlin et territoires «*libérés*».
Dans ces régions de l’Est, où la majorité de la population parle russe, une question se pose : dans quelle langue les enfants vont-ils étudier ? Le ministre de l’Education du Kremlin, Sergueï Kravtsov, a promis que l’ukrainien pourrait être la langue utilisée pour les cours : «*Sur décision des parents et des enseignants, il sera possible de continuer à apprendre l’ukrainien comme langue maternelle.*» Pour le moment, elle n’a pas été incluse au programme, mais le gouvernement russe travaille à l’élaboration d’un manuel de la langue ukrainienne, fait maison. Une mesure qui ne plaît pas à tous, à l’étranger et en Russie, à l’instar du très propagandiste réalisateur Nikita Mikhalkov, qui a déclaré que l’ukrainien «est devenu une forme de la russophobie», l’enseigner serait un «désastre».
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**En Ukraine, l’intégration de facto par la Russie des territoires occupés** – Par Julie Malfoy, publié le 3 septembre 2022 à 12h00
Nouveau programme scolaire, distribution de passeports ou encore annexion par référendum… La Russie a déjà commencé à s’approprier les territoires sous leur contrôle, malgré les menaces de sanctions supplémentaires.
La «russification» de l’Ukraine a commencé et le Kremlin avance ses pions indiscutablement. Dans les territoires occupés – les républiques autoproclamées de Donetsk (DNR) et Louhansk (LNR), les régions de Kherson et de Zaporijia –, la Russie s’établit comme le nouveau propriétaire des lieux. Comme un nouveau syndic d’immeuble, affichant de-ci de-là différents prospectus sur les nouvelles règles de vie de la copropriété. Et contre l’avis de l’actuel chef des lieux.
«*Les envahisseurs ont amené la dégradation et la mort. Et ils pensent qu’ils sont là pour toujours. Mais ce n’est pas le cas», a promis Volodymyr Zelensky le 28 août dans son allocution quotidienne, annonçant que l’Ukraine reprendrait «toutes les régions sous occupation russe*», Crimée comprise. Une contre-offensive ukrainienne a bien tenté de regagner du terrain le lendemain, après avoir coupé les routes d’approvisionnement russes et en bombardant des ponts qui alimentaient les troupes depuis la Crimée. Mais c’est une petite victoire face à une tâche qui s’avère ardue : Moscou considère déjà les territoires comme siens, variant les approches selon les régions.
**Un air de déjà-vu**
Le 8 août, les autorités locales de la région de Zaporijia installées par Moscou annoncent la tenue d’un référendum sur l’appartenance de la région à la Fédération de Russie, prévu au début de l’automne. L’idée avait déjà été avancée à la mi-juillet par le chef de l’administration civile et militaire mise en place, Evgueni Balitski. «J’ai signé un ordre pour que la Commission électorale centrale commence à travailler à l’organisation d’un référendum sur le rattachement de la région de Zaporijia à la Russie», avait-il déclaré lors d’un évènement pro-russe, à Melitopol.
La nouvelle a comme un air de déjà-vu : le 27 février 2014, la tenue d’un référendum en Crimée, qui venait d’être prise par Moscou, était votée dans le Parlement de Simferopol, aux mains d’un commando russe. Les résultats tombent le 17 mars. 96,7 % des 86 % de votants approuvent le rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie. Les chiffres exacts sont contestés, moins le résultat final, car une majorité de la population était favorable à l’annexion.
Un goût amer donc, de ceux qui restent longtemps en bouche. Le président ukrainien y voit un point de non-retour : «*Si les occupants suivent la voie de ces pseudo-référendums, ils se fermeront toute possibilité de négociations avec l’Ukraine et le monde libre, dont ils auront certainement besoin à un moment donné.*» Ceux qui participeront au vote seront, selon ses mots, «*tenus pour responsables*». En Occident, on s’inquiète : la Russie est connue pour ses élections truquées, sans parler du fait qu’elle ne dispose d’aucun droit pour proposer la tenue d’un référendum à Zaporijia, qui reste un territoire ukrainien dans un Etat souverain. «*Ce n’est pas nous qui organisons le référendum*, riposte Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin. *Ce sont les habitants de ces régions qui ont de tels projets. Il faut que* [le président Zelensky] *demande à ses citoyens pourquoi beaucoup d’entre eux ne veulent pas vivre dans son pays*.» La méthode est presque la même qu’en 2014. Sauf que cette fois, l’Ukraine résiste et complique les choses pour le Kremlin, qui espérait une prise des territoires aussi rapides qu’en Crimée.
Les réactions occidentales ne se sont pas fait attendre. Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a par exemple considéré que Vladimir Poutine «*veut faire à toute l’Ukraine ce qu’il a fait à la Crimée*». «*Nous ne pouvons permettre que les frontières soient modifiées par la force des armes. Nous ne reconnaîtrons jamais l’annexion par la Russie du territoire de l’Ukraine*», a-t-il poursuivi. Outre-Rhin, le chancelier, Olaf Scholz, a lui aussi apporté son soutien à Kyiv, en «*condamnant*» la Russie. Il a martelé «*qu’aucun simulacre de référendum ne sera reconnu*» : «*Nous ne reconnaîtrons jamais aucune tentative de changer le statut de quelque partie de l’Ukraine que ce soit*.» Mais pour l’heure, les sanctions n’ont pas arrêté le Kremlin dans son projet.
**L’ukrainien, une «forme de russophobie»**
La «russification» se joue aussi dans les détails, notamment dans le domaine de l’éducation. Chaque année, pour accéder aux programmes scolaires, les enseignants s’identifient sur un site. La grande nouveauté ? Dans les informations requises, peu après les traditionnels «nom» et «prénom», se trouve la région de l’emploi, parmi lesquelles Zaporijia, Kherson, Louhansk et Donetsk. Les villes de ces territoires qui n’ont pas été prises ne figurent pas sur les listes qui en découlent. A l’instar de la région de Kharkiv, par exemple.
La liste de documents à remplir a été «réduite au minimum» par le ministère de l’Education russe, qui se félicite sur le réseau social Vkontakte : «*Cela permettra de diminuer autant que possible la charge bureaucratique pesant sur les enseignants. Ils travailleront avec des documents directement liés au processus éducatif.*» En parallèle, les rencontres pédagogiques annuelles qui précèdent la rentrée du 1er septembre se sont poursuivies «*dans tout le pays, dans la DNR, la LNR et dans les territoires libérés*». Si l’Ukraine hésite à rouvrir ses écoles, la question a été déjà tranchée côté Kremlin et territoires «*libérés*».
Dans ces régions de l’Est, où la majorité de la population parle russe, une question se pose : dans quelle langue les enfants vont-ils étudier ? Le ministre de l’Education du Kremlin, Sergueï Kravtsov, a promis que l’ukrainien pourrait être la langue utilisée pour les cours : «*Sur décision des parents et des enseignants, il sera possible de continuer à apprendre l’ukrainien comme langue maternelle.*» Pour le moment, elle n’a pas été incluse au programme, mais le gouvernement russe travaille à l’élaboration d’un manuel de la langue ukrainienne, fait maison. Une mesure qui ne plaît pas à tous, à l’étranger et en Russie, à l’instar du très propagandiste réalisateur Nikita Mikhalkov, qui a déclaré que l’ukrainien «est devenu une forme de la russophobie», l’enseigner serait un «désastre».
C’est écoeurant.