En Ukraine occupée, l’archipel des « camps de filtration » de Moscou

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  1. > **En Ukraine occupée, l’archipel des « camps de filtration » de Moscou**
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    > Faustine Vincent et Emmanuel Grynszpan
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    > Une vingtaine de camps fonctionnent depuis avril dans les territoires envahis par l’armée russe. Plusieurs millions d’Ukrainiens ont traversé ces lieux où interrogatoires, détention et torture sont de mise pour déterminer leur degré de loyauté.
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    > Les autorités russes ont développé au cours des derniers mois un système de « camps de filtration » par lequel ont transité plusieurs millions d’Ukrainiens, y compris femmes, vieillards et enfants, dans la région de Donetsk, conquise par la force. C’est la conclusion d’une étude réalisée par des experts de l’université de Yale, de la Smithsonian Institution et de PlanetScape Ai pour le compte du projet Conflict Observatory, créé par le département d’Etat américain. Publiée fin août, l’étude se base sur des sources ouvertes, sur des clichés satellites et sur le programme de cartographie Esri.
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    > Les chercheurs américains décrivent et documentent avec précision des faits d’une extrême gravité. Le système comprend 21 lieux à travers lesquels les citoyens ukrainiens de zones occupées par l’armée russe sont contraints de passer pour se déplacer d’une ville à une autre, pour se rendre en Ukraine sous contrôle gouvernemental, ou pour gagner la Russie. Les lieux se divisent en quatre types : les bureaux d’enregistrement, les centres de détention de courte durée, les bâtiments où se déroulent les interrogatoires et les centres de détention à long terme.
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    > Les auteurs de l’étude identifient cinq types de violations des droits de l’homme : la torture et les conditions de détention cruelles, inhumaines et dégradantes ; le transfert forcé vers le territoire de la Russie ; l’enlèvement de mineurs à leurs parents ; le travail forcé ; la collecte massive de données personnelles en dehors de tout cadre légal.
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    > L’étude corrobore des témoignages recueillis dans la région de Zaporijia par Le Monde au cours des mois d’avril, mai et juin, auprès de Marioupolitains ayant réussi à sortir de la zone occupée. Une moitié des camps sont situés dans un rayon de 50 km autour de la ville de Marioupol (450 000 habitants), conquise à la mi-mai après avoir été entièrement ravagée par trois mois de bombardements continus.
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    > **Collecte des données biométriques**
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    > Un camp de filtration est considéré comme vérifié par les auteurs s’il est étayé par « au moins cinq sources ouvertes indépendantes » et distinctes se recoupant. Les images satellites ont permis de confirmer l’emplacement de l’installation ou d’obtenir des preuves que le site est utilisé comme camp de filtration, grâce à la présence de rangées de tentes et d’autobus. Conflict Observatory a identifié une dizaine de camps suspects supplémentaires, mais n’a pas trouvé suffisamment de données pour affirmer leur nature avec certitude.
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    > Jeudi 1er septembre, l’ONG Human Rights Watch (HRW) a enfoncé le clou en publiant un rapport aux conclusions similaires, mais fondé, lui, sur les témoignages de vingt personnes « filtrées » entre le 15 mars et le 6 mai, dont plusieurs venaient de Marioupol. Beaucoup décrivent la peur, le désespoir et l’impuissance qu’ils ont ressentis lorsqu’ils se sont rendus aux points de filtration. « Ils ne savaient pas ce qui les attendait, mais ils savaient que revenir à l’horreur de Marioupol n’était pas une option, et ils pensaient que la seule façon de leur permettre de fuir les hostilités et le danger était de suivre le processus », explique l’ONG. D’après ces témoins, les points de « filtrage » étaient installés tantôt dans des postes de police, tantôt dans des centres communautaires ou des camps de fortune.
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    > A leur arrivée, les civils subissent un interrogatoire et doivent remplir des questionnaires, notamment sur leur famille, leur emploi, leurs opinions politiques et leurs liens avec l’armée et le gouvernement ukrainiens. Les forces russes collectent leurs données biométriques, y compris les empreintes digitales, et font des photos de face et de côté. Les effets personnels et téléphones sont fouillés.
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    > Un retraité de 58 ans actuellement en Allemagne, Anatolii V., a raconté qu’au cours de son interrogatoire lors du processus de filtration à Manhouch, près de Marioupol, par la police militaire de la « république populaire de Donetsk », ses interrogateurs ont aussi fouillé son téléphone et trouvé des photos de proches dans l’armée ukrainienne. Ils ont alors menacé Anatolii V. et son fils, qui était avec lui, en lui disant qu’ils seraient fusillés sur-le-champ. « Ensuite, ils ont exigé que je leur donne 5 000 dollars [autant en euros], sinon ils me tireraient une balle dans la tête et m’enterreraient là où personne ne me trouverait, a raconté le retraité. J’avais 2 500 dollars sur moi ; c’était tout ce que j’avais, et je ne voulais pas le leur donner. Mais alors un homme est entré avec un fusil et a menacé de me couper l’oreille pour jouer avec. Ils m’ont séparé de mon fils, ont fini par me prendre l’argent et nous ont laissés partir. »
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    > **« Aucun fondement juridique »**
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    > La plupart de ceux qui sont passés par la filtration ont déclaré avoir reçu un récépissé confirmant qu’ils avaient terminé le processus. Mais tous ne réussissent pas le « test ». Après cette épreuve, certains sont détenus, apparemment en raison de leurs liens présumés avec l’armée ukrainienne ou des groupes nationalistes, selon l’ONG, sans que l’on sache où ils se trouvent ni ce qu’ils sont devenus.
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    > « Il y a de sérieuses raisons de craindre que les civils que la Russie et les groupes armés affiliés à la Russie ont détenus à la suite d’un filtrage risquent d’être torturés ou soumis à d’autres mauvais traitements et à une disparition en détention », alerte HRW. Dans son rapport, l’organisation dénonce ce processus de filtrage, jugé « punitif et abusif ». « Il s’agit d’un exercice illégal de collecte massive de données (…) ciblant des non-Russes, sans aucun fondement juridique », conclut-elle.
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    > Les camps de filtration ont déjà une longue histoire. Ils apparaissent sous le règne de Staline, à l’issue de la seconde guerre mondiale. Le dictateur décide de soumettre à la question les dizaines de milliers de citoyens soviétiques faits prisonniers par les Allemands pendant le conflit. Il s’agissait de vérifier leur loyauté envers le régime et de détecter ceux qui auraient pu être recrutés par les services de renseignement alliés, alors que la guerre froide se profilait.
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    > Le terme revient à l’occasion des deux guerres de Tchétchénie (1994-1996, puis 1999-2009). L’armée russe avait alors arrêté des milliers de Tchétchènes soupçonnés de soutenir l’insurrection indépendantiste, lesquels transitaient dans ces camps de filtration, où ils étaient torturés. Des milliers d’entre eux ont disparu ou sont devenus invalides. Des actes de cruauté extrême ont été commis contre des milliers de personnes, qu’Amnesty International avait déjà documentés en 2001.
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    > Le nombre total de personnes qui sont passées par le système de filtration est difficile à estimer de manière fiable. Lorsqu’elle occupait encore la fonction de médiatrice d’Ukraine, Lioudmyla Denissova, avait à la mi-juin estimé à 1,7 million le nombre de civils ukrainiens (dont 276 000 enfants) qui avaient été transportés de force en Russie. Selon les autorités russes, le chiffre serait deux fois supérieur, avec 3,4 millions de personnes, dont plus de 550 000 enfants.
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    > **Pour Moscou, une « falsification supplémentaire »**
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    > Les autorités russes admettent l’existence d’un système de contrôle, mais rejettent la qualification de « camps de filtration ». En mars, l’ambassade de Russie aux Etats-Unis avait indiqué sur sa page Facebook : « Nous parlons de points de contrôle pour les civils quittant la zone des hostilités actives. Afin d’éviter les opérations de sabotage par les bataillons nationaux ukrainiens, les militaires des forces armées russes inspectent soigneusement les véhicules se dirigeant vers des régions sûres [la Russie]. Nous arrêterons tous les bandits et fascistes. L’armée russe ne crée aucune barrière pour la population civile. » Réagissant à la publication de l’université Yale, cette même ambassade l’a qualifiée de « falsification supplémentaire visant à discréditer l’opération militaire spéciale russe ».
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    > Les autorités russes bloquent l’accès des journalistes indépendants aux camps de filtration, à l’exception d’un reportage effectué par l’agence AP à Bezimenne pour les évacués de Marioupol. Ce reportage remonte au 1er avril, alors que le système n’était qu’à l’état d’ébauche. Le Comité international de la Croix-Rouge n’est pas non plus autorisé à visiter les camps de filtration, et en particulier la colonie pénitentiaire d’Olenivka, partiellement ravagée par des explosions, le 29 juillet, qui ont coûté la vie à une cinquantaine de prisonniers de guerre ukrainiens.

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