**Les libertés face aux dérèglements écologiques : faut-il un « état d’urgence climatique » ?**
**Cet été, le dérèglement climatique s’est imposé d’une manière inédite en France, avec son lot de restrictions. Et des voix s’élèvent pour exiger des mesures drastiques et coercitives. « Aucune liberté n’est absolue », rappelle le philosophe Dominique Bourg. Mais la rhétorique de « l’état d’urgence » inquiète nombre de juristes.**
Le journaliste Thomas Bronnec publie, en cette rentrée, un roman d’anticipation qui, à la sortie d’un été caniculaire au cours duquel la crise climatique n’a jamais été aussi prégnante, résonne étrangement avec l’actualité. À son deuxième chapitre, une foule de manifestant·es envahit le tarmac d’un aéroport pour immobiliser le jet privé d’un milliardaire sur le point de décoller aux cris de « votre bon plaisir ne justifie pas ces tonnes de CO2 », « les caprices à la poubelle » et « pollueur, quand vas-tu payer pour nos rivières ? ».
**La couverture de Collapsus**
Furieux, le propriétaire descend et demande l’intervention des policiers présents, qui refusent au nom de « la liberté de manifester ». « Et la liberté de se déplacer, on s’en cogne ? », réplique l’homme d’affaires, avant d’ajouter : « Donc, je n’ai plus le droit de me déplacer dans mon avion, c’est bien ça ? »
L’ouvrage, intitulé Collapsus, se déroule dans un futur proche dans lequel un militant écologiste est élu, à la faveur de circonstances exceptionnelles, à la présidence de la République et applique une transition écologique radicale qui divise la population.
Il met notamment en place un système de « scoring écologique individuel » reposant sur un algorithme qui détermine, pour chaque citoyen·ne, une note évaluant son impact environnemental et servant à moduler le montant de ses impôts. Ceux dont le score est trop bas, et qui ne peuvent plus payer, ont la possibilité de l’augmenter en s’inscrivant à un PAIRE, pour Programme d’accueil individualisé et de réaffiliation écologique, un séjour de plusieurs semaines dans une sorte de « camp de rééducation » pour conducteurs de SUV et autres pollueurs.
Collapsus n’est pourtant pas un livre dystopique cherchant à alerter sur l’avènement d’une future « dictature verte ». Il met plutôt le doigt sur le point de rupture auquel notre société est arrivée, où la question de la survie de l’espèce humaine commence à entrer en conflit avec certaines libertés individuelles liées à nos modes de vie.
Au cours d’un été marqué par des records historiques de chaleur en France, des restrictions d’eau ayant touché quasiment tout le territoire et des méga-feux ayant ravagé des forêts entières, l’urgence climatique s’est imposée dans la vie quotidienne d’une manière inédite. Parallèlement, des tensions sont apparues en sein de la société : polémiques sur l’utilisation des jets privés et le pistage de leurs utilisateurs, dégonflages de pneus de SUV, jacuzzis éventrés avec comme message : « L’eau, c’est fait pour boire. »
Désormais, ce sont les footballeurs du Paris-Saint-Germain qui se trouvent au cœur de la tourmente pour leur usage immodéré de leur jet privé, mais surtout pour avoir ri lors d’une conférence de presse des inquiétudes de la population. « Une polémique comme celle du PSG, ça ne passe plus. Avant, on n’en aurait même pas parlé », constate Pauline Boyer, militante au sein de l’ONG Alternatiba et chargée de campagne transition énergétique à Greenpeace.
« Les choses bougent, abonde Diane Roman, professeure de droit public à l’École de droit de la Sorbonne à l’université Paris 1 et auteure de La Cause des droits. Écologie, progrès social et droits humains (Dalloz, janvier 2022). Il y a encore cinq ans, quand on parlait d’interdire les vols courts, de réguler les jets privés, la plupart des responsables politiques rigolaient ou criaient au fascisme. Désormais, l’idée est prise au sérieux, il y a une prise de conscience. C’est en partie lié à ce qu’il s’est passé cet été mais je pense que c’est quelque chose de durable. »
Cela fait plusieurs années que des voix s’élèvent pour exiger des mesures drastiques et coercitives, quitte à restreindre les libertés. « Décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique », affirmait ainsi, dans une tribune publiée dans Le Monde le 2 septembre 2021, l’historienne Frédérique Laget.
Elle avertissait que, pour atteindre ses objectifs de réduction d’empreinte carbone, la France devrait prendre des mesures qui impacteraient « la vie quotidienne de chacun d’entre nous : (…) interdiction de construction de nouvelles maisons individuelles (toute construction neuve étant réservée à l’habitat collectif) (…), limitation généralisée des températures dans les logements et les bureaux (…), interdiction de tout vol hors d’Europe non justifié (…), division par trois du flux vidéo consommé (…), limitation à 1 kg du nombre de vêtements neufs mis sur le marché par personne et par an (contre 40 kg en 2017), limitation drastique de la consommation de viande ».
Ils parlent beaucoup des droits des personnes alors que c’est surtout l’industrie, le transport et l’agriculture sur lesquels il faudrait légiférer. Ça impacterait notre mode de vie sans pour autant s’attaquer frontalement à nos libertés. Là je pense qu’ils prennent le problème à l’envers.
Mais surtout il faudrait que ça se fasse au niveau mondial et ça je ne pense pas qu’on le voit de sitôt.
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**Les libertés face aux dérèglements écologiques : faut-il un « état d’urgence climatique » ?**
**Cet été, le dérèglement climatique s’est imposé d’une manière inédite en France, avec son lot de restrictions. Et des voix s’élèvent pour exiger des mesures drastiques et coercitives. « Aucune liberté n’est absolue », rappelle le philosophe Dominique Bourg. Mais la rhétorique de « l’état d’urgence » inquiète nombre de juristes.**
Le journaliste Thomas Bronnec publie, en cette rentrée, un roman d’anticipation qui, à la sortie d’un été caniculaire au cours duquel la crise climatique n’a jamais été aussi prégnante, résonne étrangement avec l’actualité. À son deuxième chapitre, une foule de manifestant·es envahit le tarmac d’un aéroport pour immobiliser le jet privé d’un milliardaire sur le point de décoller aux cris de « votre bon plaisir ne justifie pas ces tonnes de CO2 », « les caprices à la poubelle » et « pollueur, quand vas-tu payer pour nos rivières ? ».
**La couverture de Collapsus**
Furieux, le propriétaire descend et demande l’intervention des policiers présents, qui refusent au nom de « la liberté de manifester ». « Et la liberté de se déplacer, on s’en cogne ? », réplique l’homme d’affaires, avant d’ajouter : « Donc, je n’ai plus le droit de me déplacer dans mon avion, c’est bien ça ? »
L’ouvrage, intitulé Collapsus, se déroule dans un futur proche dans lequel un militant écologiste est élu, à la faveur de circonstances exceptionnelles, à la présidence de la République et applique une transition écologique radicale qui divise la population.
Il met notamment en place un système de « scoring écologique individuel » reposant sur un algorithme qui détermine, pour chaque citoyen·ne, une note évaluant son impact environnemental et servant à moduler le montant de ses impôts. Ceux dont le score est trop bas, et qui ne peuvent plus payer, ont la possibilité de l’augmenter en s’inscrivant à un PAIRE, pour Programme d’accueil individualisé et de réaffiliation écologique, un séjour de plusieurs semaines dans une sorte de « camp de rééducation » pour conducteurs de SUV et autres pollueurs.
Collapsus n’est pourtant pas un livre dystopique cherchant à alerter sur l’avènement d’une future « dictature verte ». Il met plutôt le doigt sur le point de rupture auquel notre société est arrivée, où la question de la survie de l’espèce humaine commence à entrer en conflit avec certaines libertés individuelles liées à nos modes de vie.
Au cours d’un été marqué par des records historiques de chaleur en France, des restrictions d’eau ayant touché quasiment tout le territoire et des méga-feux ayant ravagé des forêts entières, l’urgence climatique s’est imposée dans la vie quotidienne d’une manière inédite. Parallèlement, des tensions sont apparues en sein de la société : polémiques sur l’utilisation des jets privés et le pistage de leurs utilisateurs, dégonflages de pneus de SUV, jacuzzis éventrés avec comme message : « L’eau, c’est fait pour boire. »
Désormais, ce sont les footballeurs du Paris-Saint-Germain qui se trouvent au cœur de la tourmente pour leur usage immodéré de leur jet privé, mais surtout pour avoir ri lors d’une conférence de presse des inquiétudes de la population. « Une polémique comme celle du PSG, ça ne passe plus. Avant, on n’en aurait même pas parlé », constate Pauline Boyer, militante au sein de l’ONG Alternatiba et chargée de campagne transition énergétique à Greenpeace.
« Les choses bougent, abonde Diane Roman, professeure de droit public à l’École de droit de la Sorbonne à l’université Paris 1 et auteure de La Cause des droits. Écologie, progrès social et droits humains (Dalloz, janvier 2022). Il y a encore cinq ans, quand on parlait d’interdire les vols courts, de réguler les jets privés, la plupart des responsables politiques rigolaient ou criaient au fascisme. Désormais, l’idée est prise au sérieux, il y a une prise de conscience. C’est en partie lié à ce qu’il s’est passé cet été mais je pense que c’est quelque chose de durable. »
Cela fait plusieurs années que des voix s’élèvent pour exiger des mesures drastiques et coercitives, quitte à restreindre les libertés. « Décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique », affirmait ainsi, dans une tribune publiée dans Le Monde le 2 septembre 2021, l’historienne Frédérique Laget.
Elle avertissait que, pour atteindre ses objectifs de réduction d’empreinte carbone, la France devrait prendre des mesures qui impacteraient « la vie quotidienne de chacun d’entre nous : (…) interdiction de construction de nouvelles maisons individuelles (toute construction neuve étant réservée à l’habitat collectif) (…), limitation généralisée des températures dans les logements et les bureaux (…), interdiction de tout vol hors d’Europe non justifié (…), division par trois du flux vidéo consommé (…), limitation à 1 kg du nombre de vêtements neufs mis sur le marché par personne et par an (contre 40 kg en 2017), limitation drastique de la consommation de viande ».
Ils parlent beaucoup des droits des personnes alors que c’est surtout l’industrie, le transport et l’agriculture sur lesquels il faudrait légiférer. Ça impacterait notre mode de vie sans pour autant s’attaquer frontalement à nos libertés. Là je pense qu’ils prennent le problème à l’envers.
Mais surtout il faudrait que ça se fasse au niveau mondial et ça je ne pense pas qu’on le voit de sitôt.