Au Qatar, l’enfer des travailleuses domestiques

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  1. **Au Qatar, l’enfer des travailleuses domestiques**

    **Encore plus invisibilisées que les forçats des chantiers car maltraitées dans l’intimité de foyers privés où elles sont recluses, les travailleuses domestiques subissent des abus et des violations systémiques au Qatar. Deuxième volet de notre enquête au royaume de l’esclavage moderne.**

    **Doha (Qatar).–** « Astaghfirullah ». La voix haletante, Neela* et Daya* implorent Dieu en épongeant avec leur voile la sueur qui perle sur leur visage. La sueur de la peur plutôt que celle de la chaleur suffocante. Elles ont imaginé le pire en dévalant les huit étages : la garde à vue, l’expulsion avec interdiction de revenir au Qatar. Quand Raul* a hurlé « Cachez-vous dans les toilettes ! », elles n’ont pas compris, elles sont restées interloquées, elles parlent hindi, lui, tagalog, l’une des langues des Philippines.

    Il a dû les brusquer, les pousser, leur répéter « Police, police » en anglais en faisant de grands gestes pour qu’elles comprennent que l’heure était grave. Assez vite, il est réapparu avec Ishwar*, un Indien du « réseau » pour les entraîner cette fois jusqu’à la porte coupe-feu de l’issue de secours : « On vous évacue, descendez au parking souterrain, un véhicule blanc vous attend, Ishwar vient avec vous. »

    Neela et Daya étaient si contentes de sortir de l’isolement cet après-midi d’août, de témoigner de leur « calvaire » auprès d’une journaliste étrangère dans cet immeuble où le « réseau » organisait officiellement, à destination d’une vingtaine d’employées domestiques, une formation aux premiers gestes de secours, officieusement une sensibilisation à leurs droits.

    « Tu vois à quoi ressemblent nos vies, nous sommes comme des criminelles », assène Neela une fois à l’abri, tandis que le chauffeur, « un Uber » de confiance, ami d’Irshaw, démarre. Daya se retourne plusieurs fois pour vérifier que personne ne les suit.

    Croyant distinguer des policiers à une intersection, elle pousse un cri quelques minutes plus tard dans le quartier du musée d’Art islamique conçu par Leoh Ming Pei, l’architecte sino-américain de la pyramide du Louvre à Paris. Là, près d’un parc verdoyant sous arrosage permanent, des manœuvres s’aspergent d’eau avec leur gourde avant de reprendre la pelle.

    Les deux femmes sont en panique, elles sont hors-la-loi, « en fuite ». Travailleuses domestiques, elles ont, du jour au lendemain, déserté leur lieu de travail, les villas luxueuses des riches familles qataries qui les emploient, n’en pouvant plus de subir des conditions de travail inhumaines, d’être « traitées comme des esclaves », asservies vingt heures par jour en moyenne, sept jours sur sept, rouées de coups, d’insultes et laissées sans salaires depuis des mois.

    Leurs employeurs ont signalé leur « fugue » aux autorités, les faisant basculer dans l’illégalité alors qu’elles sont les victimes d’un système d’exploitation mis en lumière et dénoncé depuis plusieurs années par les organisations internationales de défense des droits humains.

    Un système féodal de « parrainage » où l’employeur dispose des pleins pouvoirs sur son employé. Son nom ? La kafala. Le Qatar l’a officiellement abolie en 2020 mais elle continue de faire des ravages tant elle est enkystée dans la société, tant l’impunité reste la norme (lire ici le premier volet de notre enquête : « Au Qatar, l’esclavage fait son gros œuvre).

    Quitter son employeur sans permission demeure un crime dans le petit émirat, à rebours des réformes ambitieuses tant vantées, supposées faire du Qatar une exception, le pionnier de la péninsule arabique en matière de droit du travail.

    Les autorités qataries assurent à Mediapart qu’« il n’existe pas de loi criminalisant la fuite ». « Les travailleurs domestiques sont autorisés à être immédiatement transférés à un autre employeur s’il existe des preuves d’abus ou de représailles de la part de l’employeur », explique un de leurs représentants officiels.

    Sur le terrain, les activistes décrivent une autre réalité. « De très nombreux employeurs-parrains continuent de porter plainte pour évasion, fuite contre les travailleurs, dénonce Ishwar. C’est bien ce qui est arrivé à Neela et Daya. » Elles pourraient porter plainte. Après tout, le gouvernement promeut un mécanisme facilité « via un site internet du ministère du travail, une application mobile dédiée, ou un service d’assistance téléphonique 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ». Surtout pas, répond Ishwar. « C’est complexe et piégé » : « Leur employeur est en position de force puisqu’elles sont chacune déclarées “en fuite”. »

    Doha défend un arsenal législatif « strict » qui « veille » à ce que chaque travailleur migrant vive « une expérience positive » dans l’émirat. « Le Qatar a fait plus que tout autre pays de la région pour renforcer les droits des travailleurs étrangers », martèlent les communicants au service de la « gazomonarchie » qui s’apprête à accueillir du 20 novembre au 18 décembre prochains l’événement sportif le plus suivi de la planète, la Coupe du monde de football, irriguée par le sang de millions de prolétaires venus d’Asie du Sud et d’Afrique.

    « La preuve en est dans les chiffres », font-ils valoir avant d’en citer plusieurs : « 246 168 [travailleurs] ont changé d’emploi avec succès entre octobre 2020 et décembre 2021. Plus de 300 000 contrats de travail ont été modifiés pour se conformer au nouveau salaire minimum non discriminatoire. Et plus de 165 millions d’euros ont été déboursés au cours des deux dernières années via le Fonds de soutien et d’assurance des travailleurs pour couvrir les salaires lorsque les employeurs n’ont pas été en mesure de payer. »

  2. Quel beau pays… Je ne comprends pas les occidentaux qui idéalise le Qatar et veulent y habiter.

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