Dans les bureaux de recrutement de Moscou, la résignation, la peur et la colère

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  1. *La « mobilisation partielle » décrétée par le Kremlin en réponse au recul de ses forces en Ukraine se met en place, de manière massive et chaotique. Contrairement aux promesses des autorités, des hommes sans expérience du combat sont enrôlés.**

    Sur un coin de trottoir moscovite, deux hommes devisent joyeusement en se donnant de grandes tapes dans le dos. Un petit et un grand, une veste de cuir et une veste de sport. Il y a dix minutes, ils ne se connaissaient pas ; bientôt, ils partiront ensemble pour le front ukrainien. *« On est comme ça, dans notre pays, chaleureux,* s’amuse Andreï, le petit. *Et puis le proverbe le dit bien, la misère unit. »*

    En dix minutes, devant la porte de fer du bureau de recrutement de la rue Petchatnikov, les deux ont eu le temps de se trouver toute une série de points communs : tous deux ont la quarantaine, une famille nombreuse, une addiction à la cigarette. Et tous deux travaillent dans la ventilation : Andreï dirige une petite entreprise, quatorze employés ; Anatoly, le grand, est technicien. Surtout, tous deux sont patriotes, soutiens de l’« opération spéciale » lancée par le président Vladimir Poutine en Ukraine. Ils iront combattre la conscience claire, à défaut d’avoir le cœur tout à fait léger.

    *« Je préfère que ce soit moi plutôt que mes enfants dans quelques années*, explique Anatoly, 47 ans, qui a reçu sa convocation la veille, mercredi 21 septembre. *Je n’ai pas sauté de joie, bien sûr, mais que faire ? En face, il y a 200 000 soldats ukrainiens, des mercenaires arabes, français… Il faut bien que quelqu’un y aille, malgré la peur, malgré nos femmes qui voudraient nous retenir. Vous, vous aurez froid cet hiver à cause de ce débile de Biden… A chacun son destin. »* Discours proche pour Andreï, 41 ans. La guerre, puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit, a été *« imposée à la Russie par un Occident agressif et trop bienveillant envers le nazisme. Beaucoup de gens fuient leurs responsabilités, quittent le pays, alors il faut bien que quelqu’un y aille, même nous ».*

    « Même nous », parce que l’autre point commun d’Andreï et d’Anatoly, c’est qu’ils n’ont pas la moindre expérience du combat. Les deux ont accompli leur service militaire il y a plus de deux décennies, en temps de paix, et, depuis, ils n’ont pas vu le canon d’une kalachnikov.

    **« Si la télévision ment, on le saura assez vite… »**

    Mercredi, Vladimir Poutine et son ministre de la défense, Sergueï Choïgou, assuraient pourtant que la mobilisation concernait « en priorité » les hommes avec une expérience de combat ou membres de la réserve active, mais aussi plus jeunes. « Ce n’est pas à nous de remettre en cause leurs décisions », plaident Andreï et Anatoly, qui seront enrôlés comme simples soldats. Pensent-ils, au moins, que l’armée sera à la hauteur de leur détermination ? *« Les militaires que l’on voit à la télévision sont bien équipés,* dit Andreï. *Après, si la télévision ment, on le saura assez vite… »*

    Sont-ils représentatifs, ces deux gaillards sereins qui trouvent la force de plaisanter ? Comment interpréter les visages fermés de ceux qui passent régulièrement la porte de fer, leur refus de parler ? Hostilité pour l’étranger qu’ils jugent responsable de leur malheur, peur de s’exposer, recueillement dans un moment de basculement intime ? L’un d’eux glisse rapidement qu’il n’a *« pas demandé à être là »* ; un autre, qu’il ne *« sait pas s’il sera au bus, lundi »*. Lundi, c’est le prochain rendez-vous donné à ceux de la rue Petchatnikov, le départ vers une base militaire où ils seront formés durant une période indéterminée, que de nombreux experts prédisent courte.

    Les images arrivées de province, en ce deuxième jour de la mobilisation « partielle » décrétée par Vladimir Poutine, ont de quoi alimenter les doutes. Dans le Caucase et en Sibérie, régions qui sont déjà les plus grandes pourvoyeuses de soldats, on voit des foules importantes d’hommes rassemblés avant d’être emmenés dans des bus. Une fois de plus dans l’histoire de la Russie, on s’apprête à déplacer de grandes masses humaines.

    En Bouriatie, des images montrent la police militaire venir chercher des étudiants jusque dans leur salle de classe, autre violation flagrante des promesses de MM. Poutine et Choïgou, qui avaient explicitement exclu les étudiants du processus. *« Je vais citer une série de noms de famille… En sortant de la classe, vous allez directement dans les bus. Vous aurez un arrêt pour fumer et aller aux toilettes à la sortie de la ville »*, dit un gradé, filmé par téléphone.

    **Tension croissante**

    Des témoignages apparaissent de mobilisés n’ayant pas même effectué leur service militaire. Mobilisation aussi pour certains des jeunes gens arrêtés lors des manifestations de la veille. Çà et là, dans des villages isolés où les hommes sont appelés par dizaines, les images laissent apparaître une tension croissante, des discussions sur le bien-fondé de la mobilisation. *« Vous vous battez pour votre futur »*, crie à une foule remontée la responsable d’un bureau militaire au Daguestan. *« On n’a pas de présent, de quel futur vous nous parlez ? »*

    Sur l’île de Sakhaline, dans l’extrême-est du pays, des mineurs de fond sont attendus au petit matin, à l’issue de leur service de nuit. Ceux dont le nom est appelé montent directement dans des autobus. La ville de Nogliki, toujours à Sakhaline, remplit à elle seule deux wagons de mobilisés, avec ses 11 000 habitants. A l’inverse, le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov clame dans la soirée que la mobilisation ne sera pas conduite sur son territoire, arguant que, depuis le début du conflit, la Tchétchénie a *« dépassé le quota fixé de 254 % »*.

    En parlant de chiffres, Novaïa Gazeta Europe écrit que le point de l’oukaze présidentiel évoquant des objectifs chiffrés, dont le contenu est gardé secret, permet de mobiliser jusqu’à un million de personnes. Le journal cite une source au sein de l’administration présidentielle, qui dément. Pendant ce temps, le fils du porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, est piégé par des membres de l’équipe d’Alexeï Navalny. Se faisant passer, au téléphone, pour des recruteurs, ils appellent Nikolaï Peskov à rejoindre le lendemain son lieu d’affectation. *« Vous devez comprendre, si vous savez que je suis M. Peskov, qu’il n’est pas tout à fait correct que je sois là-bas. Je réglerai ça à un autre niveau »*, répond le jeune homme. Le Kremlin assure que la vidéo, pourtant diffusée en direct, est tronquée.

    **« Personne ne fait confiance au commandement »**

    Dans les trois bureaux de recrutement (voenkomat, contraction de « commissariat militaire », structure héritée de l’URSS) visités jeudi 22 septembre par Le Monde à Moscou, les sourires sont rares, les mines crispées. Sur la rue Boutyrskiï-Val, on croit d’abord retrouver la détermination bravache d’Anatoly et Andreï. Un petit groupe d’hommes assure que « l’esprit militaire est là et le moral est bon ». Mais les mâchoires sont serrées, les réponses sont brèves, l’agressivité affleure.

    *« Avant que vous arriviez, leur ton n’était pas du tout le même,* glisse un jeune homme encore plus nerveux que les autres. *Personne ne fait confiance au commandement, tout le monde fait semblant. »* Mains tremblantes, yeux rivés à son téléphone, le jeune homme regarde son destin basculer sous ses yeux. Il a 26 ans, des lunettes à la mode, un emploi enviable, et dans ses mains crispées une convocation pour le voenkomat reçue la veille. Ne pas l’honorer l’exposerait à dix ans de prison, il n’a pas les moyens de fuir à l’étranger.

    Il a bien expliqué aux recruteurs qu’il n’avait effectué que six mois de service militaire, cinq ans auparavant, avant d’être démobilisé pour raisons de santé. Il n’aurait même pas dû être convoqué, mais les fonctionnaires n’ont rien retrouvé de tel dans leurs archives. Le jeune homme attend que sa mère, occupée à fouiller frénétiquement l’appartement, retrouve le certificat et le lui apporte. Et il enrage.

    *« Cette mobilisation “partielle”, c’est une blague, une fiction, autant que l’est l’“opération militaire spéciale”,* dit-il. *Ils cherchent absolument tout le monde, tous ceux qu’ils peuvent attraper. »* Lui est *« contre la guerre, pour l’Ukraine »*, un discours infiniment dangereux à tenir. Il assure avoir manifesté, au début, quand c’était encore possible, et il en veut à ses concitoyens qui se réveillent seulement maintenant, quand le conflit frappe finalement à leur porte.

    Entre-temps, le groupe rassemblé devant le voenkomat a grossi, des minibus sont arrivés. Les hommes, sac sur le dos, reçoivent un papier rouge, puis l’ordre de monter dans des minibus. Direction Naro-Fominsk, ville de garnison en banlieue de Moscou, leur dit-on. Sur le côté, des femmes pleurent, scène de vie immuable de la Russie éternelle. Le jeune homme aux lunettes à la mode n’est pas du voyage. Il franchit de nouveau la porte de fer, tenant cette fois dans les mains le document salvateur que lui a apporté sa mère.

  2. A en croire cette vidéo, il semblerait que la mobilisation ‘partielle’ n’est que ‘partielle’ pour adoucir les esprits : [https://www.bfmtv.com/international/asie/russie/russie-la-reaction-d-un-pere-et-son-fils-mobilises-sur-le-front-ukrainien_VN-202209230224.html](https://www.bfmtv.com/international/asie/russie/russie-la-reaction-d-un-pere-et-son-fils-mobilises-sur-le-front-ukrainien_VN-202209230224.html)

    Même si vraiment partielle, ils vont faire le tri des mobilisables, et si tu élimines les plus vieux pour des raisons médicales, tu as pas intéret à avoir 20-30 ans en Russie en ce moment

  3. Do you want to have officers shot in the back by their own men?
    Because that’s how you get officers shot in the back by their own men

  4. Ils s’en foutent les autorités russes je pense, mais comment tu fais si tu as un emploi, un loyer à payer etc… puis tu dois partir du jour au lendemain.
    La mobilisation c’est taré quand-même, c’est ton corps qui appartient à l’état, tu m’étonnes que après la première guerre mondiale les français n’étaient pas motivé

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