Alerte à la dengue en France, dans le sillage du moustique-tigre

1 comment
  1. Par Gilles Rof (Marseille, correspondant) et Nathaniel Herzberg
    Publié aujourd’hui à 18h00, mis à jour à 20h49
    Temps deLecture 11 min.

    REPORTAGE L’irrésistible percée du moustique-tigre, « Aedes albopictus », désormais présent dans 70 départements, poursuit sa progression en métropole. Les cas de dengue autochtones transmis par l’insecte se multiplient dans le sud de la France, où la lutte antivectorielle s’annonce compliquée.

    L’odeur âcre retombe doucement, mais elle prend à la gorge. Heureusement, à cette heure-ci, elle ne gêne pas grand monde. Il est 5 h 45, mardi 20 septembre, et le pick-up de l’Entente interdépartementale pour la démoustication (EID) commence son lent circuit dans les rues de La Gaude (Alpes-Maritimes). Gyrophares, rugissement du compresseur : le cortège secoue la quiétude d’une fin de nuit déserte dans ce village de l’arrière-pays niçois. La chasse aux moustiques-tigres est lancée. D’abord, les routes principales, puis les chemins secondaires. Le liquide nébulisé jaillit en flots épais et dessine des volutes dans la lumière des réverbères. Le vent, léger ce matin, les déplace vers les haies, les jardins et les espaces verts qui bordent les voies. Les gouttelettes de deltaméthrine se déposent sur toutes les surfaces qu’elles rencontrent. C’est ce pesticide de la famille des pyréthrinoïdes qui racle la gorge.

    « C’est un insecticide, pas de l’eau du robinet… », reconnaît Grégory L’Ambert, responsable à l’EID du pôle de lutte préventive contre Aedes albopictus, le nom scientifique du moustique-tigre. « Mais en traitant entre 4 heures et 8 heures du matin, avec un produit qui se dégrade rapidement sous l’effet de la chaleur et du soleil, on évite de trop gêner la population, mais aussi de toucher d’autres espèces, et notamment les pollinisateurs », assure cet entomologiste médical de 40 ans. Habituellement basé à Montpellier, il navigue dans ce secteur des Alpes-Maritimes depuis début septembre. Au cœur d’un triangle de quelques kilomètres carrés, formé par les communes limitrophes de Saint-Jeannet, Gattières et La Gaude, se développe actuellement le plus important foyer de dengue autochtone jamais vu en France métropolitaine. Trente et un cas officiellement recensés par l’agence régionale de santé (ARS) Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) au 21 septembre. Près d’une dizaine en cours de confirmation. « C’est inédit… Au final, on risque d’atteindre les cinquante cas », s’inquiète Grégory L’Ambert, en regardant le soleil se lever sur La Gaude.

    Inédit. Dans un communiqué publié mercredi 21 septembre, le tableau dressé par l’agence Santé publique France (SPF) ne dit pas autre chose. Les 31 cas officiellement répertoriés dans le foyer des Alpes-Maritimes explosent bien les compteurs. Jusqu’ici, le maximum avait été atteint à Nîmes, en 2015, avec huit personnes contaminées. Elargir la focale aboutit au même constat : sur l’ensemble de l’Hexagone, quarante-sept cas de dengue autochtone ont déjà été enregistrés cet été, répartis sur cinq foyers, là où le pic culminait à quatorze cas en 2020. « Au-delà du nombre de cas, cette année 2022 est caractérisée par l’extension du risque sur le territoire métropolitain avec la survenue de foyers dans des départements jusque-là épargnés : les Pyrénées-Orientales, les Hautes-Pyrénées et la Haute-Garonne, insiste SPF. Auparavant, les cas étaient majoritairement survenus dans le Var, les Alpes-Maritimes, l’Hérault, le Gard. »

    Un climat favorable
    Coordinatrice de la surveillance des maladies à transmission vectorielle à l’agence, Marie-Claire Paty sourit tristement : « On s’y attendait, admet-elle. Entre l’extension continuelle du territoire du moustique, la reprise des voyages après deux années limitées par la pandémie et un climat particulièrement favorable cet été, tout était réuni pour que ça flambe. »

    Chacun de ces éléments mérite un coup de projecteur. Les voyages, d’abord, véritable carburant des foyers nationaux. Chaque été, plusieurs dizaines à quelques centaines de voyageurs rentrent de pays tropicaux où la dengue est endémique avec, dans le sang, le virus DENV. Un quart d’entre eux présentent fièvre, fatigue et éruption cutanée, les autres demeurent asymptomatiques. Tous pourtant sont des vecteurs de transmission du pathogène… pour peu qu’un moustique-tigre les pique. Ou plutôt « une » moustique, puisque seule la femelle se gorge de notre sang. En quelques jours, le virus se développe dans l’estomac de l’insecte, puis rejoint les glandes salivaires. Et lorsque l’animal s’attaque à un nouvel humain, il lui transmet le virus. Responsable de la lutte antivectorielle à l’ARS Occitanie, Isabelle Estève-Moussion résume : « Mon métier, c’est de faire en sorte que les moustiques ne soient pas contaminés. »

    Car pour le reste, l’insecte a gagné la partie. Repéré dans les jardins botaniques de Menton en 2004, il a d’abord conquis la région PACA, puis s’est attaqué à l’Occitanie. « On m’a confié le poste en 2010, se souvient Isabelle Estève-Moussion. Je me suis plongée dans la littérature et j’ai compris que sa progression était inéluctable. L’année suivante, il débarquait dans l’Hérault, et en 2018 la Lozère, le dernier des treize départements de la région, tombait. Sa densité n’a cessé d’augmenter. Aujourd’hui, il est présent dans 44 % de nos communes, ce qui représente 88 % des habitants. »

    Les autorités sanitaires ont d’abord cru qu’il allait rester dans le sud de la France, où le cocktail de chaleur et de pluie lui était favorable. Et puis, avec un rayon d’action de 150 à 200 mètres, Aedes albopictus semblait être un piètre voyageur. « Sauf qu’il se déplace à dos d’homme, ou plutôt dans nos voitures, résume Clément Lazarus, sous-directeur adjoint de la veille et de la sécurité sanitaire à la direction générale de la santé (DGS). Nos cartes sont édifiantes : sa progression, année après année, suit les grands axes routiers, de la vallée du Rhône jusqu’à la région parisienne, puis il rayonne. » Désormais, le tigre rugit dans soixante-dix départements, puisque Allier, Loir-et-Cher et Ille-et-Vilaine ont rejoint le club cet été. Les régions PACA, Occitanie et, depuis 2021, Ile-de-France sont entièrement colonisées. Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Centre-Val de Loire et Pays de la Loire le sont très largement. Et une seule reste indemne : la Normandie. « Dans quatre ou cinq ans, toute la France vivra avec le moustique », annonce Didier Fontenille, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Montpellier.

    Une exceptionnelle adaptation
    L’entomologiste suit l’insecte depuis plus de vingt ans. En 2009, il publiait dans la revue Microbes and Infection un article consacré au petit moustique, titré « De l’ombre à la lumière ». Il y racontait son « exceptionnelle adaptation », des forêts d’Asie du Sud-Est jusqu’aux campagnes puis aux villes du continent, y compris les zones tempérées de Chine et du Japon. Puis son départ vers l’Amérique sur le pont des bateaux. Enfin, son arrivée en Europe, en Albanie en 1972, mais surtout en Italie en 1990, dans une cargaison de pneus en provenance des Etats-Unis. « C’est mon best-seller, sourit Didier Fontenille, cité plus de mille fois dans la littérature. Nous étions les premiers à prendre ce moustique au sérieux. » Le petit insecte rayé passe encore pour l’inoffensif cousin d’Aedes aegypti, vecteur principal de la dengue et de la fièvre jaune dans les pays tropicaux. Mais l’épidémie de chikungunya, provoquée par Albopictus, qui touche 40 % de la population et tue deux cents personnes à La Réunion en 2005-2006, convainc Didier Fontenille de reconsidérer la situation. « Nous nous sommes aperçus qu’en compétition avec Aegypti il avait souvent le dessus et que ce n’était pas forcément une bonne nouvelle, ce que nous avions d’abord espéré. Surtout, il constituait un redoutable vecteur d’arboviroses [maladies virales transmises notamment par les moustiques] dans les pays tempérés. »

    Certes, Aegypti reste le premier responsable de l’explosion de dengue au niveau mondial, qui a vu le nombre de pays touchés de façon endémique passer de neuf en 1970 à plus de cent en 2020, avec 400 millions d’infections et des milliers de morts chaque année de sa forme sévère. Mais la multiplication de flambées dans des pays vierges d’Aegypti a conduit l’OMS, longtemps rétive, à réévaluer le rôle du moustique-tigre, en particulier en Amérique du Nord, dans le sud de l’Afrique et dans vingt-cinq pays européens qu’il a colonisés.

    Car, contrairement à Aegypti, Albopictus résiste aux hivers rigoureux. Les œufs pondus à l’automne interrompent leur développement, attendent le retour de la chaleur, en mai, et aux premières pluies, quand leurs gîtes se remplissent, ils éclosent en quelques jours. « Et il peut toujours compter sur nous pour lui faciliter le travail », soupire Anna-Bella Failloux, directrice du laboratoire Arbovirus et insectes vecteurs à l’Institut Pasteur. Au fil des ans, la chercheuse n’a cessé de raffiner les connaissances sur la bestiole : ses capacités à transmettre les différentes arboviroses – et particulièrement les différentes souches du DENV (quatre existent à travers le monde) –, le rôle de la température, de l’altitude, le fonctionnement de son système immunitaire, les particularités de son génome… « Nous avons accumulé de la connaissance, mais pour la prévention nous butons sur les comportements humains », assure-t-elle.

Leave a Reply