**Soudain, en plein cœur d’un service de renseignement, un cri long et rauque**
Il y a trois ans survenait la première attaque commise par un membre de la police contre des collègues. Le seul et unique attentat à avoir frappé un service de renseignement. Mediapart a reconstitué cette tuerie à partir des dépositions d’une cinquantaine d’agents.
*Matthieu Suc*
*28 septembre 2022 à 12h27*
PascalPascal passe l’après-midi du 3 octobre 2019 avec son épouse dans un avion qui le conduit de Bangkok à Bali. En vacances en Asie, ce commandant à la direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) rejoint en Indonésie Julien, un gardien de la paix qu’il a eu sous ses ordres à S21, la section informatique du service que l’on nommait autrefois les Renseignements généraux parisiens. Un autre collègue est également du voyage. Dans deux jours, Julien se marie.
Sur le chemin qui les conduit à leur hôtel à Bali, le chauffeur VTC décroche son téléphone et se tourne vers Pascal. Un appel pour lui. À l’autre bout du fil, Julien, le fiancé, effondré.
« Mickaël a tué Damien et Anthony », finit-il par lâcher.
La préfecture de police de Paris, leur maison, a été victime d’un attentat terroriste. Plusieurs policiers ont été tués. Et l’auteur serait un membre de la section S21. En poste à la DRPP depuis trente-trois ans, Pascal vient de perdre deux de ses hommes assassinés par un troisième membre de la section qu’il dirige depuis une douzaine d’années. Arrivé à son hôtel balinais, le commandant se connecte à Internet et lit tout ce que publient les médias. « J’étais dans un cauchemar total », résumera-t-il.
Ces dernières années, les services secrets français redoutaient leur infiltration par des clandestins de l’État islamique dans leurs propres rangs. Et voici que la DRPP est « touchée en son cœur » par une attaque « “bleu sur bleu”, comme on dit dans notre jargon », expliquera Françoise Bilancini devant une commission d’enquête parlementaire trois semaines après la tragédie. La patronne du service endeuillé évoquera une « blessure profonde qui mettra du temps à cicatriser ». « Pour certains, le 3 octobre, c’est déjà loin ; pour nous, c’est le présent, et pour longtemps. Chacun de nous, fonctionnaire de tout grade, technicien, contractuel, gardera en lui des éléments indélébiles de cette journée. » À partir des témoignages d’une cinquantaine d’agents ou ex-agents de la DRPP faits devant les enquêteurs de la brigade criminelle, Mediapart retrace le déroulé de cette funeste journée telle que vécue au sein du service de renseignement.
Aux environs de 11 h 30, trois membres de la section informatique se réunissent ce 3 octobre derrière le sas sécurisé permettant d’entrer dans les locaux de la DRPP au premier étage de la caserne de la cité. Élodie, la cheffe du groupe « maintenance et assistance du parc informatique », s’inquiète du comportement de Mickaël Harpon, un adjoint administratif chargé des dépannages sur les ordinateurs du service de renseignement. Quand Élodie est arrivée le matin dans le bureau 1115 qu’ils sont une dizaine à partager, Harpon était assis en arrière sur son fauteuil, devant ses deux écrans d’ordinateur éteints. L’informaticien, très nerveux, remuait la jambe droite de façon compulsive. Deux heures plus tard, le trouvant dans la même position et ses écrans toujours noirs, Élodie lui adresse un signe de la main. Mickaël Harpon est sourd mais il lit sur les lèvres et peut entendre quand il est appareillé.
« Bah, Micka, comment tu fais pour travailler si tes écrans sont éteints ? », plaisante sa supérieure.
L’informaticien ne répond pas et cela inquiète la cheffe de groupe qui en parle donc dans le couloir à des collègues en leur demandant de tenter d’entrer en contact avec celui qui n’a pas l’air d’être dans son assiette. Solange, l’inamovible secrétaire de la section S21, tient, elle, ses distances avec Harpon qu’elle connaît depuis une quinzaine d’années. « Je l’ai trouvé très silencieux, dira-t-elle. Il ne m’a même pas souri et, le sachant taciturne, je n’ai pas cherché à lui parler. Quand il est comme ça, il lui arrive de s’énerver et ça fait un peu peur. »
Deux bureaux plus loin, la policière « référente handicap » s’étonne de ne pas avoir reçu la visite quotidienne de Mickaël Harpon. « Il était tout le temps fourré dans mon bureau pour se plaindre. Sauf jeudi matin, il n’est pas venu me voir… »
Puis le temps des interrogations passe et arrive l’heure de la pause-déjeuner.
**Un cri à la DRPP**
À la section des techniques de renseignements, après une matinée à faire de la saisie informatique, ils ne sont que deux à manger, ce jour-là, au service. Chacun à son bureau, un plat cuisiné devant eux, des écouteurs sur les oreilles, en train de regarder pour l’une un film, pour l’autre une vidéo. La policière rentrée de congés maternité en début de semaine perçoit un brouhaha dans le couloir. Elle voit son collègue enlever ses écouteurs et se lever. « Il se passe quelque chose », lui dit-il.
Dans un autre bureau, à la fenêtre restée ouverte, deux policiers ont leur repas interrompu par un cri « long et rauque ». Dans un premier temps, ils s’imaginent qu’il vient de la rue. Le second cri, une personne appelant au secours, lève le doute. Cela se passe au sein même de la DRPP. Les occupants des différents bureaux du premier étage ont alors le même réflexe : ils ouvrent leur porte et regardent dans le couloir.
En train de se faire réchauffer son plat au micro-ondes au rez-de-chaussée, une policière reconnaît la voix suppliante de Brice Le Mescam. Elle remonte en courant dans les locaux de la DRPP et entre dans le bureau de cet agent administratif qu’elle découvre recroquevillé, les bras en avant pour protéger son visage. Penché au-dessus de lui et tournant le dos à celle qui entre dans la pièce, Mickaël Harpon.
Voyant la policière, Brice la hèle.
« Aide-moi, je t’en prie. »
La policière s’approche et pose sa main sur l’épaule de Harpon ; elle pense alors mettre fin à une simple bagarre. Puis elle aperçoit un objet brillant dans la main levée de l’informaticien. La lame argentée d’un couteau. L’agresseur tourne la tête. « Son regard était vide. Je n’avais jamais vu un regard pareil, c’était un regard dénué de toute émotion », résumera plus tard l’agente.
Tentant d’apaiser la furie meurtrière de l’informaticien sourd, elle repose la main sur son épaule et articule lentement pour qu’il puisse lire sur les lèvres :
« Mais, Mickaël, qu’est-ce que tu fais ? S’il te plaît, arrête. »
En réponse, Harpon lève de nouveau son bras armé.
« J’ai eu un mouvement de recul instinctif et puis c’est le trou noir. Je me vois courir en pensant à mes enfants, en hurlant en sortant du bureau pour rejoindre le mien. […] Des collègues m’ont dit que Mickaël m’avait couru après. »
Quand il sort de son bureau, le policier ayant perçu le cri long et rauque découvre des traces de pas faites dans du sang. Elles partent du bureau 1115 et se dirigent, deux portes plus loin, vers celui de Brice Le Mescam. Quand il se retrouve face à Mickaël Harpon et son couteau, l’officier de renseignement s’écrie : « Putain, mon arme ! » Quelques jours plus tôt, les occupants du premier étage ont dû, sur ordre de la hiérarchie, déposer pistolets semi-automatiques et gilets pare-balles dans des armoires fortes au deuxième étage. Pour des raisons de sécurité.
Le policier désarmé recule et s’époumone à l’adresse de ses collègues en train de sortir dans le couloir :
« Appelez les secours ! Un blessé par arme. Rentrez ! Enfermez-vous dans les bureaux ! »
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**Soudain, en plein cœur d’un service de renseignement, un cri long et rauque**
Il y a trois ans survenait la première attaque commise par un membre de la police contre des collègues. Le seul et unique attentat à avoir frappé un service de renseignement. Mediapart a reconstitué cette tuerie à partir des dépositions d’une cinquantaine d’agents.
*Matthieu Suc*
*28 septembre 2022 à 12h27*
PascalPascal passe l’après-midi du 3 octobre 2019 avec son épouse dans un avion qui le conduit de Bangkok à Bali. En vacances en Asie, ce commandant à la direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) rejoint en Indonésie Julien, un gardien de la paix qu’il a eu sous ses ordres à S21, la section informatique du service que l’on nommait autrefois les Renseignements généraux parisiens. Un autre collègue est également du voyage. Dans deux jours, Julien se marie.
Sur le chemin qui les conduit à leur hôtel à Bali, le chauffeur VTC décroche son téléphone et se tourne vers Pascal. Un appel pour lui. À l’autre bout du fil, Julien, le fiancé, effondré.
« Mickaël a tué Damien et Anthony », finit-il par lâcher.
La préfecture de police de Paris, leur maison, a été victime d’un attentat terroriste. Plusieurs policiers ont été tués. Et l’auteur serait un membre de la section S21. En poste à la DRPP depuis trente-trois ans, Pascal vient de perdre deux de ses hommes assassinés par un troisième membre de la section qu’il dirige depuis une douzaine d’années. Arrivé à son hôtel balinais, le commandant se connecte à Internet et lit tout ce que publient les médias. « J’étais dans un cauchemar total », résumera-t-il.
Ces dernières années, les services secrets français redoutaient leur infiltration par des clandestins de l’État islamique dans leurs propres rangs. Et voici que la DRPP est « touchée en son cœur » par une attaque « “bleu sur bleu”, comme on dit dans notre jargon », expliquera Françoise Bilancini devant une commission d’enquête parlementaire trois semaines après la tragédie. La patronne du service endeuillé évoquera une « blessure profonde qui mettra du temps à cicatriser ». « Pour certains, le 3 octobre, c’est déjà loin ; pour nous, c’est le présent, et pour longtemps. Chacun de nous, fonctionnaire de tout grade, technicien, contractuel, gardera en lui des éléments indélébiles de cette journée. » À partir des témoignages d’une cinquantaine d’agents ou ex-agents de la DRPP faits devant les enquêteurs de la brigade criminelle, Mediapart retrace le déroulé de cette funeste journée telle que vécue au sein du service de renseignement.
Aux environs de 11 h 30, trois membres de la section informatique se réunissent ce 3 octobre derrière le sas sécurisé permettant d’entrer dans les locaux de la DRPP au premier étage de la caserne de la cité. Élodie, la cheffe du groupe « maintenance et assistance du parc informatique », s’inquiète du comportement de Mickaël Harpon, un adjoint administratif chargé des dépannages sur les ordinateurs du service de renseignement. Quand Élodie est arrivée le matin dans le bureau 1115 qu’ils sont une dizaine à partager, Harpon était assis en arrière sur son fauteuil, devant ses deux écrans d’ordinateur éteints. L’informaticien, très nerveux, remuait la jambe droite de façon compulsive. Deux heures plus tard, le trouvant dans la même position et ses écrans toujours noirs, Élodie lui adresse un signe de la main. Mickaël Harpon est sourd mais il lit sur les lèvres et peut entendre quand il est appareillé.
« Bah, Micka, comment tu fais pour travailler si tes écrans sont éteints ? », plaisante sa supérieure.
L’informaticien ne répond pas et cela inquiète la cheffe de groupe qui en parle donc dans le couloir à des collègues en leur demandant de tenter d’entrer en contact avec celui qui n’a pas l’air d’être dans son assiette. Solange, l’inamovible secrétaire de la section S21, tient, elle, ses distances avec Harpon qu’elle connaît depuis une quinzaine d’années. « Je l’ai trouvé très silencieux, dira-t-elle. Il ne m’a même pas souri et, le sachant taciturne, je n’ai pas cherché à lui parler. Quand il est comme ça, il lui arrive de s’énerver et ça fait un peu peur. »
Deux bureaux plus loin, la policière « référente handicap » s’étonne de ne pas avoir reçu la visite quotidienne de Mickaël Harpon. « Il était tout le temps fourré dans mon bureau pour se plaindre. Sauf jeudi matin, il n’est pas venu me voir… »
Puis le temps des interrogations passe et arrive l’heure de la pause-déjeuner.
**Un cri à la DRPP**
À la section des techniques de renseignements, après une matinée à faire de la saisie informatique, ils ne sont que deux à manger, ce jour-là, au service. Chacun à son bureau, un plat cuisiné devant eux, des écouteurs sur les oreilles, en train de regarder pour l’une un film, pour l’autre une vidéo. La policière rentrée de congés maternité en début de semaine perçoit un brouhaha dans le couloir. Elle voit son collègue enlever ses écouteurs et se lever. « Il se passe quelque chose », lui dit-il.
Dans un autre bureau, à la fenêtre restée ouverte, deux policiers ont leur repas interrompu par un cri « long et rauque ». Dans un premier temps, ils s’imaginent qu’il vient de la rue. Le second cri, une personne appelant au secours, lève le doute. Cela se passe au sein même de la DRPP. Les occupants des différents bureaux du premier étage ont alors le même réflexe : ils ouvrent leur porte et regardent dans le couloir.
En train de se faire réchauffer son plat au micro-ondes au rez-de-chaussée, une policière reconnaît la voix suppliante de Brice Le Mescam. Elle remonte en courant dans les locaux de la DRPP et entre dans le bureau de cet agent administratif qu’elle découvre recroquevillé, les bras en avant pour protéger son visage. Penché au-dessus de lui et tournant le dos à celle qui entre dans la pièce, Mickaël Harpon.
Voyant la policière, Brice la hèle.
« Aide-moi, je t’en prie. »
La policière s’approche et pose sa main sur l’épaule de Harpon ; elle pense alors mettre fin à une simple bagarre. Puis elle aperçoit un objet brillant dans la main levée de l’informaticien. La lame argentée d’un couteau. L’agresseur tourne la tête. « Son regard était vide. Je n’avais jamais vu un regard pareil, c’était un regard dénué de toute émotion », résumera plus tard l’agente.
Tentant d’apaiser la furie meurtrière de l’informaticien sourd, elle repose la main sur son épaule et articule lentement pour qu’il puisse lire sur les lèvres :
« Mais, Mickaël, qu’est-ce que tu fais ? S’il te plaît, arrête. »
En réponse, Harpon lève de nouveau son bras armé.
« J’ai eu un mouvement de recul instinctif et puis c’est le trou noir. Je me vois courir en pensant à mes enfants, en hurlant en sortant du bureau pour rejoindre le mien. […] Des collègues m’ont dit que Mickaël m’avait couru après. »
Quand il sort de son bureau, le policier ayant perçu le cri long et rauque découvre des traces de pas faites dans du sang. Elles partent du bureau 1115 et se dirigent, deux portes plus loin, vers celui de Brice Le Mescam. Quand il se retrouve face à Mickaël Harpon et son couteau, l’officier de renseignement s’écrie : « Putain, mon arme ! » Quelques jours plus tôt, les occupants du premier étage ont dû, sur ordre de la hiérarchie, déposer pistolets semi-automatiques et gilets pare-balles dans des armoires fortes au deuxième étage. Pour des raisons de sécurité.
Le policier désarmé recule et s’époumone à l’adresse de ses collègues en train de sortir dans le couloir :
« Appelez les secours ! Un blessé par arme. Rentrez ! Enfermez-vous dans les bureaux ! »
Grosse ambiance