Le retour à l’anormal, comme en 2020 – Chronique – Libération

3 comments
  1. **Il y a urgence à repenser tout le système du monde thermo-industriel, celui de la production de masse, des livraisons à gogo, de l’avion généralisé, des porte-conteneurs. Pourtant, la France s’obstine à ne rien faire: c’est donc ça, le «monde d’après» ?**

    Tout le monde, ou peu s’en faut, éprouve un puissant sentiment d’irréalité en cette rentrée 2022. Souvenez-vous pendant le premier confinement dû au Covid-19, on avait enfin compris : les services publics et les biens communs étaient des trésors à préserver, il fallait changer, on allait changer. Parallèlement au «quoi qu’il en coûte», une opération opportuniste d’arrosage généralisé, mal pensée, mal dirigée et pas du tout conditionnée, aux frais des finances publiques, on a continué à fermer des lits d’hôpitaux (plus de 5 000, en pleine pandémie), alors que l’on confinait un pays entier pour la seule et unique raison que le système hospitalier, dévasté par les «économies budgétaires» ne pouvait faire face.

    On a continué d’enrichir, à fonds perdu, des cabinets de «conseil» dont l’ineptie, le dogmatisme et la médiocrité est une souffrance quotidienne dans le privé comme dans les administrations. On a continué d’encourager la mégamachine «productive» (Lewis Mumford), celle qui extrait, broie, détruit, produit et rejette des déchets massifs. Celle qui artificialise les sols, qui pourrit notre air, qui alimente les décharges et qui provoque dommages psychosociaux et perte de sens généralisé. Ceux qui sont aux manettes des gouvernements et fonds d’investissement n’ont que la fuite en avant à proposer: comme le dit l’étonnant Bruno Le Maire, en pleine extase devant le Medef, ce dont la France a besoin, c’est de plus de production, de plus de croissance. C’est donc cela, le pseudo-«monde d’après»: des forcenés qui nient violemment ce que l’on a identifié en 1824 (l’effet de serre) et ce que l’on sait précisément depuis 1972 (l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini).

    L’été que nous avons vécu, avec des incendies généralisés sur tout le territoire a été qualifié d’«historique», au sens où il serait étonnant et exceptionnel : il n’est ni l’un ni l’autre, car il sera la norme à l’avenir, si les forcenés s’obstinent aussi ouvertement à ne rien faire, ou plutôt à faire tout le con- traire de ce qui s’impose.Quand Mme Borne prétend nous «rassurer» en précisant que «sobriété» ne signifie pas moins produire, elle nous épouvante: pour décarboner massivement nos sociétés et notre atmosphère, il faut réduire drastiquement les flux de matière en circulation et l’énergie brûlée, donc, évidemment, produire moins, ce que comprend aisément ma fille de 6 ans.

    Cela implique de repenser tout le système économique et social de notre monde thermo-industriel, celui de la production de masse, des entrepôts géants, des livraisons à gogo, de l’avion généralisé, des porteconteneurs, de la publicité permanente.

    La tâche est immense, mais un gouvernement enfin adulte, dont la tête de gondole ne sauterait pas chaque été sur un jet-ski (l’exemple, c’est important), pourrait au moins prendre des mesures simples et immédiates: réduire les créneaux de décollage et d’atterrissage dans les aéroports français, interdire la publicité sur les écrans lumineux, vorace en électricité (pourquoi rouvre-t-on la centrale à charbon de Saint-Avold en Moselle? pour éclairer les galeries marchandes et les centres commerciaux? pour vendre et jeter?), demander aux préfets de ne pas donner des autorisations d’extension d’aéroports -Nice et Marseille doivent croître, encore et encore – ou de zones commerciales sans fin, réduire la circulation automobile par des injonctions à la circulation alternée ou au covoiturage (voir des monstres d’une tonne transporter une seule personne de 70-80 kilos est un spectacle obscène), baisser, ou supprimer la TVA sur les transports en commun, ou financer leur gratuité.

    Cela coûterait de l’argent ?
    45 milliards viennent d’être débloqués pour le «bouclier tarifaire», un nouveau «quoi qu’il en coûte» qui vise simplement, dans la panique, à éviter l’émeute et contenir la jacquerie -une invitation à consommer, sans changer, essence, gaz, fioul et kérosène, comme si aucun problème ne se posait.

    Nous vivons ce que nous redoutions, au printemps 2020: le retour à l’anormal, encouragé par des «gouvernants» à courte vue qui donnent le pire exemple aux Français et au monde: si la France se décidait à agir, les opinions publiques des démocraties du monde entier se saisiraient de cet exemple, et de ce modèle, pour faire pression sur leurs propres gouvernements.

    Au-delà du chiffre que l’on répète partout pour inviter à l’inaction pure et parfaite (1 % des émissions mondiales, vraiment? et ce que nous importons de Chine et d’ailleurs, ça n’appartient pas à notre bilan ?), l’exemple est décisif en cette période de prise de conscience globale. Ça, ce serait historique. ?

    Par Johann Chapoutot Historien, professeur d’histoire contemporaine à Paris-Sorbonne

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    (édit : mise en page plus aérée)

  2. > si la France se décidait à agir, les opinions publiques des démocraties du monde entier se saisiraient de cet exemple, et de ce modèle, pour faire pression sur leurs propres gouvernements.

    Pas mal celle là.

    Je suis quand même un peu déçu par Chapoutot parce qu’il n’y a pas de point Godwin.

  3. Le problème est que le système capitaliste, dans son ensemble, est une forme d’IA lente qui a pour seul but de transformer l’intégralité du monde en argent.

    Les bonnes volontés, les prises de conscience, les tentatives de régulation, n’y feront rien. La machine à tous les leviers de pouvoirs, et aucune conscience. Elle ira jusqu’au bout de sa logique, et demander gentiment ne servira à rien.

    https://thoughtinfection.com/2014/04/19/capitalism-is-a-paperclip-maximizer/

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