Mesurer le coût des services publics : une idée de Gérald Darmanin enterrée après une mission à 300 000 euros

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  1. **1/** Trois mois de travail pour un rapport qui dort dans un placard de Bercy. L’histoire serait presque banale si elle ne venait pas illustrer les dérives du recours de l’Etat aux cabinets de conseil, soulevées par le Sénat dans son rapport au vitriol publié en mars 2022.

    Car ce rapport oublié n’a pas été rédigé par des fonctionnaires, mais par un cabinet de conseil privé, qui a été payé 301 080 euros pour une mission mal cadrée qui n’a jamais eu aucun débouché concret, selon l’enquête du Monde.

    La génèse de cette affaire remonte à début 2019. Après la crise des « gilets jaunes », le spectre du « ras-le-bol fiscal » menace le gouvernement. Partout dans le pays, dans les cahiers de doléances du « grand débat national », des Français modestes réclament une baisse de leurs impôts, après les réductions consenties aux plus riches au début du quinquennat.

    « J’y suis défavorable », répond d’emblée Gérald Darmanin, alors ministre des comptes publics. Le transfuge de la droite, aujourd’hui ministre de l’intérieur, tente à l’époque de s’en expliquer dans Le Parisien : « On ne le voit pas toujours, mais s’il y a autant d’impôts, c’est parce que tous les Français bénéficient de services publics gratuits qui font le pacte social français. » Il lance alors une proposition : envoyer chaque année aux Français une « facture » fictive et personnalisée du coût des services publics dont ils bénéficient, pour que « chacun prenne conscience de la façon dont ses impôts sont employés ».

  2. **2/** Après avoir fait valider son idée le 20 juin lors d’un séminaire gouvernemental, Gérald Darmanin confie le dossier à la direction interministérielle à la transformation publique (DITP), une administration sous sa tutelle, créée au début du quinquennat pour importer des méthodes innovantes au sein de l’Etat, sous la forme de projets pilotes.

    « Quand la commande est arrivée, nous avons été nombreux à nous dire d’emblée que c’était une mauvaise idée, se souvient un ancien agent de la DITP. Si on calcule le coût de chaque service public, les gens vont par exemple s’apercevoir que l’Etat met plus d’argent dans les prépas parisiennes que dans les universités. » En théorie, la DITP a la possibilité de refuser les missions qui ne semblent pas pertinentes. « Mais quand ça vient directement d’un ministre, on n’a pas le choix », soupire l’agent.

    Voilà donc la DITP chargée d’expérimenter l’idée de M. Darmanin sur un panel restreint de services publics (école, train, musée) en vue d’une éventuelle généralisation. Comme pour la plupart de ses missions, faute de moyens et de compétences en interne, elle sous-traite à des consultants privés. Le cabinet de conseil américain Accenture se retrouve donc missionné pour « calculer » le coût pour l’Etat d’une année de scolarité d’un collégien dans les Ardennes et d’un trajet en TER de Strasbourg à Niederbronn-les-Bains (Bas-Rhin), en se basant sur des données récupérées sur Internet et auprès de la SNCF. Accenture sous-traite la suite de la mission à une petite agence française, qui organise avec des agents de la DITP des « immersions » auprès de la population, dans le but de tester la réaction des Français face à ces chiffres. « Politiquement sensible »

    Le résultat est pour le moins mitigé. « C’est bien pour la culture générale, mais ça ne va pas changer ma vie », « l’Etat se fait rouler de payer autant par rapport au service », « c’est un peu du gaspillage », répondent des parents d’élèves interrogés par les consultants à la sortie d’une école. Ce micro-trottoir confirme les réticences initiales de la DITP : présenter le coût des services publics aux Français n’améliore pas leur consentement à l’impôt, et peut même s’avérer « politiquement sensible », en les conduisant à questionner leur qualité, à comparer leur situation à celles d’autres territoires mieux lotis, ou à remettre en cause l’universalité du service public. Sans compter les difficultés méthodologiques que suscite le calcul précis du prix de chaque service par usager.

    Au bout de trois mois de travail, dans leur rapport final, les consultants d’Accenture et la DITP se montrent donc extrêmement réticents face à l’idée de généraliser la proposition de Gérald Darmanin. A la place, ils recommandent une série d’actions de sensibilisation de la population – comme la refonte du site « A quoi servent mes impôts », créé en 2018, ou l’introduction du sujet dans les programmes scolaires. Mais ces suggestions resteront pour l’essentiel lettre morte, et la mission sera discrètement enterrée. Gérald Darmanin n’a plus jamais évoqué le sujet publiquement avant son départ de Bercy pour le ministère de l’intérieur. Sollicité par Le Monde sur cet épisode, il n’a pas donné suite.

    « Cette histoire est symptomatique de l’incapacité des agents à raisonner les politiques quand ils ont des mauvaises idées, relève l’ancien agent de la DITP. Si toutes ces missions de conseil et leurs résultats étaient rendus publics, cela inciterait peut-être l’administration à plus de parcimonie au moment de solliciter des consultants. »

  3. Omhum, on aurait presque envie de le lire ce fameux rapport, juste pour voir comment l’argent est bien gaspillé.
    Ça rejoint souvent le grand couac des ministres qui proposent des trucs incroyables et super innovant alors que ça existe déjà.

  4. Évidemment, l’État central n’a absolument aucun intérêt à rendre lisible auprès de la population la gabegie financière. Surprenant que Darmanin ait pu envisager une telle transparence comme favorable aux étatistes, les fonctionnaires de la DITP ont plus de flair que lui.

    J’ignorais que l’État dépense davantage pour les prépas parisiennes que pour les universités. Pour les musées mentionnés dans l’article, je sais que l’État dépense plus de quatre fois pour les parisiens que pour le reste de la France en matière de culture.

    Bref, il vaut mieux ne pas mettre la lumière sous le boisseau : épargnons aux français le tracas de savoir ce qui est fait de leurs sous.

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